Mexique : « ne pas voler, ne pas trahir le peuple »

Aude Blénet

Je vous écris d’un pays où je vis dont la population a décidé de clamer à la face du monde entier que NON l’espoir n’est pas vain, qu’on peut prendre le pouvoir et changer le cours des choses!

Quel privilège d’être ici et maintenant.

Parce que ce que vit concrètement le Mexique, ce n’est pas un changement de parti au pouvoir, une alternance. Ce qu’a décidé d’affronter ce pays, c’est rien moins que la question de son régime, de la démocratie. Tout le monde est bien conscient ici que ce qui se joue ne se limite donc pas à cet homme charismatique et populaire élu par plus 30 millions de Mexicains le 1er juillet dernier, mais bien de l’avenir du pays et mas o menos, de sa survie. Un pari pour l’avenir donc, dans un pays aux mille défis miné par une violence que les chiffres officiels, ahurissants, ne peuvent même refléter: depuis le début la fraude électorale de Calderon et le lancement de la guerre contre le narcotrafic en 2006 pas moins de 250 000 morts, 40 000 disparus, 200 000 déplacés intérieurs, 1 100 fosses clandestines recensées, et des corps retrouvés sans même que les autorités ne les identifient (environ 26 000). En 2017, environ 70 personnes ont été tuées chaque jour au Mexique.

Une violence que pourtant l’Etat Mexicain a réussi à invisibiliser, à attribuer aux cartels. Quel pays a songé, en effet, à traiter Enrique Pena Nieto comme le président d’un État meurtrier?

La violence au Mexique affecte pourtant l’ensemble de la population.

Pour comprendre l’héroïsme des Mexicains aujourd’hui, je me permets de vous donner quelques exemples de ce contexte: ici, en 2016 la police a ouvert le feu sur une manifestation d’enseignants faisant pas moins de six morts et plus d’une centaine de blessés; ici, depuis quatre ans 43 élèves d’une école normale rurale ont disparus et à l’horreur des faits et à la certitude d’une collusion entre mafia et pouvoir en place s’ajoute une absence d’enquête réelle malgré la médiatisation internationale de l’affaire; ici depuis 1968, les responsables du massacre des étudiants qui manifestaient le 2 octobre n’ont toujours pas été jugés; ici, le fémicide atteint des chiffres effroyables et ne cesse d’augmenter (plus de 12 000 femmes tuées en 2017). Et ici aussi, quand fatiguée tu racontes à la marchande du bout de ta rue que t’as eu du mal à dormir après avoir lu des rapports sur le cas d’Ayotzinapa et que tu lui demandes comment elle fait, elle, pour faire avec, te répond tout simplement, sans emphase, et sans même changer de ton de voix, qu’elle aussi elle a peur, qu’elle vit avec cela, d’autant qu’il y a à peine un an. elle s’est fait réveiller une arme sur la tempe par un homme qui lui susurrait à l’oreille « no te preocupes chaparrita, no te vamos a danar, solo queremos tu dinero » (ne t’en fais pas petite, on ne va pas te faire de mal, on veut juste ton argent).

Enfin, je m’arrête là. On pourrait écrire tant de choses.

C’est dans ce pays, dans tous les cas, où l’élite avait rompu avec sa population et toute ambition sociale, que « el pueblo » a voté pour un changement depuis l’État. Aussi, quelque soit la suite, hier, pour la première fois depuis bien longtemps les Mexicains pouvaient-ils voir le président qu’ils avaient élu prendre le pouvoir, un président de gauche, qui parle de ce qu’est aussi le Mexique et qu’une large part de l’élite ne voulait pas même voir.

Après six longs mois de transition, de doutes et de critiques (prématurées?). AMLO a finalement pris possession du pouvoir, au cours d’une splendide journée tant historique qu’émouvante. Deux symboles forts du changement annoncé:  le Zocalo (place centrale de Mexico) était tout à fait dégagé et libre d’accès et Los Pinos (l’Elysée du Mexique) était ouvert à tous. Je me suis donc engouffrée dans un taxi avec une amie, Elisa, trop ravies d’annoncer « Los Pinos, par favor » et de nous retrouver dans cette résidence présidentielle entourée d’une foultitude de gens, contents, se prenant en photo, et scandant « Es un honor estar con Obrador« !

