Nations, ethnicité et sociétés non occidentales chez Marx

Entrevue avec Kevin B. Anderson (Université de Californie à Santa Barbara). Désormais traduit dans plusieurs langues, son ouvrage Marx aux antipodes, paru en 2015 aux éditions Syllepse, traite de l’ethnicité, des nations et des sociétés non-occidentales. (Revue Contretemps, 2015)

Quelles sont les idées centrales de votre livre ?

C’est d’un côté un livre sur Marx, le colonialisme et les sociétés non-occidentales, en Asie, Afrique, Russie et Europe de l’Est. De l’autre côté il s’agit d’une analyse de ce qu’écrit Marx sur la race, l’ethnicité et les classes dans les pays plutôt industrialisés comme les États-Unis et l’Angleterre : la question noire aux États-Unis et la question des travailleurs irlandais en Angleterre, par exemple à Manchester. Pendant des décennies Marx a été critiqué pour ne pas avoir compris le problème du colonialisme. Non seulement Edward Saïd, mais aussi des libéraux ont pendant des décennies souligné que dans ses articles sur l’Inde de 1853 Marx soutient quasiment le colonialisme britannique comme phénomène progressiste. Marx dit que l’Angleterre est une civilisation supérieure et que la civilisation est une étape dans un développement dialectique. Mais les intellectuels marxistes spécialisés dans ce domaine, en Inde par exemple des centaines d’articles ont été publiés sur ce problème, comprennent que c’est beaucoup plus compliqué. En 1857 Marx a profondément changé sa position, il a soutenu les révoltes anti-impérialistes de l’époque, comme la Révolte des Cipayes en Inde, et celle des Chinois lors de la 2e Guerre de l’opium que les britanniques leur ont imposée. À la fin de sa vie Marx écrit les Carnets ethnologiques, dans lesquels il prend des notes sur l’Inde, l’Algérie, l’Amérique du sud, le Sri Lanka, l’Indonésie et d’autres pays, et il lit les grandes anthropologues de son époque, surtout Lewis Henry Morgan. Il écrit également sur le problème du genre et de la famille. Un des meilleurs chercheurs sur Marx l’historien allemand Hans-Peter Harstick explique en 1977 que « les yeux de Marx se détournent du monde européen. […] pour se fixer sur l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique du Nord »2.

Votre livre met en cause l’idée selon laquelle Marx serait un penseur déterministe, euro-centré. Peut-on constater des étapes dans le développement intellectuel de Marx ?

Il faut d’abord dire qu’il existe une continuité quant à certaines questions comme celle de l’émancipation des Irlandais ou des Polonais que Marx et Engels ont toujours soutenue. Même dans le Manifeste Communiste, alors qu’on cite souvent la phrase « les ouvriers n’ont pas de patrie »3, mais une classe, à la fin les auteurs de l’ouvrage insistent sur le fait que les communistes soutiennent l’émancipation nationale de la Pologne. C’est un principe des communistes : si on est communiste il faut soutenir l’émancipation nationale de la Pologne parce que toutes les nations ont le droit à l’autodétermination et à l’émancipation nationale. Marx et Engels soutiennent également les Italiens du nord sous occupation autrichienne. Or, concernant le colonialisme la situation est différente. Initialement, dans ses écrits Marx soutient l’idée qu’il faut saluer les aspects positifs du capitalisme, on peut trouver cela dans les cinq premières pages du Manifeste Communiste : le capitalisme crée de la richesse, il libère le potentiel des êtres humains de nouvelle manière, il détruit les hiérarchies féodales etc. Il dit la même chose par rapport à l’Inde : le capitalisme va miner le système des castes, les anciennes hiérarchies, il apporte le chemin de fer et l’industrie moderne. C’est terrible et beaucoup de personnes en souffrent, mais enfin c’est le progrès. S’opposant aux protectionnistes, Marx explique dans le Discours sur la question du libre-échange de 1848 qu’il faut laisser faire le capitalisme pour déblayer toutes les anciennes hiérarchies et dominations. Dans les pays capitalistes il y a aussi des oppressions causées par le capitalisme, par exemple les crises qui viennent tous les dix ans, qui mettent en question le système entier : premièrement, ce système ne satisfait pas les besoins de la population, et deuxièmement le capitalisme engendre le prolétariat qui est aliéné dans son travail. Marx dit que le travail devient mécanique et répétitif et le prolétariat appauvri. Donc le capitalisme est un système limité à cause des crises de plus en plus violentes, le prolétariat devient de plus en plus nombreux et en colère contre ce système et commence à s’organiser dans les syndicats et les partis politiques. Par rapport à l’Inde et la Chine, les premiers écrits de Marx ne sont pas dialectiques, puisqu’il n’y a pas de contradictions. Les Britanniques viennent en Inde et apportent le progrès. Il y a des résistances, mais d’après Marx elles sont réactionnaires. Cette vision change plus tard.

