Mexique : les méthodes inédites du nouveau président

 

Marie Hibon, Médiapart, 31 mars 2019

Cent jours après son arrivée au pouvoir, le nouveau président de gauche du Mexique, Andrés Manuel López Obrador, porté par un soutien inédit de la population, a entamé une ambitieuse transformation du pays. Son objectif : frapper fort, quitte à privilégier le symbole aux résultats concrets.

Le nouveau président mexicain est un lève-tôt. Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2018, Andrés Manuel López Obrador a instauré un nouveau rituel : une conférence de presse à sept heures du matin, cinq jours par semaine. Chaque matin, dans un exercice qui tient autant du spectacle que de la tribune, il déroule, devant un parterre de journalistes dont le réveil sonnera à l’aube pour le restant du sexennat, des informations calibrées pour faire le tour des téléviseurs du pays.

Cette conférence matinale, exercice inédit pour un chef d’État, est à l’image du mandat dont rêve le nouveau président : à l’opposé de tout ce qui se faisait jusqu’alors.

Premier président de gauche de l’histoire récente du Mexique, élu en juillet dernier avec 53 % des voix – un record -, Andrés Manuel López Obrador a remporté l’élection en promettant la fin de la corruption et de la « mafia du pouvoir » après plus de 90 ans d’hégémonie du parti historique mexicain, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), et un passage éclair de la droite avec le Parti action nationale (PAN), qui ont laissé derrière eux un pays en proie à la corruption et à la violence.

La « quatrième transformation » de López Obrador, qu’il a l’ambition d’inscrire dans la lignée de trois tournants majeurs de l’histoire du Mexique, l’indépendance, la réforme et la révolution, doit remettre le pays d’équerre. En cent jours, celui qu’on surnomme par ses initiales, AMLO, a multiplié les déplacements dans le pays et les annonces de réforme, cochant selon son propre décompte « 62 des 100 engagements » pris à son entrée en fonctions.

Il s’est notamment attaqué à l’une des têtes de l’hydre de la corruption au Mexique : le vol de carburant , siphonné dans les canalisations par des groupes criminels avec l’aide de complices au sein du fleuron pétrolier national, Pemex. L’assèchement des oléoducs ordonné par le président a provoqué de sévères pénuries d’essence à travers le pays, sans que les Mexicains lui en tiennent apparemment rigueur. « Ils voient ces inconvénients comme un remède amer, qu’il faut avaler pour guérir » , décrypte Juan Pablo Galicia, politologue à l’université Modelo de Mérida, dans le sud du pays. Pour l’heure, la stratégie semble porter ses fruits : selon les chiffres officiels, le siphonnage a chuté de 81 000 à 15 000 barils quotidiens.

Face à une violence toujours plus exacerbée – avec plus de 33 000 homicides volontaires recensés, 2018 bat tous les records depuis 20 ans et 2019 s’annonce pire encore -, López Obrador a orchestré au pas de charge la création d’un nouveau corps de forces armées, la garde nationale, destinée à prendre la relève de l’armée pour assurer la sécurité intérieure du pays. Malgré les avertissements des défenseurs des droits de l’homme qui objectent qu’un corps composé de militaires est voué à retomber dans les mêmes travers, la réforme constitutionnelle nécessaire à sa création a été rapidement approuvée par les deux chambres parlementaires, où le président dispose d’une large majorité.

À l’échelle internationale, le président a opéré un virage à 180 degrés de la politique extérieure du Mexique. Il a dépoussiéré la doctrine Estrada qui dicte la non-ingérence du pays dans les affaires de ses voisins. Il a refusé en début d’année de se prononcer sur la légitimité de Juan Guaidó, président de l’Assemblée vénézuélienne, alors que le Mexique était, sous la précédente présidence d’Enrique Peña Nieto (2012-2018), un membre actif du Groupe de Lima qui veut jouer le rôle de médiateur dans la crise.

Malgré sa position de nouveau leader de gauche dans la région, López Obrador « ne cherche pas à jouer un rôle à l’extérieur du Mexique » , rappelle l’historien et observateur politique Lorenzo Meyer, qui entretient une relation chaleureuse de longue date avec le président. « Pour lui, la meilleure des politiques extérieures est une bonne politique intérieure. » Andrés Manuel López Obrador a cependant réussi à nouer une relation cordiale avec son homologue américain Donald Trump, choisissant d’éviter le conflit malgré l’obsession du président américain pour la construction d’un mur à la frontière entre les deux pays.

S’il s’est attaqué sans tarder à la violence et à la corruption du pays – malgré un manque de visibilité sur sa stratégie à long terme, comme le regrettent certains -, ce président de gauche est attendu au tournant sur l’économie. « Le Mexique a été hypnotisé pendant des années par une politique néolibérale de privatisations qui n’a jamais attiré l’investissement promis , développe l’économiste mexicain Ricardo Becerra. AMLO hérite d’une économie dévastée, où la croissance baisse chaque année. » Pour 2019, les prédictions tournent autour de 2 %, quand López Obrador promet, « malgré le scepticisme » , d’arriver à quatre points de croissance.

