Mali : conflit politique ou guerre de religion

Publié le 18 juillet 2017 sur le site d’International Crisis Group.

La crise de 2012, qui a mis sur le devant de la scène des groupes armés se réclamant du jihad, a exacerbé le débat sur la place de l’islam dans la société et la vie politique malienne. Si les responsables religieux sont devenus de puissants groupes de pression, le mythe leur prête une influence souvent fantasmée. L’Etat est confronté à un dilemme : de nombreux Maliens souhaitent davantage de régulation de la sphère religieuse, mais l’intervention dans ce domaine d’un Etat par ailleurs faible et discrédité pourrait avoir des effets contre-productifs. La réponse réside dans un partenariat plus constructif entre autorités politiques et religieuses. La distinction entre politique et religieux est importante, mais elle n’interdit pas les responsables religieux d’avoir leur mot à dire dans le débat politique et de jouer un rôle dans la résolution des conflits. Elle n’empêche pas non plus l’Etat de règlementer les propos intolérants ou haineux diffusés dans les prêches et les médias, ou de s’impliquer davantage dans le domaine de la formation des imams.

La crise de 2012, lorsque des groupes armés se revendiquant de l’islam ont occupé une partie du Nord du Mali, a accentué les inquiétudes de certains Maliens et des partenaires occidentaux quant à la place du religieux dans la société. Ils craignent que l’islam ne s’impose comme principale source de règles sociales, menaçant un mode de vie auquel ils sont attachés. Cette crainte est renforcée par l’amalgame facile mais erroné entre politisation des responsables musulmans et expansion des groupes armés au Nord, autrement dit entre influence du religieux et violence. Les responsables musulmans, quant à eux, affirment de plus en plus ouvertement qu’ils ont le droit et même le devoir d’intervenir dans les grands débats de société et de s’impliquer dans la vie politique, y compris parfois en soutenant un candidat ou en se présentant eux-mêmes.

Il importe de démêler mythe et réalité afin de dépassionner le débat. Incontestablement, les religieux ont gagné en influence politique, comme tout groupe de pression qui utilise ses atouts – poids dans la société et capacité de mobilisation populaire – pour faire avancer son point de vue. Mais le religieux n’a pas pris le dessus sur le politique au Mali. Les consignes de vote des religieux ne sont pas toujours suivies et des décisions politiques leur sont parfois attribuées à tort. Si le ministère des Affaires religieuses et du Culte a été créé à leur demande en 2012, il cherche aujourd’hui à reprendre la main sur un champ religieux désorganisé, au grand dam de certains courants musulmans.

La plupart des responsables religieux, hommes politiques et représentants de la société civile, déplorent les dysfonctionnements dont souffre la sphère religieuse et souhaitent une meilleure régulation. Les opinions diffèrent cependant sur le degré de régulation nécessaire et sur l’acteur qui doit conduire ce processus. Tandis que les responsables issus de la tendance dite « malékite » appellent l’Etat à prendre ses responsabilités, ceux issus de la tendance dite « wahhabite » (terme historiquement inexact mais qui, au Mali, décrit toutes les tendances de l’islam perçues comme étant rigoristes) mettent en garde contre une reprise en main trop musclée par l’Etat de la sphère religieuse.

Un Etat malien faible et discrédité ne dispose pas de la légitimité nécessaire pour intervenir de manière constructive dans la sphère religieuse. Il n’en a pas non plus les moyens. Une telle régulation risquerait d’aboutir aux conséquences que l’on cherche précisément à éviter : le discrédit d’une religion officielle associée à un Etat perçu comme étant à la solde de l’Occident, donc antireligieux, et l’émergence d’un espace religieux informel qui prendrait le contrepied du discours officiel et évoluerait hors de tout regard.

Si l’Etat souhaite néanmoins réglementer la sphère religieuse, conformément à la volonté affichée par le ministère des Affaires religieuses et du Culte ainsi que par de nombreux autres acteurs de la vie politique et sociale, cette régulation devrait se faire à minima et placer les responsables religieux au cœur de la démarche. En d’autres termes, le partenariat entre Etat et responsables religieux devrait être privilégié. Limitation des discours haineux ou intolérants et amélioration de la formation des imams sont deux aspects qui font consensus.

Le fait religieux est une réalité incontournable au Mali. L’objectif désormais est d’en faire une force stabilisatrice. Face à l’extrémisme, les religieux peuvent aider à apporter la contradiction, comme ils l’ont fait en 2012 lorsqu’ils ont réitéré que le terrorisme est contraire aux valeurs fondamentales de l’islam. Plus encore que l’Etat ou les forces de sécurité, ils peuvent être au cœur des stratégies de lutte contre la violence se réclamant de l’islam. Le défi est de définir ainsi que de délimiter la place du religieux afin de lui permettre de jouer un rôle positif, notamment en matière de régulation sociale et de résolution des conflits.

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