Samir Amin : Quelle démocratisation pour la Chine ?

 

Samir Amin (Extraits d’un texte publié par les Nouveaux Cahiers du socialisme, août 2013)

 

La question de la démocratisation associée au progrès social – par contraste avec la « démocratie » dissociée du progrès social (et même fréquemment associée à la régression sociale) – ne concerne pas seulement la Chine, mais tous les peuples de la Planète. Les méthodes à mettre en œuvre pour y parvenir ne peuvent être résumées dans une formule unique, valable en tout temps et tous lieux. En tout cas la formule offerte par la propagande médiatique occidentale – pluripartisme et élections – est tout simplement à rejeter. Et la « démocratie » qu’elle permet tourne à la farce, même en Occident, a fortiori ailleurs. La « ligne de masse » constituait le moyen de produire le consensus sur des objectifs stratégiques successifs, en progression continue. Elle fait contraste avec le « consensus » obtenu dans les pays occidentaux par la manipulation médiatique et la farce électorale, ce consensus n’étant rien d’autre que l’alignement sur les exigences du pouvoir du capital.

Mais aujourd’hui par où commencer pour reconstruire l’équivalent d’une nouvelle ligne de masse dans les conditions nouvelles de la société ? La tâche n’est pas facile. Car le pouvoir de direction passé largement aux droites dans le parti communiste assoit la stabilité de sa gestion sur la dépolitisation et sur les illusions naïves qui l’accompagnent. Le succès même des politiques de développement renforce la tendance spontanée à aller dans cette direction. On croit largement en Chine, dans les classes moyennes, que la voie royale au rattrapage du mode de vie des pays opulents est désormais ouverte sans obstacle ; on croit que les Etats de la triade (Etats Unis, Europe, Japon) ne s’y opposent pas ; on admire même les modes américaines sans critique ; etc. En particulier pour les classes moyennes urbaines, en expansion rapide et dont les conditions de vie se sont prodigieusement améliorées. Le lavage de cerveaux auquel sont soumis les étudiants chinois aux Etats Unis, particulièrement en sciences sociales, associé au repoussoir de l’enseignement officiel du marxisme, scolaire et ennuyeux, ont contribué à rétrécir les espaces de débats critiques radicaux.

Le pouvoir en Chine n’est pas insensible à la question sociale. Non pas seulement par tradition d’un discours fondé sur le marxisme mais tout également parce que le peuple chinois qui a appris à lutter et continue à le faire l’y oblige. Et si, dans les années 1990 cette dimension sociale avait reculé devant les priorités immédiates de l’accélération de la croissance, aujourd’hui la tendance est inversée. Au moment même où les conquêtes sociale-démocrates de la sécurité sociale sont rongées dans l’Occident opulent, la Chine pauvre met en œuvre son expansion, dans ses trois dimensions – santé, logement, retraites. La politique du logement populaire de la Chine, vilipendée par le « China bashing » des droites et gauches européennes, ferait pourtant baver d’envie, non seulement en Inde ou au Brésil, mais tout autant dans les banlieues de Paris, Londres ou Chicago !

La sécurité sociale et le système de retraite couvre déjà 50% de la population urbaine (passée, rappelons-le de 200 à 600 millions d’habitants !) et le Plan (toujours exécuté en Chine) prévoit de porter cette population à 85% dans les années à venir. Que les journalistes du China Bashing nous donne des exemples comparables dans les « pays engagés sur la voie démocratique » sur lesquels ils ne tarissent pas d’éloges. Néanmoins le débat reste ouvert sur les modalités de mise en œuvre du système. La gauche préconise le système français de la répartition fondé sur le principe de la solidarité entre ces travailleurs et les générations – et prépare le socialisme à venir – la droite évidemment l’odieux système américain des fonds de pension, qui divise les travailleurs et transfert le risque du capital au travail.

Cependant l’acquisition de bénéfices sociaux ne suffit pas si elle n’est pas associée à la démocratisation de la gestion politique de la société, de sa re-politisation par des moyens qui renforce l’invention créatrice de formes d’avenir socialiste/communiste.

 

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