C’est symbolique, du populisme diront certains, moi je trouve ça fort tout de même parce que concrètement dans une démocratie. si c’est le peuple qui gouverne, il semble logique qu’il puisse connaître les lieux de pouvoir. Comment s’est-on habitués à l’inverse?

Pleine de cette euphorie montante je me suis dirigée vers le Zocalo pour le discours d’AMLO. Et là, en arrivant, j’ai eu la surprise d’assister et de participer à une cérémonie indienne au cours de laquelle AMLO, après avoir été purifié, a levé la main et avec l’ensemble des personnes présentes salué les 4 points cardinaux avant de recevoir le bâton de commandement des 68 peuples indigènes:

« Sirva para usted mandar obedeciendo al pueblo » (« Qu’il vous serve à gouverner en obéissant au peuple! »)

Une première. Tous ceux qui connaissent le zapatisme reconnaîtront.

Après cette cérémonie toute mexicaine, AMLO a finalement énoncé ses premières paroles qui en disent long sur ce qu’est l’Etat ici:

« Aqui en el Zocalo de la Ciudad de México, principal plaza publica del pais, luego de recibir el baston de mando de los pueblos originarios de nuestra gran nación, reafirmo el compromiso de no mentir, no robar y no traicionar al pueblo. » (« Ici depuis le Zocalo de Mexico, principale place publique du pays, après avoir reçu le bâton de commandement des peuples originaires de notre grande nation, je réaffirme mon engagement de ne pas mentir, de ne pas voler et de ne pas trahir le peuple »).

Et les Mexicains sont, en effet, les premiers à s’inquiéter, à douter. Ce ne serait pas la première fois qu’on leur ferait des promesses sans les tenir, qu’on les trahirait. Comment avoir confiance en cet Etat? Pourtant, alors que lors de son élection, la majorité des Mexicains répondait à l’enthousiasme par une expression d’inquiétude et le traditionnel « Ojala » (Inch Allah), hier ils se laissaient aller à exprimer cette espérance et l’idée d’une corresponsabilité semblait avoir gagné du terrain.  Aux « Si se pudo » (« Cela se pouvait! ») des Mexicains émus aux larmes se succédaient, en effet, des « No estas solo » (« Tu n’es pas seul! »), criés avec une ferveur à vous donner des frissons. C’est ce que demande AMLO depuis quelque temps à la population, de la patience et l’implication de tous. Il l’a rappelé dans son discours: « Ne me laissez pas seul; sans vous je ne vaux rien« .

Ce à quoi ils ont répondu: « Andrés, amigo, el pueblo esta contigo » (« Andrés, ami, le peuple est avec toi »), « De norte a sur, de este a oeste, seguiremos esta lucha con el señor presidente » (« Du Nord au Sud; de l’Est à l’Ouest, nous continuerons cette lutte avec Monsieur le Président »).

AMLO a, ensuite, confirmé sa ligne:  » Por el bien de todos, los pobres primero » (Pour le bien de tous, les pauvres d’abord »), « Al margen de la ley, nada; por encima de la ley, nadie » (« En dehors de la loi, rien; au-dessus de la loi, personne »). Pour finalement égrener les différents points de son programme, chacun acclamés par la population: un minimum de pensions de vieillesse; une couverture médicale de base; des bourses pour les étudiants; l’ouverture d’universités publiques, des pensions pour les personnes handicapées, etc. Autant de choses qui, malgré tout, semblent évidentes à la Française « primermundista » que je suis, et qui ne sont pas acquises dans un pays soumis de plein fouet au capitalisme sauvage et que la population mexicaine tente, aujourd’hui, d’arracher à son élite et aux intérêts de tous bords qui souhaiteraient que rien ne change ici.

Finalement en regardant le soleil tomber sur ce Zocalo magnifique, je pensais que ce pays si dur parfois était grand et fort. Ici on vit intensément, on crie, on chante, sa douleur, sa joie, ses espoirs, et puis on continue d’aguantar, de résister, dans l’incertitude des lendemains. Cette journée d’hier sonnait bien comme un grand cri d’espoir et de joie qui a de quoi inspirer.

« Canta y no llores

Porque cantando se alegran

Cielito lindo, los corazones »

Viva México!

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