Mon ami Uri Avnery

Aussi disponible sur Orient XXI, 23 août 2018

Uri Avnery est décédé le 20 août à Tel-Aviv à l’âge de 95 ans. Quelques jours auparavant, il publiait encore un article dans le quotidien Haaretz contre la « loi sur la Nation ».

Uri n’était pas seulement le meilleur journaliste qu’Israël ait connu ; il était aussi le père fondateur du journalisme israélien, en particulier du journalisme d’investigation. Avant lui, le journalisme était synonyme de propagande, de soutien inconditionnel au consensus défini par le pouvoir, et de porte-voix des différents partis politiques. L’hebdomadaire Haolam Hazeh (Ce monde-ci) qu’il rachète en 1950 osera dire ce que tout le monde cachait, et dévoilera les grandes affaires que la censure — omnipotente à cette époque — essayait de cacher. Face à elle, Uri avait trouvé une parade : raconter la réalité sous forme de contes, où il suffisait de trouver la clef pour prendre connaissance ce qu’on essayait de nous cacher.

C’est ainsi que grâce à Haolam Hazeh, on a pu apprendre le massacre de Kafr Qassem1 ou l’arrestation d’un réseau du Mossad qui avait tenté de faire tomber Gamal Abdel Nasser en organisant d’une façon des plus irresponsable et dilettante des juifs égyptiens pour qu’ils placent des bombes dans des lieux publics et déstabilisent ainsi le nouveau régime2. Dans ses articles, Avneri avait inventé une « opération Alexis » et remplacé Israël et l’Égypte par la Grèce et la Turquie. Le nom donné par Avneri à cette opération ratée, « la sale affaire », est passé à la postérité et est utilisé jusqu’aujourd’hui dans tous les livres d’histoire.

« Sans peur et sans partialité »

Tous les politiciens, mais aussi tous les jeunes urbains lisaient Haolam Hazeh, souvent en cachette, car il symbolisait l’opposition au pouvoir — à l’époque absolu — des travaillistes en Israël. On disait que, le mercredi, jour de la sortie de l’hebdomadaire, David Ben Gourion se précipitait pour le parcourir, mais refusait systématiquement de le nommer, se contentant de l’appeler « cet hebdomadaire ».

Personne n’a jamais connu aussi bien qu’Uri la politique israélienne, ses acteurs… et ses secrets. Tous les bons journalistes israéliens des années 1970 et 1980 ont fait leurs classes à Haolam Hazeh, dont le punch line proclamait « Sans peur, sans partialité ». Le choix des titres, la mise en page réfléchie jusqu’au moindre détail et la ponctuation, et bien évidemment la page de couverture, tout était systématiquement fait pour choquer. Uri ne laissait rien au hasard et a véritablement créé le métier de rédacteur en chef dans la presse israélienne.

Imprégné de culture allemande (il a fui l’Allemagne avec sa famille quand Hitler est arrivé au pouvoir en 1933), il était l’un des rares Israéliens de sa génération à bien connaître le monde, et en particulier le monde arabe. C’est ce qui faisait toute la richesse de son éditorial hebdomadaire. C’est aussi ce qui explique sa compréhension relativement rapide du caractère incontournable de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Car s’il a été un pionnier de la reconnaissance de l’OLP, il lui aura fallu, contrairement à ce qu’il écrit dans sa biographie, plusieurs années pour y parvenir, durant lesquelles il n’a pas mâché ses mots contre l’extrême gauche antisioniste (Matzpen) qui soutenait la résistance palestinienne, alors qu’Uri était encore dans l’euphorie nationaliste post-1967. Ainsi, durant la guerre de juin 1967, la « une » de Haolam Hazeh appellera à conquérir Damas et, comme député, Avnery votera l’annexion de Jérusalem-Est au lendemain de la victoire israélienne.

Une éclipse en 1967

Des décennies plus tard, l’ancienne ministre de l’éducation Shulamit Aloni, faisant son autocritique pour avoir voté en faveur de l’expulsion de militants islamistes par le gouvernement Rabin (1992) avait parlé d’« une éclipse mentale et morale ». Disons qu’Uri aura eu la sienne en 1967, mais il se rattrapera vite, et défendra très rapidement le point de vue d’une évacuation des territoires occupés en 1967 et la création d’un État palestinien indépendant dans ces territoires. En 1982 il sera le premier Israélien à rencontrer Yasser Arafat dans Beyrouth assiégée, avec la photographe Anat Saragusti.

Député pendant une dizaine d’années, il est un parlementaire exemplaire, et soumet de nombreux projets de loi, entre autres sur la liberté de la presse, contre la Loi du retour, pour la dénucléarisation du Proche-Orient. Son dernier combat politique sera son engagement contre l’inique Loi de la Nation, récemment votée, qui à ses yeux signifiait la fin de la démocratie israélienne, à laquelle il tenait à croire, « malgré toutes ses déformations structurelles, génétiques même », me répétait-il.

C’est à l’époque des accords d’Oslo que nous avons commencé à collaborer politiquement, et petit à petit à devenir amis, pour autant qu’Uri était capable d’exprimer ses sentiments. Ensemble nous avons participé à la création du Bloc de la Paix (Gush Shalom) pour pallier la démission du mouvement La Paix maintenant qui, naïvement, pensait qu’avec la signature des accords d’Oslo la paix entre Israël et les Palestiniens était devenue réalité. Mes rapports avec Uri, et surtout Rachel, sa femme, se sont fortement renforcés dans le cadre des nombreuses conférences en Europe où nous étions invités à intervenir : Uri aimait la bonne chère, et moi je connaissais bien la gastronomie européenne, de sorte que nous avons pu avoir de nombreuses heures d’échange autour d’un bœuf Stroganoff ou d’une escalope normande, au grand dam de Rachel qui se faisait du souci pour son diabète.

Uri cachait bien ses sentiments, ce qui ne signifie pas qu’il n’en avait pas : au cours de nos tournées en Europe j’ai découvert à quel point il aimait Rachel, même si je n’ai jamais été témoin de la moindre manifestation affectueuse envers elle. Et puis, j’ai eu un jour le privilège de voir, dans leur chambre, une photo d’Uri avec sa mère : il s’avère que le « renard de Samson »3 était capable d’une très grande tendresse…

Michel Warschawski

 

1Le 29 octobre 1956, veille de l’invasion militaire israélienne du Sinaï égyptien lors d’une opération planifiée avec Londres et Paris, une unité militaire israélienne abat 47 paysans palestiniens citoyens israéliens qui reviennent des champs, dont 15 femmes et 11 enfants de 8 à 15 ans, alors qu’un couvre-feu a été instauré dont ils ne sont pas informés.

2Israël visait, entre autres, à démontrer aux Occidentaux que le régime nassérien était synonyme de chaos et de menace pour leur présence en Égypte (les agents recrutés par le Mossad avaient lancé des bombes contre des institutions culturelles américaines et britanniques). Révélée, l’affaire conduira in fine à l’abandon du pouvoir par le fondateur d’Israël, David Ben Gourion.

3Avnery avait combattu durant la guerre de 1948 dans la brigade Guivati, dont le surnom était « Les renards de Samson ».

 

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