Niger : point de rupture

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Le 12 décembre dernier, un carnage est survenu dans la région de Diffa, au sud-est du Niger (à la frontière avec le Nigeria), plus précisément dans le village de Toumour. Plus de 27 personnes sans défense ont été exécutées ou sont mortes brûlées, des dizaines d’autres ont été blessées. Une grande partie du village a été incendié laissant la population traumatisée et sans abri. On soupçonne le groupe jihadiste Boko Haram d’en être responsable. Fait à noter : le massacre est survenu à la veille des élections municipales prévues dans tout le pays, et qui seront suivies, le 27 décembre, par des élections présidentielles et législatives dans ce pays de plus de 20 millions d’habitants. On en parle avec A.T. Moussa Tchangari, responsable de l’association Alternative Espaces Citoyens et animateur de mouvements citoyens et démocratiques.
Un massacre prévu et prévisible
Selon Moussa Tchangari, personne n’a vraiment été surpris du dernier massacre, puisque les attaques dans la région ne cessent de se multiplier depuis un an. Par ailleurs, « la localité est bien connue comme un foyer de résistance qui résiste à la politique de la terre brûlée des groupes armés et des autorités qu’ils disent vouloir combattre ». Peu de temps avant le massacre, il a rencontré le chef traditionnel de la place, Mani Orthe. « Il était bien connu pour s’opposer au plan de « déguerpissement » des populations de la zone, avalisé par le gouvernement ». En effet les autorités veulent faire partir les gens, dans la région de Diffa et ailleurs dans les nombreux villages et îles du lac Tchad, loin des zones frontalières avec le Nigeria.
Une mégacrise
Dans cette région, plus de 100 000 personnes ont été déplacées en fuyant les combats. À cela s’ajoute un très grand nombre de réfugiés qui viennent du Nigeria voisin. Selon l’ONU, sur une population totale d’environ 800 000 habitants vivant dans cette région, plus de 500 000 personnes ont besoin d’une assistance humanitaire. Depuis l’éclatement en février 2015 de l’insurrection armée de Boko Haram et l’instauration des mesures d’état d’urgence, les populations continuent de vivre dans la psychose. Selon Moussa, « l’insécurité persiste toujours dans la plupart des départements, avec son lot de personnes tuées, blessées ou enlevées et de destruction de biens matériels. Les insurgés de Boko Haram sont largement perçus par les populations locales comme des criminels sans foi ni loi, mais il importe de souligner que cette attitude de défiance est aussi perceptible, même si c’est à un degré moindre, à l’endroit des forces régulières nigériennes. Bref, la population se sent « prise entre deux feux ».
Comment expliquer cette implosion ?
Les combattants de Boko Haram, explique-t-il, cherchent à sécuriser la zone frontalière en la transformant dans une vaste zone de « No man’s land » à partir de laquelle ils espèrent intervenir au Niger et les pays voisins. C’est ainsi que la région du Sahel central est devenue l’épicentre d’une zone d’insécurité où se combine le repli des États sur les espaces urbains et la multiplication des groupes armés dans les zones rurales. La mégacrise dans un espace écologiquement fragile et de grande pauvreté est aggravée par les changements climatiques où l’insécurité alimentaire demeure un marqueur. Les fragiles équilibres entre agriculteurs et pasteurs sont mis à mal, ce qui pousse les pasteurs vers la misère et le désespoir. Près de deux millions d’enfants sont menacés dans des régions où la sécheresse est souvent suivie par des inondations dévastatrices. Dans ce contexte, les divisions communautaires s’aggravent. L’absence de l’État est une des grandes causes de la violence ; ce qui explique la prolifération de milices armées, principalement au Burkina Faso et au Mali. Des groupes djihadistes écartent les chefs de village et s’imposent, tout en enrôlant des jeunes sans terre et sans avenir.
Un État déliquescent
Selon Moussa, les politiques de l’État sont grandement responsables de cette détérioration. « Dans notre pays, le rôle de l’État se limite à permettre aux riches de se pavaner tranquillement en grosses cylindrées, alors que la population crève de faim. Des personnes peuvent se faire tuer, dépouiller de leurs biens et de leur liberté, parfois dans une indifférence presque totale, et parfois avec quelques encouragements sous forme d’excuses pour les criminels. L’appareil judiciaire est occupé par des juges qui préfèrent être riches plutôt qu’indépendants. Les intellectuels font le couloir chez les commerçants. Les agents publics, civils et militaires, sont prêts à exécuter n’importe quel ordre pour se maintenir en place ». Tout cela explique la dislocation actuelle. Moussa : « je ne dis pas que Boko Haram est téléguidé par nos pseudos gouvernants, mais il y a entre l’État et les jihadistes une convergence d’intérêts dont le dénouement pourrait être la mise en place d’une dictature ».
