Mali : menaces contre la démocratie

Mahamadou Cissé, Revue du crieur n°9, 24 juillet 2018

Au Mali, ce n’est pas un scrutin qui se prépare mais c’est un environnement conflictuel qui s’installe. IBK compte sur les moyens de l’État pour frauder et dans le camp de Soumi, le CDR brandit la menace de la révolte populaire pour s’imposer. Les Malien.ne.s ne veulent plus se contenter d’une démocratie chancelante mais désirent un système qui leur procure du bien-être. Avec l’élection présidentielle au Mali, la seule certitude est qu’il existe des incertitudes (l’organisation avec d’énormes déficits, le vote et des irrégularités prévisibles, et l’issue de laquelle dépendra la légitimité du président élu -un candidat qu’on ne voyait pas venir ou qu’on ne voulait pas élire ou encore qu’on pensait vaincu. Au Mali, ce n’est pas un scrutin qui se prépare mais c’est un environnement conflictuel qui s’installe, en particulier, dans la capitale Bamako et dans d’autres régions faiblement touchées par l’insécurité. Les élections (présidentielles et législatives) de 1997 ont été marquées par de graves violences politiques, des arrestations des leaders de l’opposition jusqu’à la mort tragique de l’officier de police, le sergent Moussa Diarra. Onze (11) ans plus tard, le climat politique, pollué par des tensions et des passions, risque d’entrainer le pays dans un engrenage de la violence, dont nul ne peut prédire où il conduira. De 1997 à 2018, la démocratie malienne s’est fortement fragilisée, elle était loin de cette image idéalisée et véhiculée par les institutions financières internationales (Banque mondiale et FMI). Car, en mars 2012, la vitrine vola en éclats, les morceaux, six (6) ans après, ne sont toujours pas recollés. La paix sociale et la cohésion nationale relèvent plus de pratiques culturelles que d’une quelconque consolidation démocratique -le putsch étant impensable dans une démocratie. Avec la maturité de la conscience politique populaire, les Malien.ne.s ne veulent plus se contenter d’une démocratie chancelante mais désirent un système qui leur procure du bien-être.

Le piège de la démocratie électorale

« La démocratie, écrit Amartya Sen, a des exigences qui transcendent l’urne électorale », une des exigences est d’aller au-delà de la norme pour toucher le réel car l’élite politique malienne a volontairement réduit la démocratie à l’élection et à laquelle les politiciens ont donné une dimension festive (distribution de billets et de repas). La démocratie malienne se complaît dans une perpétuelle infantilisation. Ce pays n’a pas les moyens de sa démocratie et ne cherche pas à inventer la démocratie de ses moyens, d’où son incapacité à organiser souverainement un scrutin sans être assisté par des partenaires financiers et des observateurs internationaux. Pour A. Sen, il est urgent d’avoir « un point de vue beaucoup plus vaste sur la démocratie -en allant bien au-delà de la question des élections libres et des scrutins-. » 
 En réalité, la démocratie malienne n’a produit que des professionnels de la politique qui ont vu dans l’activité politique une fin en soi puisqu’elle leur permet de vivre des ressources publiques. L’élection est une course pour le contrôle des accès aux emplois publics. Autrement dit, « le pouvoir se résume, note Max Gallo, à une seule chose : le pouvoir de nommer. » De fait, « si celui qui est à la tête de l’État prend tous les biens publics comme biens patrimoniaux, souligne Joseph Ki-Zerbo, c’est comme si l’État disparaissait purement et simplement. Ce qui caractérise certaines élites politiques, c’est l’esprit d’irresponsabilité. »

IBK et l’État partisan

Si l’État se réduisait au parti unique sous la Deuxième République, la logique n’a pas tellement changé sous la Troisième, à la différence que l’État ne sert plus un parti mais des partis coalisés -multipartisme oblige-, un partage de gâteau comme le confirmait un IBK courroucé contre les ministres qui ont quitté la table sans avoir fait la vaisselle.
Quand on nomme un sous-préfet pour servir le parti au pouvoir, comme le dénonce le Dr Oumar Mariko -député et président du parti SADI (solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance)-, ou quand le grade d’un douanier évolue en fonction du financement qu’il apporte au parti du président, c’est qu’il n’y a aucune frontière entre l’État et le parti. Pour J. Ki-Zerbo, cet « État ne transcende pas les intérêts particuliers au point de faire respecter le bien commun par toutes les citoyennes et par tous les citoyens. » L’UDPM (union démocratique du peuple malien) fut un parti-État tout comme l’a été l’Adéma-PASJ (alliance pour la démocratie au Mali), le PDES de ATT (parti pour le développement économique et social) et comme l’est le RPM (rassemblement pour le Mali) actuellement. La nation malienne cherche toujours son État pour paraphraser le Dr Ousmane Sy, et l’Etat embryonnaire qui est là n’est ni neutre ni au service des citoyens. Le bien-être n’est pas l’indicateur privilégié pour évaluer la démocratie malienne mais la tenue d’une élection. Les politiciens n’ont besoin que de cette légitimité formelle déléguée par une petite minorité pour imposer leur volonté à la grande majorité. 
 Si IBK affirme que « les élections se tiendront dans les délais et dans les meilleures conditions », il sait qu’il ne dit pas toute la vérité qu’il doit, pourtant, aux citoyens. Il a échoué dans la lutte contre l’insécurité, ce qui ne permet pas d’organiser des élections crédibles et transparentes sur l’ensemble du territoire. Son inefficacité a fortement réduit autant le nombre d’électeurs que celui des bureaux de vote à cause des déplacements des populations et de la multiplication des poches d’insécurité.

