L’offensive de Netanyahou

RENÉ BACKMANN, Medipart, 10 MAI 2018

 

Semaine de tous les risques pour le Moyen-Orient, semaine historique pour l’aventurisme politique et militaire de Benjamin Netanyahou. Six jours avant le transfert officiel, lundi, de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, qui constituera pour lui une victoire diplomatique majeure, le chef du gouvernement israélien a remporté mardi 8 mai un autre succès capital. En annonçant qu’il avait décidé de quitter l’accord sur le nucléaire iranien conclu en juillet 2015 entre la République islamique et les « 5+1 » (États-Unis, Chine, Russie, France, Royaume-Uni + Allemagne), Donald Trump a offert à son « ami Bibi » le cadeau stratégique que le premier ministre d’Israël attendait depuis près de dix ans : l’endossement public par Washington de sa détestation de l’Iran.

Et les conséquences de cet appui décisif des États-Unis à la politique de Netanyahou ont été spectaculaires dès mercredi 9 mai : l’aviation israélienne a lancé une frappe massive sur plusieurs dizaines de cibles iraniennes en Syrie, visant la majeure partie des installations militaires de la République islamique sur le sol syrien.

Cette frappe de grande ampleur, dont Moscou et Damas avaient été avertis, répondait à des tirs de roquette iraniens lancés, selon l’armée israélienne, par les Gardiens de la révolution iraniens depuis les régions de Damas et Quneitra contre le plateau du Golan occupé par Israël. Aucune de ces roquettes n’a atteint son but. Quatre ont été détruites en plein vol par les missiles antimissiles israéliens. Les autres ont explosé en territoire syrien. Il s’agissait de l’attaque israélienne la plus importante contre la Syrie depuis la signature entre les deux pays de l’accord de désengagement de mai 1974.

Avant même son retour au pouvoir en 2009, Netanyahou avait désigné l’Iran comme l’ennemi prioritaire d’Israël. La République islamique, répétait-il inlassablement, de meeting en colloque, est en train de construire une bombe nucléaire qui deviendra sous peu, pour Israël, un « danger existentiel ». De temps à autre, à cette époque, la presse israélienne évoquait même des rumeurs de frappes aériennes en préparation sur des cibles liées au programme nucléaire iranien. Spéculations fantaisistes ? Ballons d’essai des amis de « Bibi » ? Au sein de l’armée comme des services de renseignement, tout le monde ne partageait pas, à propos de l’Iran, l’alarmisme du chef du Likoud.

« Je ne sous-estime en rien le risque nucléaire iranien, mais vous ne m’entendrez jamais – le mot m’exaspère – dire qu’une éventuelle bombe atomique iranienne constitue une menace existentielle pour Israël, déclarait alors à l’auteur de ces lignes Ephraïm Halévy, qui venait de quitter la direction du Mossad après avoir passé près de trente ans au sein des services secrets. Personne ne constitue une menace existentielle pour Israël. Pour une bonne raison : nous sommes une des plus grandes puissances militaires de la planète. Nous disposons de tous les moyens nécessaires pour nous protéger et pour dissuader un éventuel agresseur de nous attaquer. Je sais que pour les politiciens, le marketing de la peur est très payant, mais nous engager dans cette voie est une erreur. Nous ne devons pas nous comporter en victime potentielle mais en puissance sûre d’elle. Nous devons irradier la confiance, pas l’inquiétude. »

Manifestement indifférent à ces conseils, Benjamin Netanyahou, revenu au pouvoir après la démission d’Ehoud Olmert, était resté vis-à-vis de l’Iran dans les mêmes dispositions. Il avait même envisagé dès 2010, en accord avec son ministre de la défense travailliste Ehoud Barak, de lancer un raid aérien destiné à paralyser le programme nucléaire iranien.

Le projet avait été abandonné en raison de l’opposition de l’état-major et d’une majorité de membres du gouvernement. Mais Netanyahou avait persisté, contre l’avis de nombre de responsables de l’armée et des renseignements, à faire de la lutte contre le nucléaire iranien l’un des axes majeurs de sa stratégie diplomatique. Ce qui avait l’avantage d’éclipser la question palestinienne, sur laquelle il entendait s’en tenir au statu quo, tout en poursuivant la colonisation de la Cisjordanie et en accusant les Palestiniens de refuser le dialogue.

En désaccord ouvert, parfois jusqu’à la muflerie diplomatique. Avec Barack Obama, sur le dossier palestinien, Netanyahou s’était déclaré dès le départ hostile à la négociation sur la « démilitarisation » du programme nucléaire iranien décidée par le président américain et conduite par son secrétaire d’État John Kerry.

