Moyen-Orient : la tempête va durer  

Entretien avec ACHCAR Gilbert, extrait d’un texte paru Europe sans frontière, 18 avril 2019

 

Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord continuent de faire écho aux manifestations du printemps arabe de 2011 qui ont secoué la région il y a huit ans. Les manifestations, également appelées soulèvements, révolutions et révoltes, ont abouti au renversement de dictateurs à vie en Égypte, en Tunisie et en Libye. Alors que la Tunisie émergeait du Printemps arabe avec de nouvelles élections compétitives, une politique de consensus et une série de réformes démocratiques, l’Égypte a instauré un régime autoritaire avec l’élection du général Abdel Fattah el-Sisi après avoir dirigé une coalition pour destituer le président Mohamed Morsi. Sisi a depuis gouverné d’une main de fer, limitant le nombre de candidats de l’opposition autorisés à participer aux élections et réprimant toute forme de dissidence.  Sous le régime de Sissi, Amnesty International a qualifié l’Égypte de « prison à ciel ouvert ». La Libye, quant à elle, est fragmentée entre deux gouvernements rivaux divisés entre l’est et l’ouest du pays.  Le général Khalifa Haftar, qui dirige l’armée nationale libyenne à l’est avec le soutien de l’Égypte, des Emirats Arabes Unis et de la France, a commencé à avancer sur Tripoli afin d’étendre son pouvoir à l’ouest, menaçant de déclencher une nouvelle guerre civile avec le gouvernement soutenu par l’ONU.

En Syrie, le président Bashar al-Assad a répondu aux manifestations pacifiques de 2011 par une répression brutale, déclenchant une guerre civile brutale qui en est maintenant à sa neuvième année. Le conflit se déroule sur plusieurs fronts : guerre civile entre le régime Assad et l’opposition, guerre par procuration sectaire entre l’Iran et l’Arabie saoudite et guerre contre l’État islamique et d’autres groupes islamistes. Le  conflit  a laissé plus d’ un demi-million de Syriens morts et plus de 12 millions de personnes déplacées en interne et dans le monde entier. Alors que Daesh perd son dernier bastion de Baghouz, beaucoup se demandent si le conflit touche à sa fin en Syrie.

Le Printemps arabe a également contribué à modifier la dynamique politique dans l’ensemble de la région, au premier rang de laquelle se trouvent l’Arabie saoudite et la guerre froide contre l’Iran. L’Iran a sapé les ambitions de Riyad de se positionner en tant que leader de la région. Les deux pays ont transformé le Yémen en champ de bataille. Sous le gouvernement Trump à Washington, l’Iran a vu son influence et son pouvoir régionaux décroître au moment où les États-Unis ont jeté leur soutien derrière le royaume.

Gilbert Achcar est professeur d’études sur le développement et les relations internationales à la SOAS de l’Université de Londres.

En décembre dernier, le président Trump a annoncé que les États-Unis avaient vaincu Daesh en Syrie et qu’il retirait les troupes américaines du pays. Le mois dernier, après avoir accepté de garder 400 soldats américains en Syrie, il a de nouveau affirmé que les forces américaines avaient reconquis 100 % du territoire. Daesh est-il vraiment vaincu ?

C’est une bonne question en effet. La nature même de tels réseaux rend très difficile leur suppression. Daesh est la continuation d’Al-Qaïda en Irak, qui est devenue l’État islamique d’Irak puis est revenue à la vie en Syrie pendant la guerre civile pour devenir l’État islamique d’Irak et de Syrie, puis l’État islamique  tout court. Ce genre d’entreprise terroriste continuera tant qu’il y aura des facteurs engendrant une hostilité violente envers les États-Unis et les régimes locaux. Nous continuerons à voir apparaître diverses marques de réseaux terroristes aussi longtemps que les causes sous-jacentes sont présentes.

Daesh pourrait-il reconvertir son action en guerre de guérilla et se scinder en petits groupes qui empêcheront les États-Unis et d’autres forces de les réprimer ?