Par ailleurs, il ne voit pas que les élections peuvent changer la situation, du moins à court terme : « les élections ne sont finalement que des foires où électeurs et candidats s’achètent. Selon Moussa, le président sortant Issoufou Mahamadou, « a réussi l’extraordinaire exploit de transformer le Niger en une véritable république bananière où prospèrent les intérêts étrangers. Selon le chercheur camerounais Achille Mbembe, la guerre contre le terrorisme est « l’opportunité historique qui permet de déconstruire négativement la démocratie par l’abrogation des droits, par la proclamation de l’état d’exception, par la transformation policière des mécanismes de gestion du quotidien »[1].
Déni de justice
Depuis le début de la pandémie, les mesures de répression contre ls citoyens et l’opposition se sont aggravées, d’où la détention de Moussa Tchangari et de plusieurs acteurs de la société civile. Sous la pression de l’opinion et également de l’impact de la pandémie, certains ont été relâchés, cependant « il règne au Niger un climat d’insécurité judiciaire pour tout citoyen critique sur les réseaux sociaux. Cette insécurité résulte du recours, presque systématique, à la procédure de la garde à vue et de la détention préventive ».
Le charme pas si discret de l’impérialisme
Le Niger au centre d’un Sahel profondément déstabilisé se retrouve au cœur d’un dispositif de pouvoir où pendant longtemps, la France a été le joueur principal, de concert avec les institutions financières internationales comme la Banque mondiale et le FMI. Selon Moussa, le chaos actuel est le résultat des « plans d’ajustement structurel imposés depuis les années 1980 et la conversion des élites politiques sahéliennes à l’idéologie néolibérale ». En 2014, la France a piloté une intervention militaire régionale (Opération Barkhane), faisant suite à l’irruption des militaires français pour sauver le gouvernement malien. Officiellement, l’opération militaire vise à sécuriser la région en éliminant les « terroristes » (Al-Qaida dans le Maghreb islamique, Daesh, Boko Haram, Mourabitoune, etc.). Plus de 5000 militaires français sont déployés, avec des contingents supplétifs venant de divers États africains [2], des États membres de l’Union européenne, des États-Unis et du Canada.
En 2020, les opérations se sont multipliées, le commandant français faisant état de l’élimination de dizaines de combattants djihadistes et de la mort au combat d’une dizaine de militaires français. Au Niger comme dans la région, l’intervention militaire française est mal vue. Le fait est que les exactions commises par l’armée française contre les civils contredisent les intentions officielles. Selon Corinne Dufka, directrice pour l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch, « les gouvernements, l’UE et l’ONU, qui dénoncent régulièrement et à juste titre les atrocités commises par des islamistes armés, ont globalement gardé un silence honteux et gênant sur les abus perpétrés par les forces de sécurité »[3].
Longtemps dominé par la France pendant la période coloniale et par après via les mécanismes du néocolonialisme, le Niger a subi le pillage de ses ressources. Selon Moussa, ladite guerre contre le terrorisme ne réussira jamais « s’il n’y a pas d’abord un changement dans la gouvernance, pour permettre aux citoyens d’être maîtres de leur destin et de bénéficier des garanties indispensables à la jouissance de leurs droits civils et politiques, ainsi que des droits économiques, sociaux et culturels ».
Le peuple n’a pas dit son dernier mot
La crise qui atteint des dimensions extraordinaires fait penser que l’implosion de l’État est à l’ordre du jour, si ce n’est que par une dictature qui semble de plus en plus retenue comme « solution » par les élites du pays et leurs supporteurs internationaux. Mais selon Moussa, il faut garder à l’œil qu’il y a un autre projet en gestation : « des réseaux sociaux n’hésitent plus à exprimer leur ras-le-bol devant la situation désastreuse du pays, la peur est en train de reculer au sein du peuple ». Il garde confiance dans la capacité des mobilisations citoyennes, qui n’ont cessé ces dernières années, de ralentir la dérive. À court terme, Alternative Espaces Citoyens lance un appel aux organismes de solidarité et aux ONG dans le monde pour réclamer :
  • La levée toutes les mesures d’exception ayant une incidence grave sur la situation socioéconomique des populations,
  • Le respect des droits humains et du droit international humanitaire par rapport aux personnes arrêtées et détenues, notamment en facilitant les actions des acteurs humanitaires et des défenseurs des droits humains, y compris devant la justice.
  • La mise en place d’un programme d’urgence de soutien aux populations de la région de Diffa, en particulier les personnes déplacées et les réfugiés, qui sont aujourd’hui dans une situation de précarité extrême.
  • Le développement de programmes et de projet pour renforcer les capacités des citoyens, des organisations de la société civile et des médias locaux en matière notamment des droits humains, d’éducation à la citoyenneté et à la culture de la paix, de prévention et gestion des conflits.
[1] Achille Mbembe, « Un désir fondamental d’insurrection s’exprime sous des formes nouvelles », interview par Rosa Moussaoui, L’Humanité, 20 mai 2016
[2] Le « G5 Sahel » comprenant des militaires du Niger, du Mali, du Burkina, du Tchad, de la Mauritanie).
[3] C. Dufka, « Au Sahel, les atrocités commises par les militaires favorisent le recrutement par les groupes armés », Human Rights Watch, 29 juin 2020.