EDWY PLENEL, Mediapart, 21 mars 2018

Les Éditions de l’Atelier et Mediapart se sont associés pour vous proposer le livre le plus soixante-huitard de toute la production éditoriale de ce cinquantenaire de 1968. Coordonné par trois universitaires, Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu, il sort en librairie ce 22 mars. J’en reprends ici la postface.

Mai-Juin 68 met au défi le journaliste aussi bien que l’historien. Que ce qui fut, tout à la fois, le premier surgissement de la jeunesse comme acteur politique, la plus grande grève ouvrière de notre histoire et un ébranlement général, multiforme et multidimensionnel, de la société soit souvent résumé comme « les événements » ne tient pas du hasard. C’est en effet un condensé de ce que le sociologue Edgar Morin nommera, quatre ans plus tard, dans la revue Communications[1], « l’événement-sphynx », autrement dit une énigme inépuisable.

Aux Éditions de l’Atelier, 480 pages, 29,90 euros.

Voici un fait d’histoire qui ne pourra jamais se réduire à sa chronologie, à ses acteurs institutionnels – syndicats, partis, gouvernement, opposition, etc. –, et qui ne peut non plus se mesurer à la seule aune de ses revendications et de ses conquêtes, de ses résultats ou de ses échecs. « L’événement est à la limite où le rationnel et le réel communiquent et se séparent. Mais c’est bien dans ces terres limites que se posent les problèmes du singulier, de l’individuel, du nouveau, de l’aléatoire, de la création, de l’histoire… », écrivait Morin en 1972, célébrant ce surgissement du risque et de l’inconnu, de l’accident et du hasard, qui oblige à faire émerger une science inédite « dans un no man’s land entre plusieurs disciplines ».

L’histoire de 68 ne peut être que kaléidoscopique. En rendre compte fidèlement, cinquante ans après, suppose d’échapper à tous les réductionnismes qui s’efforcent d’en amoindrir la portée pour mieux en conjurer l’actualité. Les uns étouffent sa promesse inachevée sous une légende générationnelle, monopolisée par quelques notoriétés assagies. Les autres minimisent sa radicalité essentielle en la dissolvant dans une glue sociétale où tout aurait changé pour qu’au final, rien ne change. La façon de raconter les événements est donc un enjeu politique où se joue la relation d’empathie ou de rejet d’un passé toujours empli d’à présent.

Politiser l’histoire de 68, face au récit des vainqueurs d’aujourd’hui qui voudraient la dévitaliser et la banaliser, suppose de raconter les événements à hauteur d’individus, d’hommes et de femmes de tous milieux, de tous âges, de toutes origines. Seule cette approche peut retrouver ce qui en fut le ressort et le démultiplicateur, cette « expérience sensible du politique » dont Ludivine Bantigny et Boris Gobille ont récemment suivi le fil d’Ariane[2], défendant le rôle actif des émotions et des affects dans les soulèvements populaires, au croisement de la prise de conscience et du saut dans l’engagement.

Ici, l’anecdote ne banalise pas. Tout au contraire, elle incarne, précise et humanise, complexifie et amplifie une réalité irréductible à un seul discours, à une seule lecture, à une seule glose. C’est ce que montre, à foison, le matériau rassemblé par Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu dont ce livre ne donne qu’un aperçu tant il est riche, abondant et surprenant. Reprise d’un des témoins contributeurs, l’une de leurs formules vise juste : en l’occurrence, le « petit bout de la lorgnette » est bien une « longue-vue » qui permet de saisir la profondeur de l’événement et combien, ô combien, il a pénétré la vie matérielle, sociale, professionnelle, culturelle, familiale, intime, etc., de tout un peuple.

Voici donc une histoire participative de Mai 68. Un appel lancé au seuil de l’été 2017 par les Éditions de l’Atelier et Mediapart, dans son Club participatif, où contribuent ses abonnés et dont les contenus sont en accès libre, a suffi pour collecter en quelques mois une myriade de témoignages, de récits et de documents[3]. Que cette collecte ait été permise par les outils de la révolution numérique en illustre les potentialités démocratiques, d’échange et de partage, sans privilèges ni frontières. Comme si ce cinquantenaire nous rappelait ainsi qu’il n’y pas de fatalité à l’abaissement d’un révolution technologique dans les servitudes étatiques ou marchandes, à sa confiscation par les États qui surveillent et les financiers qui spéculent : l’avenir dépend aussi de nos résistances et de nos audaces, des usages sociaux que nous saurons promouvoir, des réseaux empathiques que nous arriverons à construire.

Par sa genèse, ce Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu renoue avec l’imaginaire émancipateur des événements eux-mêmes : cette irruption du « n’importe qui » face aux importants et aux sachants, aux gouvernants et aux dirigeants, en somme d’un peuple souverain qui, loin de dissoudre et d’écraser l’individu dans une masse indistincte et anonyme, retrouverait la force de sa diversité et de sa pluralité. Donnant à sentir, autant qu’à lire et à voir, le souffle de l’onde de choc qui a ébranlé tous les milieux et tous les âges, tous les secteurs et tous les métiers, ce livre se dresse contre la confiscation de cette histoire par ceux qui voudraient l’enterrer ou l’embaumer. Faisant entendre la parole des « sans grades » et des « obscurs »[4] de 68, il propose une histoire ouverte, vivante et actuelle.

Une histoire en forme de promesse : « Ce n’est qu’un début, continuons le combat… »

[1] N° 18, 1972, Le Seuil
[2] Ludivine Bantigny, Boris Godille, « L’expérience sensible du politique. Protagonisme et antagonisme en mai-juin 1968 », French Historical Studies, vol. 41, n°2, avril 2018, p. 275-303. Cf. aussi Ludivine Bantigny, 1968. De grands soirs en petits matins, Paris, Le Seuil, 2018.
[3] Cet appel a été relayé par de nombreux réseaux.
[4] Selon la formule de Jean Maitron, historien, fondateur du Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social. Cf. aussi Edwy Plenel, Voyage en terres d’espoir, Ivry-sur-Seine, Les Éditions de l’Atelier, 2016.

 

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