Pour un internationalisme éclairé

DREANO Bernard, extraits d’un texte paru dans Possibles. Numéro 20 – Printemps 2019, 21 mai 2019

 

À la fin du XXe siècle, tant la situation régionale de l’Amérique latine que la situation mondiale ont profondément changé. Régionalement, des mouvements progressistes (ou supposé tels) se développent un peu partout, des Zapatistes au Mexique jusqu’au mouvements sociaux brésiliens et au Parti des travailleurs (PT), en passant par le réveil des peuples autochtones. Des progressistes – ou s’affirmant comme tels – de diverses orientations, vont accéder au pouvoir : Brésil 2002 (Lula), Venezuela 2002 (Chávez), Uruguay 2004, Bolivie 2006, Équateur 2006, Nicaragua 2006, Chili 2006, Argentine 2007, Paraguay 2008…

À l’échelle mondiale, le capitalisme financier néolibéral domine sans partage le monde, si ce n’est quelques cas de variantes où le rôle économique de l’État demeure puissant (essentiellement la Chine… et les États-Unis). Les États-Unis sont toujours la principale puissance économique et militaire, mais l’emprise du néolibéralisme capitaliste sur le monde ne s’est pas traduite sur le terrain par un empire américain cohérent.

Contexte nouveau, mais sur lequel une partie des mouvements progressistes et de la gauche latino-américaine vont plaquer l’analyse « campiste », qui consiste à considérer que les Américains, et secondairement leurs alliés, sont les deus ex machina du monde, initiateurs de tous les conflits, et que toute puissance ou mouvement qui s’opposerait à eux (ou serait supposé le faire) est un allié du camp anti-impérialiste. En sont supposés membres, en fonction de leur opposition supposée à l’impérialisme américain (mais pas au capitalisme) : la république islamique d’Iran, et les partis islamistes chiites au Liban ou en Irak, certains régimes ex-progressistes, latino-américains, devenus des pouvoirs kleptocratiques mafieux comme au Nicaragua, africains comme le Zimbabwe de Mugabe, ou arabes comme la Syrie du clan Assad-Makhlouf, la Biélorussie de Loukachenko et bien sûr et avant tout la Russie de Poutine… La République populaire de Chine, « stalino-thatchérienne », dont l’épargne est placée en bons du Trésor américain, l’Inde national-hindouiste de Modi, la Corée du Nord, autant d’États qui pourraient aussi en être membres…

Les affrontements et tensions inter-impérialistes d’aujourd’hui, ne sont pas comparables à l’affrontement des blocs idéologiquement antagoniques d’hier, même si se développent une nouvelle rhétorique de guerre froide et une nouvelle réalité de course aux armements, surtout depuis que Donald Trump est à la Maison blanche, que la Chine s’affirme et que la Russie cherche à retrouver un statut de puissance mondiale.

Mais, pour beaucoup de « campistes », on va remplacer toute compréhension du réel par la mythologie de l’affrontement du camp du Bien et du camp du Mal. C’est ce que l’Argentin Rolando Astarita appelle une « tradition de géopolitique de gauche » en Amérique latine : si les États-Unis sont le mal, les ennemis des États-Unis sont le bien.

Évidemment, l’impérialisme « gringo » se manifeste toujours en Amérique latine. Il est tout à fait légitime et nécessaire que des gouvernements qui se veulent progressistes cherchent à se libérer des contraintes du capitalisme financier et des multinationales et des pressions et ingérences américaines, et à développer des relations multilatérales et des alliés extérieurs. Mais pas seulement en considérant que « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Le « campisme » revient pourtant non seulement à privilégier les « ennemis de mes ennemis », mais à les considérer comme un ensemble stratégiquement cohérent. C’est ce que font de nombreux partis et mouvements latino-américains et les gouvernements « bolivariens ».

 Pragmatisme luliste et idéologisme bolivarien

Au début du XXIe siècle, pendant la période de développement de la gauche latino-américaine et la conquête du pouvoir dans de nombreux pays, le Brésil, notamment, a tenté de diversifier ses relations économiques et politiques avec des partenaires multiples, du côté de l’Union européenne, mais aussi de la Chine et l’Inde (et d’agir au sein du regroupement informel des BRICS – Brésil, Russie, Chine, Afrique du Sud) de développer, au moins en parole, la volonté d’une coopération Sud-Sud, notamment vers l’Afrique (non exempte de tentations de jouer un rôle de puissance dominante ou mener des actions diplomatiques, comme en 2010 avec la proposition de la Turquie et du Brésil pour régler la question du nucléaire iranien.