Deash ne sera pas en mesure de s’accrocher au vaste territoire qu’ils contrôlaient à son apogée. Ce qui est vraiment surprenant, c’est qu’ils aient réussi à en conserver une partie jusqu’à très récemment. C’est un témoignage de leur détermination, renforcée par le sentiment d’être pris au piège dans leurs derniers replis. Il y a une nouvelle génération qui ne veut pas être soumise comme les générations précédentes, une génération de jeunes rebelles qui vont continuer à se battre, en particulier lorsque leur avenir et même leur présent sont en jeu. Il ne faut pas oublier que Daesh s’est étendu à d’autres territoires tels que le Sinaï et la Libye, ainsi qu’en Afrique subsaharienne et ailleurs.

Quels sont les objectifs de Trump en ce moment ?

Il existe une contradiction fondamentale dans la position de Trump sur la Syrie. Plusieurs de ceux qui sont généralement d’accord avec lui sont pour une fois plutôt mécontents de la position qu’il a adoptée à l’égard de la Syrie. Benjamin Netanyahu, le Premier ministre israélien, est proche de Trump sur pratiquement tout, sauf sur cette question. En effet, le désir de Trump de retirer ses troupes de la Syrie se heurte à la priorité anti-iranienne de Netanyahu. En effet, l’un des principaux objectifs de la présence américaine en Syrie est précisément de s’assurer que les troupes kurdes et leurs partenaires arabes des forces démocratiques syriennes ne tombent pas sous le contrôle iranien. Si les troupes américaines quittent le nord-est de la Syrie, les troupes kurdes ne resteront pas dans les parties arabes de ce territoire. Ils se retireront dans les zones kurdes, dans ce qu’ils appellent le Rojava. La principale menace pour eux est la Turquie, pas l’Iran. Le président turc saisit toutes les occasions pour promettre d’envahir le territoire dominé par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie. Le territoire arabe peuplé à l’est de l’Euphrate serait ainsi ouvert au contrôle du régime syrien, ce qui signifie un contrôle russe ou iranien, x, car le régime syrien en tant que facteur indépendant n’est plus qu’une fiction, il dépend entièrement de ses deux protecteurs.  Le retrait des troupes américaines incitera inévitablement d’autres puissances à prendre le contrôle de cette vaste bande de territoire.

Pour l’Iran, il s’agirait d’une opportunité très importante car cela lui permettrait de compléter le couloir qui va de Téhéran aux rives du Liban, qui est devenu le principal axe de la dynamique expansionniste du régime iranien. C’est pourquoi certaines des personnes les plus proches de Trump ont exercé des pressions sur lui, ce qui l’a amené à faire des compromis et à accepter de garder un nombre réduit de soldats.

Quelle est la prochaine étape pour la Syrie ?

Très difficile à dire, non seulement pour la Syrie, mais pour toute la région. L’explosion était attendue depuis longtemps après l’accumulation de tant de problèmes économiques, sociaux et politiques dans la région. Il a malheureusement pris un tournant très tragique en Syrie. Ce à quoi nous assistons maintenant n’est pas la victoire du régime syrien sur l’opposition syrienne, mais bien celle de l’alliance de l’Iran et de la Russie sur le terrain en Syrie. La grande question, du moins dans un avenir prévisible, est donc : que va-t-il se passer entre les deux puissances qui sont responsables de cette victoire? Comment vont évoluer les relations entre la Russie et l’Iran en Syrie? Même si les deux pays ont convergé pour renforcer le régime de Bachar al-Assad, ils ont des programmes tout à fait différents. La question de l’Iran est une carte majeure pour Vladimir Poutine : il est le mieux placé pour empêcher l’Iran de consolider sa présence en Syrie. Il ne ferait rien de tout cela simplement pour contrôler la Syrie, car il contrôle déjà ce qui lui est nécessaire dans ce pays. Ce serait plutôt une carte de négociation dans ses relations avec l’Europe et les États-Unis.

Pour l’Europe, le problème des réfugiés est l’issue la plus grave de la tragédie syrienne, à savoir les millions de Syriens qui se sont réfugiés dans des pays voisins ou en Europe. Ils sont concentrés en si grand nombre dans certains pays, en particulier les pays voisins de la Syrie, qu’il est improbable qu’ils puissent y rester plusieurs années sans devenir une source majeure de tension. De nombreux pays ont un intérêt majeur à rapatrier ces réfugiés en Syrie, et la Russie en détient les clés, car c’est le seul pouvoir capable de fournir une garantie de sécurité crédible aux réfugiés et de les inciter à retourner dans leur pays d’origine. Les Syriens voient dans la Russie un pouvoir pro-régime, certes, mais sans aucun enjeu dans les guerres de vengeance sectaires ou ethniques qui se sont déroulées dans le pays. L’Iran, en revanche, est l’exact opposé de cela. Une grande partie des réfugiés syriens n’envisagerait pas de retourner dans des régions de la Syrie dominées par l’Iran, une puissance motivée par un agenda politique sectaire. Cela dit, la seule prédiction sûre que l’on puisse faire à propos de la Syrie, ou de toute la région, est que la situation ne se stabilisera pas dans un avenir prévisible. La tourmente ne va pas s’arrêter là avant de nombreuses années, sinon des décennies.

