Mexico : un aéroport qui dérange

23 septembre 2018

 

Construire un gigantesque aéroport international en lieu et place de l’ultime résidu lacustre de l’ancien lac de Texcoco. C’est sur ce pari farfelu que s’édifie, depuis 4 ans déjà, le plus grand projet d’aéroport d’Amérique latine, pour un coût exorbitant de près de 13 milliards d’euros. L’impact environnemental et les dangers d’une catastrophe écologique majeure pour la ville de Mexico sont immenses. Mais pour mieux comprendre ce qui est actuellement en jeu, un retour en arrière s’impose…

Il y a longtemps, bien longtemps, avant qu’Hernan Cortés et ses conquistadoresespagnols ne viennent coloniser les terres mexicaines, l’actuelle « vallée de Mexico » était constituée d’un ensemble de lacs, alimentés par les rivières s’écoulant des volcans et des chaînes de montagnes environnantes, abritant une véritable civilisation lacustre de plusieurs centaines de milliers d’habitants, au cœur de l’empire aztèque. Tenochtitlán, capitale de l’empire, était alors construite sur une île protégée par d’énormes digues, tandis que d’autres villes s’éparpillaient sur les pourtours des zones lacustres depuis Azcapotzalco à l’ouest, jusqu’à Texcoco, à l’extrême est, sans compter Coyohuacan, Tlalpan, Iztapalapa, Xochimilco ou bien Chalco, plus au sud.

Mais le pouvoir espagnol colonial, avec la volonté explicite d’en finir avec cette civilisation lacustre, s’est obstiné depuis le 16e siècle à évacuer l’eau des lacs de la vallée de Mexico en creusant des canaux vers le fleuve Tula, au nord de la région, dans l’illusoire espoir de mettre la nouvelle ville coloniale de Mexico à l’abri des inondations. Sous la dictature « scientifique » de Porfirio Diaz, à la fin du 19e siècle, le drainage des lacs fut intensifié et poursuivi avant d’en arriver finalement, après la seconde guerre mondiale, à l’assèchement quasi-complet de la vallée suite à la construction d’énormes tunnels sous la ville afin de drainer toutes les eaux de la ville et de les rejeter plus au nord, dans les rivières de l’état d’Hidalgo.

Depuis le début de la période coloniale, la ville de Mexico est donc profondément marquée par l’incroyable stupidité de la gestion des eaux de la métropole : tandis que de nombreuses parties asséchées de la vallée, désormais urbanisées, se trouvent confrontées à des problèmes d’inondations chroniques en période de pluie, un nombre considérable de quartiers se retrouvent confrontés au manque d’eau courante, toutes les eaux de surface étant drainées et évacuées depuis des siècles vers l’extérieur de la ville. Incapables de se recharger, les nappes phréatiques situées sous la mégalopole et ses près de 30 millions d’habitants se retrouvent surexploitées, aboutissant à un affaissement continu de la ville de plusieurs dizaines de centimètres chaque année. Conséquence : la fragilisation et l’effondrement régulier des bâtiments et des infrastructures, le tout démultiplié par la forte activité sismique de cette région entourée de volcans…

Dans les années 60 cependant, un ingénieur, Nabor Carillo, proposa de renverser le problème et, plutôt que d’assécher la vallée, d’essayer de préserver les zones lacustres afin de permettre la reconstitution des nappes phréatiques et le retraitement progressif des eaux usées. C’est ainsi qu’en 1971, près de 10 000 hectares de marais situés à l’est de la ville, dans la zone la plus basse de la vallée, furent expropriés afin d’y reconstituer le dernier système lacustre de ce qui, bien longtemps auparavant, constituait le gigantesque lac de Texcoco.

Mais devant la pénurie de terrains à proximité de la ville, et face à la pression des grands promoteurs immobiliers, c’est sur ces terrains que le 22 octobre 2001, le président mexicain Vicente Fox Quesada décidait que serait édifié le futur nouvel aéroport international de la métropole.

Ce fut alors le début d’un long combat menée par Atenco et les villages des environs contre l’expropriation de leurs terres agricoles, et tout le désastre écologique qu’allait provoquer la construction du nouvel aéroport. Au bout d’un an de lutte acharnée, le Front des Villages en Défense de la Terre d’Atenco réussissait toutefois à faire abandonner le projet et le décret d’expropriation des terres, arrachant une victoire alors saluée dans toute l’Amérique latine. Victoire bien malheureusement éphémère : depuis lors, la répression eu le temps de s’abattre sur la résistance locale, entraînant son lot d’atrocités les 2 et 3 mai 2006 : plusieurs dizaines de femmes violées, qui demandent encore aujourd’hui justice et réparation auprès de la Cour Inter-américaine des Droits de l’Homme, des morts (Alexis Benhumea, 21 ans, et Javier Hernandez, 13 ans, tués par balle et par grenade explosive), et des centaines d’incarcérations arbitraires, dont 13 condamnées à plusieurs dizaines d’années de prison, avant d’être finalement relaxés après 4 ans d’incarcération. Mais tout cela a déjà été conté à de nombreuses reprises…

Ce qui paradoxalement a été bien moins documenté depuis lors, c’est la relance du projet en 2014 sous la présidence d’Enrique Peña Nieto, responsable de la tragique opération policière et militaire de mai 2006. Profitant de l’impact physique, psychologique et économique provoqué par la répression, le projet aéroportuaire fut relancé sur les terres fédérales de l’ancien lac de Texcoco, sans que la résistance locale ne réussisse désormais à générer l’indignation suffisante pour mettre un frein sur place à l’achat des consciences et aux travaux préliminaires de construction.

Sous la pression du multimilliardaire mexicain Carlos Slim, dont le gendre Fernando Romero se vit décerner l’élaboration du projet en 2015, celui-ci prit cependant une toute autre ampleur. Les plans urbanistiques présentés et élaborés par son consortium d’entreprises vont en effet bien au-delà de la construction d’un « simple » aéroport, et envisagent de remodeler totalement tout l’est de la mégalopole. Au cœur de cette restructuration urbaine est envisagé l’édification d’une véritable ville-nouvelle, d’ors et déjà rebaptisée “Slim City” par ses détracteurs.

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