Qu’est-ce que Marx aux antipodes nous dit sur la manière de lire Marx ?

Je suis d’accord avec Foucault qui dans Qu’est-ce qu’un auteur ? dit qu’on crée un auteur, il y a des grands œuvres d’un grand auteur mais même les grands auteurs ont rédigé des œuvres moins intéressantes. On dit que l’auteur correspond à ses œuvres principales et on distancie le grand auteur de ses autres ouvrages. À la bibliothèque publique de New York, avant la numérisation, pour trouver Marx dans le catalogue il fallait aller à « économie » et puis à « Marx ». Marx est considéré comme un économiste, y compris par les marxistes. Engels se demandait avec regret pourquoi Marx n’avait pas terminé Le Capital. Pour Althusser il y a surtout le Manifeste communiste et Le Capital, mais Marx n’est pas marxiste en 1844 quand il écrit sur l’aliénation, sur la dialectique de Hegel dans des termes positifs, ce n’est pas Marx en quelque sorte. De même, Eugene Genovese, un historien marxiste et spécialiste de l’esclavage, souligne que les écrits de Marx sur la guerre civile aux États-Unis ne sont pas marxistes. Marx serait plutôt libéral dans ces écrits parce que son opposition émotionnelle à l’esclavage aurait limité sa vision. Or, je crois qu’il faut relire Marx dans chaque époque puisqu’il est un écrivain très subtil, en avance par rapport à son époque. Sartre a dit qu’on ne peut pas dépasser Marx tant qu’on vit encore sous le capitalisme. Dans mon livre j’essaie de relire Marx par rapport à quelques questions d’aujourd’hui. Lorsqu’on fait cela on trouve beaucoup de choses : chez le jeune Marx on ne trouve pas beaucoup d’éléments sur la mondialisation ou les sociétés non-occidentales mais des passages très intéressants sur le genre, par exemple dans les Manuscrits de 1844, dans La Sainte Famille et dans L’idéologie allemande.

Que pouvons-nous tirer des écrits de Marx sur le rapport entre classe et race ?

Il existe un prolétariat universel mais il ne s’agit pas d’une universalité abstraite. Cette idée d’universalité abstraite était une idée fausse que même Hegel a combattue dialectiquement contre Schelling. Hegel disait que pour Schelling pendant la nuit toutes les vaches sont noires, sans distinction. Concernant cet universel abstrait Hegel souligne que l’universel doit se particulariser et c’est pour cette raison que Hegel parle de l’esprit du monde en pensant par exemple à Napoléon ou Alexandre le Grand ou Jules César. Ces hommes portaient les idées universelles de leur époque et les mettaient en pratique. Pour Hegel l’idée, l’absolu doit toujours se concrétiser dans une religion, dans une philosophie, même dans un individu. Pour Marx tous les prolétaires du monde ont leur propre histoire, leurs propres divisions, leurs préjugés, expériences et possibilités. A trois reprises Marx aborde la question du racisme : entre les Irlandais et les Britanniques parce que les Irlandais sont un sous-prolétariat que les travailleurs britanniques craignent pour des raisons d’emploi ; aux États-Unis où les travailleurs américains blancs sont libres, ils ne sont pas des esclaves, ils ont le droit de vote ; le troisième exemple c’est la plèbe romaine : il y a des révoltes plébéiennes et en même temps il y avait des révoltes d’esclaves dans l’Asie mineure, les deux mouvements ne se sont pas mélangés. Marx commente donc que la plèbe romaine a eu l’attitude des Blancs du Sud des États-Unis envers les esclaves. Il ne dit pas qu’il s’agit de races différentes, mais cette condition d’esclave, cette condition d’être immigré ou fils d’immigré, de ne pas avoir la citoyenneté, c’est une condition sociale. À ces trois moments, le plébéien romain, le travailleur blanc du Sud des États-Unis et les prolétaires anglais, ce sont trois exemples de cette attitude de supériorité, de condescendance qui est très problématique pour les luttes sociales.

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