Nous sommes tous des migrants !

Pierre Beaudet – Plateforme altermondialiste

La solidarité humaine est en péril. Minée par un capitalisme mondialisé qui exploite la terre et ceux qui l’habitent, dresse les peuples les uns contre les autres et aggrave sans cesse la crise climatique, elle ne semble plus être la priorité de nos dirigeants. Pourtant, près de 300 millions d’êtres humains (peut-être le double d’ici une décennie avec les réfugiés climatiques) sont sur les routes, forcés de quitter leurs pays, la plupart du temps dans des conditions d’extrême adversité.

De ce nombre, presqu’un tiers fuient pour sauver leurs vies. Les « guerres sans fin » qui assaillent la planète affectent principalement les civils comme en Syrie, en Palestine, en Colombie, au Honduras, au Soudan et ailleurs. Beaucoup meurent en chemin, tués par des milices ou des forces étatiques totalement insensibles aux droits. Ceux qui parviennent jusqu’aux sites d’accueil ou qui franchissent des frontières dangereuses sont condamnés à survivre dans la précarité. L’ensemble du dispositif étatique et multinational en place est conçu pour « gérer » ces flux et non les résoudre. Pire encore, la logique du système qui sépare les « bons » des « mauvais » réfugiés, discrimine, criminalise, punit. Les travailleurs humanitaires qui sont au cœur de ces pratiques, notamment à l’ONU, sont souvent eux-mêmes les victimes de ce système inhumain.

Le drame des réfugiés ne doit pas nous faire oublier la situation désastreuse des migrants « ordinaires ». Des gens qui quittent leur famille, leur foyer, leur travail, parce qu’ils n’ont pas le choix. Des êtres humains qui ont conscience des sacrifices qui les attendent et qui décident de les assumer pour tenter d’offrir un avenir à leurs enfants. Dans la plupart des pays qui reçoivent ces migrants, « l’accueil » est déficient. Dans certaines situations, comme par exemple dans les pétromonarchies du Golfe, ils vivent dans des conditions très proches de l’esclavage. Ailleurs, la tendance générale consiste à bafouer leurs droits fondamentaux et à les confiner dans la précarité. Que ce soit en matière d’accès au marché du travail, au logement ou au système de santé, des pratiques de discrimination systémiques, formelles et informelles ciblent les migrants. Quelques-uns sont finalement acceptés parce qu’ils disposent de hautes qualifications techniques, ce qui accentue le « pillage des cerveaux » qui appauvrit les pays d’origine.

Malgré tout, dans les pays d’accueil et le long des frontières de ces flux migratoires, en Amérique centrale et au Mexique, sur les rivages de la Méditerranée, dans les zones de conflit comme en Syrie, au Cachemire ou en Colombie, des gens sont en péril, certes, mais d’autres leur viennent en aide. Ces gens souvent invisibles sont symboliquement très importants. Ils incarnent le refus de l’inacceptable. Ils sont le rempart de la solidarité humaine contre la barbarie.

Ces actions locales sont limitées, faute de moyens devant l’immensité des drames humains que charrient ces flux migratoires. Mais ils constituent un puissant ferment d’espoir et c’est sur la base de ces pratiques de résistance solidaire que la société civile peut s’organiser pour opposer une logique humaine d’ouverture et d’hospitalité, ancrée dans des gestes simples comme une main tendue, à la froide logique de fermeture et d’exclusion des gouvernements qui se replient derrières leurs forces armées.

Nous saisissons l’occasion de la tenue à Mexico du Forum social mondial des migrations pour affirmer notre humanité partagée et notre volonté d’agir ensemble pour construire une véritable solidarité avec les populations migrantes.

Dans cette perspective, nous nous rassemblons autour de quatre priorités :