Plus tôt cette année, vous avez écrit que l’ordre despotique des anciens régimes arabes s’effondrerait. Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par ordre despotique et que faudra-t-il pour précipiter l’effondrement de ces régimes?

Le caractère despotique de l’ordre qui prévaut dans la région est évident, à de très rares exceptions près. L’un d’eux est la Tunisie d’aujourd’hui, le seul des six pays où le Printemps arabe a connu son apogée et qui a réussi à maintenir ses acquis démocratiques. Le Liban est un autre pays qui a une longue tradition politique en raison de son système politique multiconfessionnel. Mais au-delà de cela, la plupart des États de la région sont soit des autocraties, soit des dictatures militaires, comme c’est le cas en Égypte par exemple. Les huit monarchies arabes sont toutes des monarchies absolues, même celles dotées d’une constitution et d’un parlement. La souveraineté appartient au roi, ou à l’émir ou au sultan dans les huit cas, pas au peuple. Tous les pays restants ont des régimes autoritaires.

L’onde de choc révolutionnaire de 2011 a touché toute la région. Une vague de protestation sociale a eu lieu dans presque tous les pays au cours de cette année. Six pays ont été témoins de soulèvements majeurs. Ce n’était pas une coïncidence ou simplement un résultat de contagion linguistique. C’est le produit de l’accumulation sur plusieurs décennies de plusieurs facteurs explosifs. Les mêmes ingrédients explosifs s’aggravent, dont le chômage des jeunes.  C’est pourquoi j’insiste sur le fait qu’il s’agit d’une crise structurelle majeure qui ne peut être résolue sans un changement radical dans l’ordre social, économique et politique de la région. Bien sûr, un tel changement n’est pas facile à obtenir, surtout face à des régimes résolus à massacrer pour rester au pouvoir.

Il faut des dirigeants exceptionnels pour pouvoir faire face à un tel changement et ils ne sont pour le moment nulle part. Si un changement radical pour le mieux ne se produit pas, l’alternative est davantage de chaos et de violence, et davantage de descente dans la barbarie, dont Daesh est une illustration aussi grossière.

Quelle est la plus grande menace pour la stabilité au Moyen-Orient aujourd’hui?

Le principal facteur de déstabilisation est le blocage socio-économique de la région. Ajoutez à cela plusieurs facteurs qui déversent de l’essence sur le feu. L’un d’eux est bien sûr l’État israélien. Les politiques provocatrices de Netanyahou ont considérablement accru la colère au niveau régional, pas seulement parmi les Palestiniens. La guerre au Yémen est une source majeure de tension, en plus d’être la pire crise humanitaire de notre époque. Le comportement de l’Iran dans la région et la rivalité sectaire saoudien-iranien sont également des facteurs essentiels pour accroître les tensions dans la région. Il existe donc de nombreux facteurs de déstabilisation et pratiquement aucun ne va dans la direction opposée. L’espoir est la reconnaissance, alors que l’espoir existe, qu’il y a un potentiel pour quelque chose de mieux. Et de ce point de vue, j’affirmerais catégoriquement qu’il y a des raisons d’espérer. Le potentiel existe. Il y a une nouvelle génération qui ne veut pas être soumise comme les générations précédentes, une génération de jeunes rebelles qui vont continuer à se battre, surtout quand leur avenir et même leur présent sont en jeu. Verrons-nous l’émergence de mouvements et de directions organisés capables de faire face à l’immense tâche de transformer cette partie du monde ? Si la jeune génération parvient à produire un mouvement organisé capable de canaliser leur énergie redoutable pour amener la transformation nécessaire, la région pourrait sortir de ce tunnel très sombre et revenir sur la voie de la modernisation et du développement

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