En pratique, la politique du Venezuela n’était pas tellement différente, cherchant à développer des relations avec les autres pays émergents, Brésil, Chine, et, dans une moindre mesure, Inde, et de trouver des convergences tactiques avec d’autres producteurs de pétrole, d’abord Iran et Russie, tout en continuant à être, sur le plan technique et de marché, dépendant des États-Unis). Mais Hugo Chávez a voulu donner à ces relations une portée « universaliste », un sens politique et idéologique.

Hugo Chávez a donné un autre sens à cette coopération, celle d’un axe stratégique anti-impérialiste proclamé lors d’une visite du président iranien Khatami à Caracas en 2005. Lors de la seule visite que le syrien Bachar Al-Assad ait faite en Amérique latine en 2010, Chávez développera sa vision du « camp anti-impérialiste » nouveau : Nous « sommes décidés à relier, de Caracas à Minsk, de Minsk à Téhéran, de Téhéran à Damas, tous les foyers d’un monde nouveau, (…) multipolaire ; une grande toile politique, économique, scientifique, énergétique, alimentaire, sociale, culturelle, de paix, de coopération, de fraternité et de respect, qui en sera le centre de gravité » (…) « Un jour, l’impérialisme deviendra un tigre de papier, et nous, tous ensemble, des petits tigres de fer ».

Quand surviennent les révoltes du printemps arabe, les gauches latino-américaines sont généralement désorientées : des révoltes contre des régimes « pro-impérialistes », fort bien, mais contre des régimes supposés « anti-impérialistes » comme ceux de Kadhafi et d’Assad ? Cela traduit d’abord une méconnaissance totale de la réalité sociale et politique de ces pays et de leurs évolutions géopolitiques. En 2011, Chavez appelle à soutenir Kadhafi, d’autant que les insurgés de Benghazi ont débaptisé le stade de foot « Hugo Chávez » de la ville. Lors d’une réunion de l’ALBA en 2013, non sans avoir demandé conseil aux Iraniens et aux Russes, la « gauche bolivarienne » dans son ensemble décide de soutenir le régime fascisto-mafieux de Bachar Al-Assad.

 En défense de l’autoritarisme

À l’échelle continentale, à la vague progressiste des années 2000, s’est substituée progressivement une vague réactionnaire de la fin des années 2010, par montée de nouvelles forces farouchement néolibérales, conservatrices et autoritaires (à l’instar de Donald Trump ou de Jair Bolsonaro), mais aussi par involution des régimes progressistes eux-mêmes, dans un sens autoritaire et conservateur.

S’interrogeant sur cette involution, l’ancien ministre bolivien Pablo Solon constatait en 2016 que les régimes progressistes, même s’ils avaient généré « d’importantes transformations », avaient pour la plupart fini par être récupérés « par les logiques du capitalisme et par le pouvoir ». Une soumission plus ou moins consentie à l’ordre du néolibéralisme et une logique de pouvoir qui, au moment où « il fallait renforcer plus que jamais le contre-pouvoir des organisations (…), promouvoir de nouveaux leaderships », a au contraire conduit à « centraliser plus encore le pouvoir des chefs », transformer « le parlement en appendice de l’exécutif » et « entretenir le clientélisme ». De même, le sociologue vénézuélien Edgardo Lander souligne que la faiblesse croissante du régime Chávez-Maduro s’explique notamment par « la profonde contradiction entre la promotion active des organisations de base et le fait que ces organisations de base n’étaient, en général pas vraiment autonomes », et sans « aucun effort sérieux en direction d’une autonomie économique ou d’une démocratie économique ».

Aujourd’hui ,le « campisme » reste dominant dans les gauches latino-américaines. Ce ne sont pas les seules. Il est aussi prégnant dans une certaine gauche nord-américaine et parfois européenne. Et plus encore dans la gauche traditionnelle arabe. Comprenons-nous bien : un gouvernement progressiste, ou simplement se voulant indépendant, doit tenir compte des réalités géopolitiques du moment, des menaces de certains États ou gouvernements hostiles, des diktats des puissances financières, des agissements des multinationales, et il peut passer des alliances tactiques avec d’autres États, diversifier ces partenariats économiques et financiers, etc.

Mais les mouvements progressistes ne peuvent se soumettre à une « géopolitique » dépourvue de sens émancipateur, ignorer tout de la lutte des peuples (par exemple combattre la lutte du peuple syrien contre une régime fasciste et corrompu et soutenir celle du peuple égyptien contre un régime corrompu et fasciste), couvrir les erreurs, la corruption et les dérives autoritaires au nom de l’unité anti-impérialiste d’un fantomatique « camp ».

L’internationalisme consiste à construire la solidarité des peuples en lutte pour leurs droits nationaux et culturels, économiques et sociaux, environnementaux, pour l’égalité de tout.e.s les citoyen.ne.s, pour la paix. Le « campisme » est une forme de relations entre États à laquelle se soumettent les partis et mouvements progressistes, qui va à l’encontre de l’internationalisme.

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