Mai 68 50 ans plus tard : les espoirs frustrés de la tricontinentale

Extrait d’un texte de Bachir Ben Barka, Contretemps, 4 avril 2018

 

La Conférence Tricontinentale se tiendra à la Havane du 3 au 12 janvier 1966, sans celui qui œuvra tant pour son succès. Plus de 500 délégués ou observateurs représentants 82 délégations, 28 pour l’Asie, 27 pour l’Afrique, 27 pour l’Amérique latine. Pendant dix jours, va s’opérer la jonction des mouvements révolutionnaires afro-asiatiques et latino-américains. La présence de l’URSS et de la Chine ont permis à Mehdi Ben Barka de la décrire comme un événement historique par sa composition, car y seront représentés les deux courants de la révolution mondiale : le courant surgi avec la révolution socialiste d’Octobre et celui de la révolution nationale libératrice.

La conférence en soi, la première du genre, fut un succès. Malgré les obstacles et la résurgence des contradictions sino-soviétiques, les résolutions finales reprirent toutes les lignes-force contenues dans l’Appel. Au-delà de l’aspect politique, dans une ambiance chaleureuse et festive, elle a été l’occasion unique d’échanger les différentes expériences révolutionnaires et de tirer les enseignements des diverses luttes menées par les mouvements de libération et les forces révolutionnaires et démocratiques représentés à la Havane.

Cependant, avec le recul historique, on peut affirmer que la Conférence n’atteignit pas tous les objectifs politiques que s’étaient fixés ses initiateurs. L’un des buts, en plus de mettre sur pied les bases de la solidarité active des peuples des trois continents, était de réunifier cette action sous l’égide d’une seule organisation : l’Organisation de solidarité des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine (OSPAAAL). Cette organisation fut bien fondée, mais sans les réels moyens politiques et matériels nécessaires à sa réussite. L’OSPAA. poursuivit son action depuis Le Caire et une Organisation de solidarité latino-américaine (OLAS) vit le jour à La Havane avec, pour celle-ci, les moyens opérationnels adéquats.

La question qui est souvent posée est : les espérances suscitées par la Tricontinentale se sont-elles concrétisées et qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

On ne peut pas ignorer les coups portés à l’élan révolutionnaire par l’action criminelle directe du néo-colonialisme, l’impérialisme et de leurs alliés locaux par l’élimination des dirigeants et des cadres des mouvements de libération nationale et révolutionnaire, affaiblissant les forces porteuses de progrès et de démocratie et apportant par la même un soutien inconditionnel aux forces les plus rétrogrades et les plus corrompues.

Dès l’annonce de la tenue de la Conférence tricontinentale, la réaction des États-Unis, de leurs alliés européens et des gouvernements satellites inféodés en Afrique, Asie et Amérique latine est à la mesure de l’importance de l’événement et des craintes qu’il suscite chez eux. Dans le contexte de la guerre froide, d’une manière réductrice, la Conférence est présentée comme une émanation de l’URSS et la Chine et condamnée comme « un complot communiste ».

Bien entendu, les réactions négatives ne se limitèrent pas aux simples déclarations de principes et condamnations de l’Organisation des États Américains, de la conférence mondiale des démocrates-chrétiens ou de l’internationale socialiste.

En plus de l’intervention militaire directe, les USA se sont dotés dès 1954, sous l’administration Eisenhower, des moyens d’intervention clandestine pour étayer ce qu’ils appellent « leur doctrine de contre-insurrection pour combattre la subversion communiste ». La France, la Grande-Bretagne, Israël, l’Afrique du Sud, le Portugal de Salazar ne furent pas en reste.

Les éliminations politiques, les meurtres et assassinats vont rapidement viser les militants et les dirigeants des mouvements de libération nationale et des partis révolutionnaires qui paraissaient les plus dangereux et qui étaient porteurs des espérances de la Tricontinentale et peut-être les plus aptes à les concrétiser.

En Amérique latine, le plan Condor a été érigé en système de répression à l’échelle continentale qui pratique la traque, la torture et l’assassinat des dirigeants politiques reconnus, des militants progressistes et révolutionnaires et de leurs proches. L’opération conduite par les dictatures militaires avec le soutien des USA a trouvé des échos favorables en France où elle aurait bénéficié du savoir-faire et de l’expertise de la DST et des anciens de l’OAS. Ce plan Condor a fait des centaines de victimes. Il a été mené à bien pour favoriser la mise en œuvre des modèles économiques néolibéraux favorables aux multinationale et générateurs de misère. Cela nous amène immanquablement à la commission Trilatérale, fondée à la même période, inspiratrice de la mondialisation économique, dont le nom et la composition sont le pendant négatif de la Tricontinentale.

Il serait également utile d’analyser plus finement les erreurs et les insuffisances des mouvements de libération nationale eux-mêmes qui, par manque d’approfondissement idéologique ou organisationnel n’ont pas pu ou su prolonger le combat pour l’indépendance en révolution sociale. Cette réflexion sur le propre cheminement des mouvements de libération, parfois sous forme d’autocritique, a été portée particulièrement par Mehdi Ben Barka et Amilcar Cabral et reste aujourd’hui d’une brûlante actualité

Ce constat sur les coups portés à ceux qui symbolisaient les espérances du grand moment de l’humanité que fut la conférence Tricontinentale ne doit absolument pas nous faire oublier ce qu’elle a initié ou contribué à développer dans la lutte contre l’impérialisme tant sur le plan de la réflexion théorique que de l’action concrète.

L’espoir insufflé par la Tricontinentale et la mobilisation qui l’a accompagnée a joué un rôle non négligeable dans l’organisation de la solidarité avec la lutte du peuple vietnamien. Grâce à elle, l’implication de l’URSS et de la Chine dans le soutien militaire au peuple vietnamien s’est renforcée. Les manifestations de soutien populaire à travers la planète, même aux USA, ont pesé dans la condamnation de la politique impérialiste et dans la victoire finale. On retrouve l’esprit de la Tricontinentale dans le soutien matériel et moral aux luttes de libération dans les colonies portugaises en Afrique et au combat contre l’apartheid en Afrique du Sud. L’intervention cubaine en Angola, en soutien au MPLA, est décisive face à l’invasion de l’armée sud-africaine au moment de la déclaration de l’indépendance. L’« obligation de solidarité » se retrouve dans l’aide logistique et politique qu’a continué à apporter Cuba aux militants révolutionnaires d’Amérique latine. Dans les années 1980, au Burkina Faso, Thomas Sankara s’est clairement revendiqué de l’héritage de la Tricontinentale dans son expérience révolutionnaire avant qu’un terme y soit mis par son assassinat.  De manière plus limitée, on a quand même pu retrouver l’esprit de la Tricontinentale dans les actions de coopération et de co-développement en Amérique latine entre gouvernements démocrates et progressistes dans le cadre de l’ALBA, ou dans les missions civiles cubaines, médicales plus particulièrement.

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