Populisme: une enquête philosophique sur un concept insaisissable

Publié le 10 mars 2018 dans Mediapart

Dans la foulée des élections italiennes, le terme de « populisme » est de nouveau sur toutes les lèvres. Dans Les Voies du peuple, le philosophe Gérard Bras propose une magistrale enquête autour des mots peuple et populisme, qui éclaire la situation présente.

Une « enquête d’histoire conceptuelle ». C’est ce que propose le philosophe Gérard Bras dans Les Voies du peuple, un ouvrage que viennent de publier les éditions Amsterdam et qui éclaire d’un nouveau jour les empoignades récurrentes sur la notion de populisme.

Le philosophe n’esquive pas les tensions contemporaines autour de ce terme dont un autre philosophe, Jacques Rancière, écrivait dans Les Scènes du peuple (éditions Horlieu, 2013) qu’il était « devenu le concept à tout faire permettant à nos gouvernants et à leurs penseurs de discréditer toute résistance à cette gestion de la nécessité économique ».

Pour Gérard Bras, la séquence contemporaine impose de réinstaller au centre de la pensée politique actuelle le « nom de peuple », notamment en raison de « ce qui se joue autour des jugements, la plupart du temps péjoratifs, dont le terme de “populisme est l’objet ».

Chez ses contempteurs, « qui sont aussi ceux qui font un usage inflationniste du terme », le populisme « exprime l’irrationalité du peuple, son ignorance et son caractère velléitaire », en poursuivant une tradition philosophique bien ancrée puisque le populisme serait « l’expression politique du point de vue des foules (Le Bon) ou de la populace (Hegel), voire du gros animal (Platon) ».

Le chercheur comprend la tentation qu’ont certains d’abandonner un terme trop souvent piégé ou usité à mauvais escient. « La tentation est grande, écrit-il, de se passer de ce mot bruyant plutôt que pensant, expressif du mépris dans lequel le politiquement correct dominant tient les dominés. »

D’abord, « tout le monde s’accorde, écrit Gérard Bras, pour remarquer son équivocité, voire son inconsistance conceptuelle, et presque tout le monde continue à en user comme si chacun comprenait ce qu’il recouvre et ce à quoi il renvoie ».

Ensuite, il faut, selon lui, sortir d’un « face-à-face stérile » entre les « populologues » et les « populistes ». Les premiers présupposent « que le peuple réel, c’est le peuple légal, celui qui se réduit à la participation aux consultations électorales, celui qui est identifié à sa représentation ». Les seconds « se présentent justement comme ceux qui mettent en cause la représentativité de la représentation ».

Mais pour Gérard Bras, « le peuple des antipopulistes n’est que l’image inversée de celui des populistes : risque pour la démocratie contre vertu régénératrice. Rien d’étonnant donc à ce que se déploie de l’un à l’autre le balancier d’une antinomie, où chacune des deux thèses ne tire sa force que de la faiblesse de l’autre ».

Il faut donc, et cela constitue le troisième point pour lequel Gérard Bras défend l’idée de continuer à parler de populisme en dépit de la confusion qui l’entoure, « prendre au sérieux cette impossibilité de définir le populisme, moins pour brocarder la “populologie” que pour comprendre de quoi elle est elle-même le symptôme : la réalité d’un problème qui insiste ».

Pour le chercheur, à partir du moment où « populisme nomme le “peuple” en tant qu’il ne se laisse pas ramener à sa représentation », sans doute « faudra-t-il admettre que le “populisme n’est pas une pathologie de la démocratie, mais en est une expression nécessaire. Autrement dit, qu’il n’y a pas de démocratie sans populisme ».

Gérard Bras pose ainsi l’hypothèse que le populisme est d’abord « la réponse “savante que la démocratie représentative, à l’époque du néolibéralisme économique, oppose à sa mise en cause par des forces identitaires, nationalistes, pour qui l’ennemi c’est l’étranger, indifféremment le “capitalisme financier mondial” et “les immigrés” d’une part, et par celles qui résistent à la destruction des droits sociaux, des acquis sociaux, d’autre part, sans préjuger de la possibilité de rencontres entre ces deux forces hétérogènes ».

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