La semaine dernière, le président décrétait en toute simplicité « la fin officielle du cauchemar du néolibéralisme » « Il n’en finira probablement pas avec le capitalisme , nuance l’historien Lorenzo Meyer. Mais il lui ôtera ses aspects les plus brutaux. López Obrador veut que l’État se remette au service des plus pauvres, les perdants de l’économie de marché. »

Sa recette : multiplier les subventions. Le président a doublé la pension de 2,5 millions de retraités et créé un programme de bourses destiné à financer l’insertion sur le marché du travail de 2,3 millions de jeunes, et qui croule sous les demandes. Il a également revu à la hausse le salaire minimum, passé de 88 à 102 pesos par jour (un peu moins de cinq euros), doublé en zone frontalière avec les États-Unis.

« La hausse du salaire minimum est la meilleure mesure qu’AMLO ait prise depuis son arrivée au pouvoir , souligne l’économiste Ricardo Becerra, spécialiste du sujet. Mais sans plan de hausse graduelle à long terme, cette hausse minuscule n’est qu’un effet d’annonce. À cause de l’inflation [+ 4,37 % en un an – ndlr] , un mois après sa mise en place, ce salaire ne couvrait déjà plus le coût du panier de dépenses de base. »

« Réallouer des fonds, cela ne fait pas un programme économique » , avertit l’économiste. Les experts s’accordent sur une chose : le vrai levier de la croissance est l’investissement public, alors que la création de biens publics « est au plus bas depuis 35 ans » , note Becerra, pour qui les deux projets d’investissement phares d’AMLO, une raffinerie de pétrole et le « train Maya » , dont la construction doit générer 300 000 emplois directs et qui reliera entre eux les États du sud-est du Mexique sur 1 500 km – mais provoquera aussi de lourds dégâts environnementaux -, sont loin d’être suffisants. « Le plus gros projet, c’était le nouvel aéroport de Mexico, et AMLO l’a stoppé net » , rappelle l’économiste. La décision, prise selon le président pour cause de corruption généralisée et de défense de l’environnement, est tombée alors qu’un tiers de l’aéroport était déjà construit .

Tribun hors pair, le président mexicain est avant tout un as de la communication. Jamais avare de slogans simples et efficaces – « Des câlins, pas des balles » « Les pauvres d’abord » « La mafia du pouvoir » -, à son arrivée au pouvoir, il a lancé une série de mesures symboliques à effet immédiat, comme cette cure d’austérité gouvernementale qui tranche avec les largesses des précédents chefs d’État.

L’avion présidentiel vendu, le chef de l’État fait désormais la queue pour embarquer, comme tout le monde. La résidence présidentielle de Los Piños, nichée dans le parc de Chapultepec, poumon vert de Mexico, boudée par López Obrador, a été – coup de maître – « rendue au public » , qui peut admirer à loisir l’escalier à double volée, les pampilles des chandeliers et la salle de cinéma privée du président précédent. Il a raboté de 60 % son salaire et plafonné ceux des fonctionnaires « Il ne peut y avoir de gouvernement riche quand le peuple est pauvre » , répète-t-il à l’envi.

Le message a trouvé son public : après 100 jours au pouvoir, le taux d’approbation du président est stratosphérique, jusqu’à 85 % selon certaines enquêtes d’opinion. Aussi fragiles soient-elles, cela laisse penser qu’AMLO a réussi à imposer son style bien au-delà de ses partisans.

Un combat contre la corruption difficile à quantifier

Misant sur sa proximité avec le peuple mexicain, AMLO a instauré des « consultations populaires » , durant lesquelles il soumet une initiative au vote des citoyens, comme il l’a fait pour l’annulation de l’aéroport de Texcoco. Si elles renforcent son image de président aux ordres du peuple, « ces consultations sont loin des standards internationaux d’un référendum » , avertit Sebastián Garrido, professeur au CIDE, un centre de recherches en sciences sociales de Mexico.

Organisées par le parti du président, Morena, les consultations ont cumulé les dysfonctionnements. Votes multiples, bureaux de vote mal répartis, faible participation… « Il y a la légitimité, et il y a la légalité » , note Garrido. AMLO a choisi la première. « Symboliquement, cela confère une autorité morale à sa décision » , résume le politologue Juan Pablo Galicia.

Affable avec les citoyens – il circule avec une sécurité minimale et ne refuse jamais une photo ou un bain de foule -, le président perd patience face à ceux qui parasitent sa ligne directe avec le peuple mexicain ou le mettent face à ses contradictions. Ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui, comme les médias, accusés à plusieurs reprises par le président d’être « bourgeois » et « corrompus » .

« Il existe [dans son discours et celui de ses partisans] une attitude de rejet persistante de la presse qui alimente l’idée que le président serait injustement attaqué » , notait une étude de l’Institut technologique de Guadalajara parue en mars. Un discours dangereux dans un pays où 47 journalistes ont été tués durant le dernier sexennat, rappelle l’ONG mexicaine Articulo 19.