Pendant les pourparlers et, plus encore, après la conclusion du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), nom officiel de l’accord sur le nucléaire iranien, en juillet 2015, il n’a pas manqué une occasion de souligner, devant les parlementaires américains ou lors des réunions de l’AIPAC, le lobby pro-israélien des États-Unis, que cet accord négocié par des « naïfs » était un désastre et faisait peser une menace plus redoutable que jamais sur Israël. Et rien, pas même les rapports successifs de l’AIEA attestant que l’Iran respectait sa parole et jouait le jeu de la transparence, n’a pu atténuer son rejet de l’accord international. Rejet transformé par le temps en véritable obsession.

Il est vrai qu’entretemps, des magistrats et des policiers israéliens avaient constaté l’implication possible du premier ministre dans au moins quatre affaires de corruption. S’improviser en sauveur du peuple juif, en combattant de première ligne face à un pays accusé de vouloir la destruction d’Israël pouvait aider Benjamin Netanyahou à dénoncer ces poursuites mesquines contre un homme aux prises avec l’ennemi mortel de son pays et de son peuple.

L’entrée en lice dans la compétition présidentielle américaine de Donald Trump, qui entendait en priorité détruire tout ce que Barack Obama avait fait, à commencer par l’Obamacare et l’accord avec l’Iran, lui a sans doute donné le sentiment que la victoire était enfin en vue. Conviction d’autant plus fondée que dans l’entourage familial et politique du candidat Trump, comme ensuite dans celui du président Trump, les amis de Netanyahou, les défenseurs acharnés de sa politique de colonisation, les ennemis viscéraux du régime iranien occupaient des postes clés. C’est de cette porosité idéologique entre les deux entourages, autant que de la volonté de détruire l’héritage d’Obama, que la décision de Trump est le résultat.

Des raids « préventifs »

Le spectacle de bateleur offert le 30 avril, sur tous les écrans de la planète, par le premier ministre israélien armé d’un bric-à-brac documentaire qui ne prouvait rien a peut-être rappelé à ceux qui le connaissent bien sa jeunesse de marchand de meubles. Il a aussi et peut-être surtout permis de mesurer jusqu’où un politicien sans vergogne est capable d’aller pour « vendre » au monde la décision fondée sur un mensonge que son allié et protecteur s’apprête à prendre.

Comme le fait observer Gideon Levy dans Haaretz, l’Iran a peut-être menti avant de signer l’accord de 2015, mais Israël a proféré et répété un mensonge plus gros encore, il y a des années, par la voix de Shimon Peres en affirmant qu’il « ne serait pas le premier pays à introduire l’arme atomique au Moyen-Orient ». Non seulement Israël a introduit (avec l’aide de la France) l’arme nucléaire dans la région, mais il est aujourd’hui le seul État à la détenir, sans l’admettre ni le démentir. Et sans avoir signé le traité de non-prolifération ni, d’ailleurs, la convention sur l’interdiction des armes chimiques.

Lorsqu’on ajoute à cette convergence d’hypocrisies politiciennes entre les dirigeants israéliens et américains l’appui éclatant que Trump apporte à la politique « palestinienne » de Netanyahou en ordonnant le transfert de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, en violation de plusieurs résolutions des Nations unies, on mesure à quel point le gouvernement israélien – qui n’avait pas besoin de ce soutien pour agir à sa guise – peut désormais se sentir conforté dans son impunité. À Gaza comme en Cisjordanie, en Syrie ou au Liban.

Et on peut s’inquiéter pour la stabilité et la sécurité de la région. Car l’Iran, qui entend être payé de son aide au régime de Damas et établir son influence jusqu’à la Méditerranée, veut multiplier ses implantations et ses points d’appui militaires en territoire syrien. Et Israël, c’est tout aussi clair, est décidé à s’opposer par tous les moyens à sa disposition à cette stratégie. À ce jour, la carte des positions iraniennes – bases aériennes partagées ou non avec la Syrie, casernements, stocks d’armes ou de matériel, postes de commandement – dressée par les militaires israéliens comporte une trentaine de points.

Avant l’attaque massive de mercredi, plusieurs d’entre eux avaient déjà été frappés par l’aviation israélienne. Les cibles de ces raids étaient notamment les batteries et les dépôts de missiles sol-sol ou sol-air, les convois transportant du matériel militaire iranien vers les bases du Hezbollah, en Syrie et au Liban, les postes de commandement, les bases de drones et leurs installations de guidage. Certains de ces raids avaient été présentés par l’armée israélienne comme des répliques à des tirs sur le territoire israélien ou à des intrusions ou des tentatives d’intrusion de drones iraniens dans l’espace aérien israélien.

