Mexique : un pays sur la brèche

Pierre Beaudet

Élu avec une forte majorité lors des élections présidentielles de juillet dernier, Andrés Manuel López Obrador, mieux connu par ses initiales, AMLO, a promis une ère nouvelle pour ce pays traumatisé par la violence extrême, la corruption, la pauvreté.

Avec 45 % de la population qui vit sous le seuil de la pauvreté, des régions entières du pays, surtout dans les zones rurales, sont des zones sans droit où règnent les cartels, avec plus de 100 000 hommes en armes, sans compter le très grand nombre de policiers qui sont à leur solde. Selon AMLO, c’est 40 % du territoire mexicain qui est maintenant enfoncé dans une guerre qui a fait depuis 10 ans 190 000 morts, officiellement entre les narcos et les autorités du pays, mais qui est en réalité une guerre civile. En 2017 seulement, plus de 25 000 ont été assassinées ; à cela il faut ajouter des milliers de disparus, très majoritairement des pauvres ruraux et urbains, mais aussi des journalistes, des élus, des juges.

Cette grave détérioration est survenue progressivement depuis la signature de l’Accord de libre-échange des Amériques (ALÉNA) en 1994 entre le Mexique, les États-Unis et le Canada. Des millions de paysans ont perdu leurs moyens de subsistance (le Mexique est devenu importateur de biens alimentaires américains). Dans les maquiladoras où de nombreux ex paysans ont abouti, seulement 4, 5% gagnent plus de 700 dollars par mois, ce qui explique le niveau de pauvreté. Sur 120 millions de Mexicains, plus de 30 millions se retrouvent aux États-Unis, dont 50 % dans une illégalité tolérée par les autorités américaines puisque les migrants américains sont ceux qui permettent à l’agrobusiness californien de prospérer.

Contraintes et contradictions du projet AMLO

Depuis son élection, en attendant d’accéder vraiment au pouvoir (au début de 2019), AMLO annonce qu’il fera la guerre à la mafia del poder. Il promet également d’assainir la gouvernance par une dure lutte contre la corruption, ainsi que des grands projets d’infrastructure pour créer des emplois. La relation avec les États-Unis devra cependant continuer dans le cadre du nouvel accord de libre-échange signé par le président sortant Nieto.

Depuis la fin de septembre, AMLSO semble davantage préoccupé de rassurer les milieux d’affaires et les partenaires commerciaux et financiers du Mexique. Le coordinateur de son, cabinet, Alfonso Romo, qui vient de la richissime élite économique de Monterrey, lui organise des rencontres avec les millionnaires mexicains dont le fameux Carlos Slim (réputé l’homme le plus riche d’Amérique latine). Marcelo Ebrard, désigné par ALMO comme future ministre des relations extérieures, bien branché sur les milieux républicains aux États-Unis, agit également comme entremetteur.

Une des patates chaudes que AMLO doit gérer est la construction d’un nouvel aéroport de la ville de Mexico, un méga projet qui doit être érigé sur des terres agricoles et le lit du lac Texcoco. Après s’être opposé au projet avant son élection, le président élu est maintenant en consultation avec Carlos Slim, l’un des principaux promoteurs. Un des arguments utilisés en ce moment se base sur le fait que 40 % du projet serait déjà construit, mais en réalité, des critiques mettent en doute ce chiffre. Fernando Romero, le genre de Slim, dirige, avec des entreprises américaines, une partie des opérations qui vise à détourner les eaux du grand fleuve Texcoco qui débouche sur le lac du même nom. Le projet implique l’assèchement et l’aplatissement d’un périmètre de 100 kilomètres tout autour du futur aéroport. D’autres projets controversés ont été annoncés par AMLO dont des trains à haute vitesse et des raffineries, qui sont à des années-lumière d’initiatives qui auraient pu être mises sur la table pour redynamiser les zones rurales.

