Migrations, impérialisme et développement inégal

Raúl Delgado Wise, coordonnateur du Forum social des migrations et professeur à l’Université autonome de Zacatecas (Mexique) [1]

Cet essai analyse certains aspects du système dans lequel s’inscrit la migration contemporaine, en mettant l’accent sur le processus de segmentation et la précarité croissante (précarisation) des marchés du travail dans le monde entier. L’analyse vise à démêler plusieurs éléments :

  • La relance de l’impérialisme à la recherche d’une main-d’œuvre bon marché et flexible, ainsi que des ressources naturelles du Sud ;
  • Les asymétries croissantes entre et au sein des pays et des régions ;
  • L’augmentation et l’intensification des inégalités sociales ;
  • La configuration d’une gigantesque armée mondiale de travail associée à l’émergence de formes extrêmement dures d’exploitation du travail ;
  • La prédominance de la migration forcée comme principal mode de mobilité humaine dans des conditions d’extrême vulnérabilité.

L’impérialisme aujourd’hui

À l’ère néolibérale, le système capitaliste mondial s’articule autour de la monopolisation de la finance, de la production, des services et du commerce, ainsi que de l’exploitation du travail et de la dégradation de l’environnement, ce qui permet aux agents du capitalisme monopoliste de saisir les segments stratégiques et rentables des économies périphériques et de s’approprier leurs excédents économiques.

Le capital monopoliste est devenu plus que jamais l’acteur central. Grâce à des mégafusions et à des alliances mégastratégiques, il atteint des niveaux de concentration et de centralisation sans précédent (les cinq cents plus grandes sociétés multinationales concentrent entre 35 et 40 % du revenu mondial).  Cette dernière tendance est étroitement liée au fait que les 100 plus grandes sociétés mondiales transfèrent leur production à leurs filiales étrangères [principalement dans le Sud], qui représentent désormais près de 60 % de leurs actifs [2].

 

Quelques éléments centraux de la restructuration capitaliste

  • Création de réseaux mondiaux de capital monopoliste en tant qu’outils stratégiques pour assurer la réorganisation dirigée par les grandes multinationales. Celles-ci, par le biais d’opérations d’externalisation et de chaînes de sous-traitance, étendent une partie de leurs processus productifs, commerciaux et de services vers le Sud à la recherche de ressources naturelles et humaines abondantes et peu coûteuses. Cette stratégie implique la mise en place de plates-formes d’exportation fonctionnant comme des enclaves dans les pays périphériques, telles les usines de maquiladoras installées dans les États frontaliers du nord du Mexique. On estime qu’entre 55 et 66 millions de travailleurs du Sud travaillent dans de telles usines [3].
  • Restructuration des systèmes d’innovation. Ce qui inclut l’externalisation de la production dans le domaine de l’innovation scientifique et technologique (par exemple, les entreprises de la Silicon Valley s’installent à Bangalore en Inde). Ceci permet aux entreprises multinationales d’avoir à leur service des scientifiques du Sud, de réduire les coûts de main-d’œuvre, de transférer les risques et les responsabilités et de tirer parti des avantages de l’achat et de la concentration des brevets.
  • Libération de la financiarisation, visant à accroître le pouvoir du capital financier sur une économie mondiale de plus en plus déréglementée. D’où la déconnexion entre l’économie « réelle » et l’économie en plein essor de « capital fictif » basée sur les opérations de fonds spéculatifs.
  • Intensification de la dégradation de l’environnement, due à la privatisation des ressources naturelles et à la déréglementation irresponsable.

 

La question du travail

L’un des principaux moteurs du nouvel impérialisme au cœur du capitalisme néolibéral est la main-d’œuvre à bon marché. Les stratégies d’entreprise, renforcées par les politiques gouvernementales, visent à réduire le coût de la main-d’œuvre par tous les moyens. Avec le démantèlement de l’Union soviétique, la montée de la Chine et de l’Inde dans l’économie mondiale, et la « libération » du travail grâce à la mise en œuvre des programmes d’ajustement structurel à la périphérie du système, la main-d’œuvre disponible a au cours des deux dernières décennies plus que doublé. On parle d’environ 60 % de la main-d’œuvre mondiale [4]. Selon l’Organisation internationale du travail, le nombre de travailleurs en situation d’insécurité du travail a atteint 1,53 milliard en 2009, soit plus de la moitié des travailleurs du monde. Cela conduit à des pressions croissantes pour émigrer en interne et/ou à l’international. Avec tout cela, on observe une reconfiguration de la classe ouvrière mondiale caractérisée par quelques traits :

  • Création d’un prolétariat dispersé et vulnérable attaché aux réseaux mondiaux du capital monopoliste.
  • Prolétarisation de travailleurs scientifiques et technologiques hautement qualifiés et de la paysannerie.
  • Renforcement de l’armée de réserve du travail et donc d’une augmentation des nouvelles formes de pauvreté affectant une sous-classe des travailleurs sans espoir ni possibilité d’emploi (et encore moins de travail décent), qui inclut la majorité des travailleurs migrants.

Bref, les conditions de travail d’un si grand nombre de travailleurs sont érodées. Une grande partie de la classe ouvrière est exclue du système de protection sociale, de sorte que les classes subordonnées ne peuvent pas satisfaire leurs besoins sociaux subsistance. En d’autres termes, nous avons une situation de violence systémique et d’insécurité humaine qui touche la majorité de la population mondiale.