D’autres avaient été décrits comme des raids préventifs destinés à empêcher une attaque dont la préparation a été détectée. Cinq de ces frappes viennent de se succéder en une dizaine de jours. L’une a eu lieu mardi soir, une heure environ après la déclaration de Trump. La frappe massive de mercredi soir, dont on attendait encore jeudi matin le bilan précis, a été déclenchée alors que Netanyahou venait de s’entretenir avec Poutine à Moscou. Les quatre premiers raids avaient fait près de trente morts iraniens, auxquels il faut ajouter les sept combattants iraniens tués il y a un mois lors de l’attaque de la base T4, à l’ouest de Palmyre, par des F-15 israéliens.

Ce bilan, selon les déclarations à la presse des militaires israéliens, était assez lourd pour provoquer des représailles iraniennes, ou d’alliés de l’Iran comme le Hezbollah, sur le nord d’Israël. Invoquant ce risque, l’état-major avait demandé aux localités de la région d’ouvrir et d’approvisionner les abris antibombardements tandis que des batteries de missiles antimissiles « Iron Dome » étaient déployées. Il reste à savoir si la volée de roquettes tirée par les Gardiens de la révolution était une initiative de cette troupe d’élite fidèle au guide suprême Ali Khamenei ou si elle révèle une stratégie approuvée par le président Hassan Rohani.

Pour l’instant les dirigeants iraniens, qui affirment vouloir tester la capacité des autres signataires de l’accord à l’appliquer sans les États-Unis et en dépit des sanctions américaines annoncées, semblent vouloir éviter d’être entraînés dans l’engrenage guerrier sur le point de s’ébranler. Mais les centres de pouvoir sont divers à Téhéran et la ligne du président, dans la période très instable qui s’ouvre, ne sera peut-être pas suivie, surtout si la situation économique se dégrade.

Comment savoir par exemple si, face à une pression renforcée d’Israël, les intérêts et les projets du président et des Gardiens seront les mêmes ?

Face à l’Iran, jusqu’où est prêt à aller le gouvernement israélien en Syrie ? Va-t-il continuer à frapper les installations sur le sol syrien de l’Iran et de ses alliés jusqu’à l’élimination de toute menace iranienne ? Cherchera-t-il à profiter des circonstances pour s’en prendre au Hezbollah en territoire libanais, avec les problèmes diplomatiques et les risques militaires que cette aventure peut comporter ? Ou sera-t-il tenté de s’associer à la vaste opération d’affaiblissement et de déstabilisation du régime iranien à laquelle rêvent manifestement le nouveau secrétaire d’État américain Mike Pompeo et le conseiller pour la sécurité John Bolton ?

Aussi hostiles à l’Iran l’un que l’autre, aussi convaincus, malgré un chapelet d’échecs, qu’un régime peut être changé par la force, ils comptent sur les sanctions renforcées et sur un travail de sape politique pour mettre à genoux l’économie du pays et provoquer l’effondrement de la République islamique.

Quel jeu, enfin, entend jouer la Russie ? Sauveur, avec l’aide de Téhéran, du régime de Bachar al-Assad, Moscou se trouve dans la position curieuse d’être à la fois le protecteur de la Syrie, où ses troupes sont présentes et dont il contrôle peu ou prou l’espace aérien, l’allié sur le terrain de l’Iran et d’entretenir des relations complexes mais presque cordiales avec Israël. Au point de maintenir une ligne de communication entre les militaires des deux pays pour éviter les problèmes lors des frappes aériennes en Syrie.

Depuis qu’Israël a décidé de s’opposer militairement à la présence iranienne en Syrie, aucun de ses raids n’a été entravé par la défense anti-aérienne russe, pourtant bien équipée, ou par l’aviation russe. Comme ce fut encore le cas dans la nuit de mercredi à jeudi, alors que Poutine et Netanyahou venaient de se séparer à Moscou, les militaires israéliens ont pris l’habitude d’avertir l’état-major russe en Syrie avant de frapper.

Tout se passe en fait comme si Moscou, qui affirme vouloir « chercher des solutions » au Moyen-Orient, ainsi que Poutine vient de le déclarer à son invité israélien, jugeait tolérables les attaques lancées par Israël en invoquant le besoin d’assurer sa propre protection dès lors qu’elles ne visent pas la présence russe. Même si c’est au détriment de l’allié iranien et ses supplétifs. Tout se passe aussi comme si, de son côté, Israël tenait Moscou comme le garant d’un certain niveau de stabilité en Syrie, compatible avec la sécurité d’Israël. Même si c’est au prix du maintien au pouvoir de Bachar al-Assad et de son régime.

Jamais, en d’autres termes, les dirigeants israéliens n’avaient eu les mains aussi libres pour agir, en Syrie et peut-être au-delà, contre l’Iran, avec l’approbation d’une bonne partie du monde arabe. Constat qui fait froid dans le dos lorsqu’on le rapproche de la loi, votée il y a moins de deux semaines par la Knesset, qui permet désormais au premier ministre israélien et à son ministre de la défense de décider d’entrer en guerre sans réunir le gouvernement.

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