Bien qu’il dispose déjà d’une large majorité au Congrès et au Sénat, López Obrador semble déterminé à limiter l’influence des contre-pouvoirs susceptibles d’entraver son action. « Il dirigeait déjà son mouvement devenu parti politique, Morena, de manière personnifiée , souligne Juan Pablo Galicia. Rien n’a changé : AMLO gouverne désormais le pays sans partager le pouvoir avec d’autres instances. »

Sourd aux accusations de conflit d’intérêts, le président a placé deux de ses fidèles à des postes clés du système judiciaire : le procureur général de l’État (le plus haut fonctionnaire de la justice mexicaine, en poste pour neuf ans) en décembre, et une nouvelle juge de la Cour suprême, épouse d’un entrepreneur très proche du président, nommée pour quinze ans en mars.

« Au Mexique, la justice a toujours été discrétionnaire, politisée et intermittente, à cause de la subordination du ministère à la présidence. AMLO devrait proposer une candidature indépendante au lieu de pousser un proche » , regrettait alors la politologue Denise Dresser, très critique envers le nouveau gouvernement.

Plusieurs instances de réglementation indépendantes comme l’Agence nationale pour la transparence ou l’Institut électoral ont dû subir les foudres du président, qui les a qualifiées de « bureaucratie bourgeoise qui […] coûte [aux Mexicains] de l’argent sans produire aucun résultat » , assorties de sévères coupes dans les budgets.

« Pour AMLO, ces contrepoids étaient nécessaires face à un gouvernement corrompu. Mais comme il considère que le sien ne l’est pas, cette vigilance n’est plus nécessaire » , analyse Juan Pablo Galicia, qui ajoute : « Il est probable qu’avec un autre président, on aurait crié au scandale antidémocratique. Mais la popularité d’AMLO le protège. »

Une volonté de régner seul qui se remarque « jusque dans son cercle proche » , note le politologue. « Il n’a pas de bras droit ou de conseiller, que des subordonnés. Il est seul face au pouvoir. » AMLO n’hésite d’ailleurs pas à contredire ses ministres lors de ses conférences matinales, lesquels restent encore, pour beaucoup de Mexicains, de parfaits inconnus.

« On lui reproche de chercher à centraliser le pouvoir de l’État. Mais la politique, c’est comme la guerre : il faut rassembler ses forces pour le combat » , plaide Lorenzo Meyer, qui ajoute : « La véritable concentration du pouvoir est dans l’autre camp, chez ces quelques familles qui accaparent, depuis des décennies, toute la richesse du Mexique. » Une étude d’Oxfam révélait en 2014 que les 1 % les plus riches du Mexique possèdent 43 % de la richesse du pays.

Face aux critiques grandissantes de son mode de gouvernance, López Obrador a solennellement signé mi-mars un document déclarant qu’il ne se représenterait pas en 2024, accusant au passage « ses adversaires les conservateurs » de diffuser « des rumeurs infondées » sur des velléités de réélection.

Continuant son grand ménage, le président a annoncé en février la fin pure et simple des subventions de l’État à toute organisation de la société civile pour les redistribuer directement à la population. « Cette structure intermédiaire qui s’est créée pour détourner l’argent perçu sous couvert de la nécessité des gens doit prendre fin immédiatement, c’est de la corruption » , a-t-il justifié.

« Ce sont des victimes collatérales du combat de López Obrador contre la corruption , analyse Juan Pablo Galicia. Il ne fait pas dans la dentelle parce que cela sert son récit : « Rien de ce qui a été fait avant moi n’est bon, il faut tout revoir. » »

Dans les faits, il n’existe pas de chiffres pour quantifier l’importance de la corruption au sein de la société civile. « Mais dans l’imaginaire collectif, elle est partout , décrypte le politologue. Au Mexique, tout le monde y a été confronté un jour ou l’autre, alors il n’est pas difficile de croire le président quand il affirme qu’un secteur entier est concerné. »

Pour Galicia, en 100 jours, López Obrador a réussi à positionner la mesure de son succès « sur le plan symbolique » . « AMLO ne joue pas sur le terrain des résultats quantifiables. Il cherche à être jugé sur sa capacité d’impulser un changement de régime. »

L’organisation Mexicains contre la corruption, qui a vérifié plusieurs de ses affirmations à l’occasion des 100 jours de sa présidence, est parvenue à la même conclusion. « Quand bien même le combat contre la corruption pourrait permettre de réaliser d’importantes économies, aucune preuve ne permet d’étayer les déclarations du président quand il dit que l’État fait une économie de 700 millions de pesos [32 millions d’euros – ndlr] en mettant fin à la corruption au sein du gouvernement » , relève par exemple l’ONG.

« Je ne suis pas sûr qu’AMLO lui-même sache comment résoudre concrètement tous les problèmes du Mexique , lâche Lorenzo Meyer, pensif. Ce que je crois, c’est ce qu’il m’a confié en 2005 : « Si je suis élu, je ne pourrai pas changer ce pays en profondeur, car les obstacles sont énormes. Mais je voudrais que, pour la première fois, les Mexicains ne considèrent pas leur gouvernement comme un ennemi, mais bien comme quelque chose qui leur appartient. » » Un objectif qui, à la lumière de ses 100 premiers jours au pouvoir, semble en bonne voie de réalisation.

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