  1. Défendre les droits des réfugiés
  • En empêchant les expulsions, les violations de droits et d’autres abus et en agissant de manière vigoureuse pour dénoncer les systèmes de répression des migrants ;
  • En appuyant l’action des organismes humanitaires de première ligne qui oeuvrent sur le terrain, et notamment en demandant que les appuis étatiques qu’ils reçoivent soient non seulement maintenus mais amplifiés ;
  • En veillant à ce que le processus onusien entourant l’adoption du Pacte mondial pour les migrations ne cède pas à la pression sécuritaire des États du Nord et demeure centrée sur les droits des migrants.
  1. Exiger le devoir d’hospitalité
  • En dénonçant avec force les politiques restrictives et discriminatoires mises en place par les États pour limiter l’accueil des réfugiés ;
  • En faisant pression sur les gouvernements pour améliorer les conditions d’accueil des migrants, que ce soit en matière d’accès au marché du travail, à des logements décents, ainsi qu’à l’éducation et à des services de santé de qualité ;
  • En œuvrant à changer les mentalités, à lutter contre les préjugés, le racisme et la haine, et à favoriser les échanges constructifs entre les communautés.
  1. Lutter pour la souveraineté des peuples
  • En confrontant les pratiques impérialistes qui nient les droits des peuples et imposent la dictature et la terreur, notamment dans cet « arc des crises » qui traverse l’Asie et l’Afrique où les conflits entre États et puissances visent à sécuriser le contrôle des ressources ;
  • En nous opposant à l’expansion du capitalisme prédateur qui, au nom du « libre-échange » et d’une « mondialisation » tronquée de l’économie, pille les ressources, dégrade les territoires et démantèle les économies locales et les cultures vivrières ;
  • En luttant avec les paysans et les habitants des vastes bidonvilles de ce monde, pour leur donner les moyens de rester et vivre au pays, quitte à ce que des investissements considérables soient consentis par les États et les institutions multilatérales pour favoriser la résilience locale.
  1. Construire des réseaux de solidarité
  • Nous nous engageons à faciliter la création d’un système d’« alertes » intégré, à partir de fragments de systèmes déjà en place, pour assurer de meilleurs communications entre tous les groupes et mouvements de migrants qui luttent pour leurs droits. Une grande chaîne de solidarité multinationale, multiculturelle et multilingue grâce à laquelle les mouvements pourront rapidement se mobiliser et s’entraider.
  • Nous nous engageons à poursuivre le dialogue et la concertation pour attirer l’attention sur des situations, des thèmes et des régions spécifiques, où il y a une densité de confrontations et de résistances. Pensons, par exemple, aux migrants haïtiens, « légaux » ou « illégaux », qui sont plusieurs millions aux États-Unis, au Canada, au Chili, au Brésil, etc.
  • Nous nous engageons à pérenniser cette initiative en effectuant une démarche concertée auprès des mouvements sociaux disposant de moyens et des fondations progressistes qui cherchent en ce moment des projets structurants, au-delà des réponses qu’on peut et qu’on doit apporter aux problèmes urgents. Car cette construction de réseaux tournés vers l’action nécessite des moyens, de la continuité et des capacités stratégiques.

Propositions d’actions

  • La journée continentale des caravanes : Le travail pourrait débuter à l’échelle continentale, notamment autour de l’urgence de coordonner les luttes pour protéger les migrants d’Amérique centrale. Nous pourrions organiser une « journée continentale des caravanes » qui mobiliserait, au même moment, de Tegucigalpa en passant par Mexico, Los Angeles, Chicago, New York, Toronto et Montréal les groupes de défenses des migrants et leurs partisans.
  • Semaine d’action pour les paysans, la résilience locale et contre le libre-échange : Organiser une semaine d’actions par et pour les paysans et les fermiers à l’échelle des Amériques serait un intéressant défi à relever. Cela permettrait de relancer la lutte contre les traités de libre-échange multilatéraux et bilatéraux qui visent à solidifier le dispositif du pouvoir économique et politique des mieux nantis, en mettant l’accent sur la défense des paysans, tant ceux qui sont expulsés de leurs terres que ceux qui visent à protéger l’agriculture paysanne, ainsi que la mise en place d’un programme d’aide concerté pour la survie des communautés locales et la préservation des territoires.
  • Résister, créer, transformer : À la manière de la campagne BDS menée par les Palestiniens, et dans le sillon des mouvements Black Lives Matter aux États-Unis et Idle no More au Canada, nous pourrions organiser des actions symboliques et des mouvements de résistance civile, en identifiant des cibles privilégiées, notamment des entreprises extractivistes ou des gouvernements particulièrement répressifs.

Une telle stratégie ne peut se construire rapidement et doit impliquer de manière créative un grand nombre d’entités. On pourrait profiter des grands moments de rassemblement et de mobilisation altermondialistes, comme les forums sociaux mondiaux thématiques, pour accroître et densifier les échanges, avec l’aide d’un secrétariat compétent et léger, à Mexico par exemple. Tout cela pourrait aboutir à un Forum social mondial vers 2020 ou 2022, à la fois pour canaliser le travail effectué par thèmes et par régions, et pour remettre le FSM sur de nouveaux rails en tant qu’espace de délibération et d’échanges tourné vers l’action et la résistance.

 

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