 

La lassitude démocratique

Présidentielle de 1997, le président sortant Alpha Oumar Konaté est réélu au premier tour avec plus de 90% des suffrages à un scrutin boycotté par les principaux partis de l’opposition rassemblés au sein du Collectif des partis politiques de l’opposition (COPPO). Dix (10) ans après, en 2007, la réélection de ATT était acquise bien avant la fin de son premier mandat. Par arrangement démocratique, ses anciens adversaires et futurs alliés -IBK et Soumaila Cissé- préparaient l’après ATT. Le prix de cette tranquillité politique était la présidence de l’Assemblée nationale pour IBK (2002-2007) et la présidence de la Commission de l’UEMOA (union économique et monétaire ouest-africaine) pour Soumi (2004-2011). Par ailleurs, IBK participa symboliquement  à la présidentielle de 2007, contrairement à Soumi qui se rallia à ATT.  Pourtant, dans le Mali de 2018, IBK, candidat à sa propre succession, risque de ne pas être réélu. Pour la première fois, un président sortant, cherchant à renouveler son mandat, n’a pas cette assurance, cette tranquillité. Les Malien.ne.s ne veulent plus accorder plus d’un mandat à un président médiocre. Cinq (5) ans suffisent largement pour être reconduit ou remercié. La démocratie telle qu’elle est pratiquée au Mali, plonge les citoyens dans une certaine lassitude. Désormais, les Malien.ne.s ont décidé de prendre en main leur démocratie et d’en faire ce qu’ils veulent qu’elle soit.

Quand les Malien.ne.s regardent ailleurs

IBK compte sur les moyens de l’État pour frauder et dans le camp de Soumi, le CDR (collectif pour la défense de la République) brandit la menace de la révolte populaire pour s’imposer. Mais les citoyens en ont assez de cette comédie entre vieux routiers de la politique, l’un cherchant à humilier et l’autre à se venger. Et le Mali dans tout ça ? Malgré cette inimitié qui relègue au second plan, le bien-être des citoyens, Soumi n’est pas IBK même s’ils partagent certaines pratiques politiques car faisant partie de cette génération que les Malien.ne.s appellent à renouveler. Ces deux hommes ont fait main basse sur la démocratie malienne, qu’il urge de réinventer. Les Malien.ne.s en ont marre des querelles d’égo, et commencent à s’intéresser à celles et ceux qui ont comme seul projet, de refonder le Mali et de mettre les Malien.ne.s au travail. Depuis 1992, IBK et Soumi sont dans la politique, ils se sont tellement mis au centre qu’ils pensent être indispensables. Les mêmes visages et presque les mêmes usages. Ce n’est pas pour rien que les Malien.ne.s boudent les urnes car le choix qu’on leur propose, ne les emballe pas. IBK ne se préoccupe que du court terme de sa survie, l’État est devenu son patrimoine, la justice fait semblant de ne pas voir, la séparation des pouvoirs -limiter l’arbitraire, quelle belle farce ! Il vole et gaspille l’argent des Malien.ne.s sous leurs yeux. Combien de manifestations pour dénoncer la mauvaise gouvernance et la corruption ? Les faits sont là et avérés mais pendant cinq (5) ans le roi demeure intouchable. Et il peut se permettre toutes les dérives. Nous n’élisons pas un président qui rend compte, qui est soumis au contrôle mais nous choisissons un roi qui règne en toute impunité. 
 Malgré le rejet des partis politiques, la méfiance à l’égard des professionnels de la politique, cette présidentielle suscite, tout de même, un engouement populaire car c’est le destin du Mali qui se joue. Et pour les enfants de la démocratie, les professionnels de la politique post-1991, ont assez joué avec leur destin.

La volonté de changer

Les politiciens ont trop, des années durant, sous-estimés les forces de changement qui existent au Mali, soit ils étouffent les mouvements porteurs de changement, soit celles et ceux qui peuvent apporter un changement radical, se retirent tout en leur laissant le monopole du jeu politique. Or, le Mali est à un tournant historique. Dans une telle configuration, au Mali comme dans n’importe quel autre pays, c’est une vague, un grand mouvement d’adhésion qui fixe le destin de la nation. Et cela passe par la recherche de l’homme responsable et désintéressé, capable de rassembler et d’ouvrir de nouveaux horizons. C’est l’homme compétent, le laboureur, réputé crédible et qui a conscience que le Mali n’est pas dans un moment politique mais dans un état d’extrême urgence. Sortir de l’esprit partisan pour porter un mouvement national de reconstruction, libérer les énergies, se servir des potentialités afin de traduire politiquement les causes communes de l’égalité et de la justice.

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