Migrations

Les mécanismes de développement inégal produisent des conditions structurelles, telles que le chômage et les inégalités, qui propulsent les migrations massives de personnes dépossédées et marginalisées. Forcés par la nécessité d’avoir accès à des moyens de subsistance, de larges segments de la population sont en pratique expulsés de leurs territoires pour s’installer dans leur propre pays ou à l’étranger. La surabondance de main-d’œuvre et l’aggravation des conditions de vie font de la migration, en particulier des pays périphériques, une forme de déplacement forcé. Les flux migratoires forcés ont quatre caractéristiques :

  • Ils ont lieu au niveau national et international et se déplacent principalement des régions périphériques défavorisées vers des zones relativement plus avancées des économies périphériques ou centrales ;
  • Ils affectent principalement les personnes vulnérables, pauvres et marginalisées, qui ne peuvent satisfaire leurs besoins matériels et subjectifs de base ;
  • Ils génèrent une offre excédentaire de main-d’œuvre bon marché et désorganisée, exploitée par les employeurs et les sociétés intéressées à réduire les coûts ;
  • Ils alimentent les mécanismes d’exportation directe et indirecte de la main-d’œuvre, tant parmi les travailleurs peu qualifiés que les travailleurs hautement qualifiés.

Le nombre de migrants (originaires pour la plupart des régions périphériques) a augmenté au cours des trois dernières décennies, passant de 84 millions en 1975 à 215 millions en 2010. Les principaux flux se font dans le sens sud-nord, suivi par le Sud-Sud. Il existe également un important contingent (750 millions) de migrants nationaux à l’« interne », dans le pays même. La migration qui découle dans une direction Sud-Sud, y compris la migration de transit au niveau intranational dans les pays périphériques, expose les migrants à des conditions de grande vulnérabilité. Ces migrants occupent les échelons les plus bas dans la dynamique de déplacement engendrée par les processus d’accumulation par dépossession, c’est-à-dire où les paysans sont forcés de quitter leurs terres.

Les formes plurielles de la migration forcée

  • Migration due à la violence, au conflit et à la catastrophe.
  • Contrebande et trafic de personnes.
  • Migration due à la dépossession, à l’exclusion et au chômage.
  • Migration due à la surqualification et au manque d’opportunités.

 

Les conditions dans lesquelles les migrations forcées se développent comportent de nombreux risques et dangers, en particulier dans le cas des groupes les plus vulnérables. Celles-ci impliquent une exposition permanente à des conditions d’insécurité et d’instabilité du travail et à l’exclusion sociale dans les sociétés d’accueil. En outre, les migrations internationales sont de plus en plus soumises à des politiques et pratiques de racialisation et de discrimination raciale et sexiste, qui augmentent non seulement les vulnérabilités et les risques, mais mettent aussi la vie en danger.

La protection des droits de l’homme reste un problème en suspens pour la plupart des gouvernements des pays d’origine, de transit et de destination. Soit à cause de la stigmatisation de l’illégalité, soit à cause de préjugés raciaux – et, en fait, principalement à cause de l’intérêt économique, les pays de destination adoptent une ignorance tacite concernant le travail et les droits humains des migrants. Ils posent également des obstacles qui les empêchent d’obtenir facilement la résidence légale et la citoyenneté. Bien que les migrants internationaux disposent de certains moyens juridiques de protection, telle la Convention internationale de 1990 sur la protection des droits des travailleurs migrants (qui, faut-il le rappeler, n’ont encore été ratifiés par aucun des grands pays de destination des migrants), la situation ne s’améliore pas.

Un discours dominant qui occulte la situation

La Banque mondiale et l’Organisation internationale pour les migrations considèrent que les envois de fonds des migrants à leurs familles constituent un outil essentiel pour le développement des pays sous-développés qui envoient des migrants. Ils considèrent également la gestion des migrations internationales comme un élément essentiel de la conception et de la mise en œuvre de politiques migratoires apparemment bénéfiques pour toutes les parties. Or cette perspective est essentiellement unilatérale, décontextualisée et trompeuse. Elle néglige la mondialisation néolibérale et le développement inégal dans lequel s’insère la migration contemporaine. Elle ignore les droits de l’homme et du travail en tant qu’éléments centraux et intrinsèques des politiques de migration, ainsi que l’exploitation, l’exclusion sociale, l’insécurité humaine et la criminalisation des migrants internationaux. En outre, elle masque la plupart des contributions des migrants aux pays de destination et ignore les coûts de la migration pour les pays d’origine, coûts qui dépassent largement l’impact « positif » des envois de fonds généralement surestimés. L’Organisation internationale pour les migrations et d’autres agences multilatérales faussent la réalité, dépolitisent les migrations, annulent l’existence et les conflits, et promeuvent un scénario « gagnant » qui ne tient pas la route.

[1] Le texte est traduit et abrégé de l’original publié par Monthly Review, février 2013.

[2] CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et la libéralisation),  World Investment Report, 2010  (New York: Nations Unies, 2010), http://unctad.org

[3] Base de données sur les zones franches industrielles d’exportation, document de travail 25, Programme des activités sectorielles, Organisation internationale du travail, Genève, 2007.

[4] Organisation internationale du travail, Tendances mondiales de l’emploi en 2011: le défi de la reprise de l’emploi. Genève: BIT, 2011.

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