Résistances

Des mouvements sociaux au Mexique résistent dans des conditions d’une grande adversité. Depuis longtemps, le système politique mexicain s’est structuré autour d’une entente entre l’État (et le parti unique, le PRI) et quelques grands mouvements sociaux, dont le mouvement syndical. « Les syndicats mexicains, selon le professeur de l’UQO Thomas Collombat, sont intégrés aux structures du pouvoir ». Non seulement ne sont-ils pas autonomes, mais leur rôle est essentiellement de bloquer les résistances ouvrières, quitte à négocier le maintien de certains avantages pour les travailleurs « stables », alors que la majorité de la force de travail est dans la précarité. Quelques syndicats indépendants comme la FAT et le Syndicat des électriciens de Mexico ont maintenu la flamme syndicale, mais sans être capables de déloger les énormes appareils bureaucratiques de la CTM.

De passage à Montréal à l’invitation du CISO et du réseau Lutte Commune, Martin Barros a raconté les luttes épiques des travailleurs à Tehuacan, la « capitale mondiale » de la production des jeans. 70 000 salariés survivent avec des salaires de misère dans des conditions moyenâgeuses, sous la surveillance de la police et du « syndicat » prédateur qui leur est imposé et pour lequel ils n’ont jamais voté. Dans ce paysage désolant, une grande partie des enfants de la région doivent travailler avec leurs parents. Les champs et les sources d’eaux tout autour regorgent de produits chimiques déversés des entreprises qui sont des sous-contractants de méga entreprises américaines comme Levi’s Jeans.

Omar Esparza du Movimento agrario indígena zapatistata a souligné pour sa part que la majorité des travailleurs et des travailleuses à Tehuacan sont des autochtones. Selon Omar, les 68 peuples autochtones du Mexique n’ont pas renoncé à la terre. Ils résistent aux entreprises minières qui essaient d’accaparer de grandes superficies sans égard aux conditions de vie des populations et de l’environnement. Il craint qu’AMLO ne cède davantage aux lobby du monde patronal en privatisant davantage l’hydro-électricité comme son prédécesseur l’a fait avec le pétrole. L’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), qui a tenté à plusieurs reprises ces dernières années de constituer une grande alliance populaire pour la démocratisation du pays, a refusé d’endosser AMLO et prévient que les mouvements populaires doivent s’attendre à de dures batailles.

Solidarités à construire

Au début de novembre, des représentants de plusieurs organisations syndicales et communautaires et des mouvements altermondialistes du Québec seront à Mexico dans le cadre du Forum social mondial des migrations (FSMM), qui doit réunir des centaines de réseaux mexicains, dont ceux qui travaillent à soutenir les malheureux qui doivent passer la frontière clandestinement vers les États-Unis, sans compter les milliers d’expulsés qui reviennent au pays après avoir été volés par les policiers et les garde-frontière américains, de même que par les « coyotes » mexicains, la plupart du temps à la solde des cartels. Mais le Mexique est également de l’autre côté en étant le lieu de destination pour des centaines de milliers de personnes d’Amérique centrale, encore plus misérables et maltraités que le Mexique. Une grande « caravane » de ces migrants doit aboutir à Mexico pour le FSMM pour dénoncer les conditions terribles que doivent subir ces migrants, notamment les femmes dont un grand nombre sont tuées, violentées, vendues dans de sordides systèmes de traite humaine.

Les rencontres qui permettront aux organisations québécoises de mieux connaître la situation mexicaine déboucheront sans doute sur de nouvelles solidarités, dans un contexte où le gouvernement canadien continue de fermer les yeux sur les grandes violations de droits qui se produisent dans ce pays dont les relations commerciales avec le Canada dépasse $43,3 milliards de dollars (chiffres de 2017). Il sera également question de la place non négligeable des minières canadiennes et d’autres investisseurs qui ont des avoirs de plus de $17 milliards de dollars au Mexique. Enfin, le sort réservé aux 25 000 travailleurs mexicains saisonniers qui sont surtout dans les fermes au Québec et en Ontario, sera également sur la table. On sait que ceux-ci vivent dans des conditions déplorables, en totale dépendance envers leurs employeurs canadiens, incapables non plus de se syndiquer en fonction de l’injuste loi canadienne.

 

 

 

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