Repenser l’anti-impérialisme aujourd’hui

Panagiotis Sotiris, extraits d’un texte paru dans Rupture, 25 janvier 2018

L’héritage de Lénine

Si nous voulons conserver quelque chose de très schématique comme une théorie marxiste ou même léniniste de l’impérialisme, il y a quelques idées importantes. Lénine a révolutionné la théorisation des relations internationales en accordant la priorité non aux relations interétatiques, mais aux relations et stratégies de classe et à leur projection sur le plan international. Le comportement des États repose sur leur composition de classe interne, leurs stratégies d’accumulation et la relation de forces dans la lutte de classe. Par ailleurs, la hiérarchie dans le plan international, à savoir l’interaction complexe de l’interdépendance et de l’antagonisme que suggère la notion de chaîne impérialiste, n’est pas simplement déterminée sur le plan économique, mais aussi sur la base de relations de forces politiques et même idéologiques. La formation sociale dominante dans la chaîne impérialiste n’est pas simplement la plus puissante en termes économiques, mais aussi celle qui peut d’une certaine manière garantir l’intérêt collectif capitaliste-impérialiste de toute la chaîne impérialiste, en ayant la capacité politique et militaire de le faire. En outre, cela implique également que l’impérialisme capitaliste moderne a été fondamentalement non territorial, en relation avec l’expansion des relations sociales de production, des formes sociales et des stratégies d’accumulation et moins avec la domination territoriale directe, malgré l’importance des ressources territoriales telles que flux d’énergie, minéraux, etc.

De l’hégémonie américaine à la crise

Pour donner un exemple, les États-Unis sont devenus la force hégémonique du capitalisme mondial après 1945 parce qu’ils étaient l’économie capitaliste la plus avancée et la plus productive, le seul pays capable de rivaliser avec les capacités militaires soviétiques. Ce projet hégémonique combinait le régime fordiste d’intensification de l’accumulation capitaliste, les institutions démocratiques libérales « occidentales » et une culture de masse comprenant l’hédonisme consumériste et l’individualisme.

Aujourd’hui, dans le sillon de la crise capitaliste de 2007-2008, les choses continuent d’évoluer. Tout ceci indique une période de transition et une période de conflit et d’antagonisme accrus au sein de la chaîne impérialiste. Ce n’est pas la fin de la mondialisation, mais plutôt une période d’internationalisation capitaliste plus conflictuelle, période pendant laquelle les relations hégémoniques émergeront. Les formes que prendra le conflit dans la chaîne impérialiste avec la forme d’un nouvel équilibre des forces ou d’une nouvelle hiérarchie ne sont pas faciles à discerner. Dans le même temps, on ne peut exclure que cette lutte pour l’hégémonie dans la chaîne impérialiste finisse par prendre une forme plus ouverte, voire violente, comme cela a été le cas au XX e siècle avec deux guerres mondiales ! Pour le moment, il semble que ce conflit alimente principalement la tension et la violence dans les conflits périphériques et les différentes formes de « guerre par procuration » entre des blocs opposés.

Les bases d’un nouvel internationalisme

Je crois que dans une telle conjoncture, l’anti-impérialisme acquiert un nouveau sens. Tout d’abord, le fait même d’un monde avec plus de conflits est aussi un monde avec plus de ruptures et d’ouvertures, ce qui signifie qu’il est possible de proposer une stratégie de dissociation des réseaux impérialistes sur le plan économique, politique et idéologique. Cependant, cette approche ne suggère pas simplement de tirer parti des clivages au sens d’un attachement à l’un ou l’autre des pôles du système international. S’opposer à une agression accrue des États-Unis contre la Russie et, dans une certaine mesure, la Chine ne devrait pas conduire à penser à la Russie ou à la Chine comme des alliés potentiellement « progressistes ».

Cela ne vise pas simplement l’émergence d’une « politique étrangère » différente. Au contraire, cela indique la possibilité d’une large alliance des classes subalternes pour devenir un « maillon faible » de la chaîne et initier un processus de transformation et de transformation sociales profondes qui inclurait également une approche différente des relations extérieures et un nouvel internationalisme. La centralité de la déconnexion n’est pas liée à une forme d’utopie isolationniste, mais au fait que tout processus de changement social doit réduire son exposition à l’influence omniprésente du capitalisme internationalisé et aux manières dont la pression concurrentielle induit la reproduction des relations sociales capitalistes.

Cela peut être la base d’un nouvel internationalisme. Un mouvement revendiquant la démocratie et la souveraineté populaire est un mouvement qui peut plus facilement opter pour des « relations étrangères » fondées sur la solidarité et la coopération plutôt que sur l’antagonisme. Les États qui ont réclamé la souveraineté au moyen de mouvements qui contestent l’impérialisme mais aussi les relations sociales capitalistes sont plus susceptibles de trouver de nouvelles formes de coopération. Dans une telle séquence, chaque rupture induira des tendances déstabilisatrices dans d’autres formations sociales et offrira des exemples de luttes réussies.

Internationalisme et souveraineté populaire

L’autre point important concerne le sujet même de la souveraineté. Cela ne peut pas être conçu en termes de nation. C’est ici que la notion de peuple acquiert une nouvelle importance. Dans cette lecture, « le peuple » se réfère à une alliance potentielle des classes subalternes sous l’hégémonie de la classe ouvrière, l’ensemble de tous ceux qui sont obligés, d’une manière ou d’une autre, de vendre leur force de travail rencontrer.

C’est ici que la question de la conception post-nationale et postcoloniale du peuple prend toute son importance. Des flux de réfugiés aux migrations de masse, il est impossible de trouver des sociétés où les subalternes ont la même « origine nationale ». De plus, le racisme et ce que l’on ne peut qualifier que de néocolonialisme créent de nouvelles divisions et de nouvelles formes d’exploitation et d’oppression accrues parmi les subalternes. Une conception post-nationale et postcoloniale du peuple en tant qu’ensemble de tous ceux qui vivent sur le même territoire et partagent les mêmes conditions d’exploitation et d’oppression et les mêmes besoins, aspirations et luttes peut aider à surmonter ces divisions.

Cela montre quelque chose de plus complexe que la formation du peuple par un processus de signification qui crée à la fois une identité commune et une opposition à un « ennemi » commun, même si ces aspects importants pour cette réapparition du peuple comme collectif agent de transformation et d’émancipation. S’agissant des problèmes particuliers posés par la nécessité de créer de nouvelles formes d’unité populaire entre les différents segments des classes et groupes subalternes, divisés par leur appartenance ethnique ou religieuse, mais aussi par la division institutionnelle entre les citoyens et les migrants et aussi les sans-papiers, plus importants que les « référents culturels » communs sont les pratiques collectives, les demandes, les stratégies, les réécritures d’histoires, les savoirs mutuels et surtout aspirations, qui peuvent en effet induire l’identification commune en tant que personnes.

Ce processus nécessite également des luttes concrètes pour les formes institutionnelles qui permettent cette convergence, en particulier les droits sociaux et politiques complets, mais aussi les formes d’organisation politique et d’intellectualité politique de masse qui lient cette condition commune à des projets hégémoniques communs de transformation et d’émancipation. Dans ce sens, nous parlons d’un peuple qui manque, d’un peuple à produire, d’un peuple à venir, du mythe d’un peuple passé, mais du récit des personnes à venir. Dans le sillon de Gramsci, la question de la souveraineté dans une perspective radicale et émancipatrice exige la formation d’un nouveau bloc historique, au sens d’un processus de transformation et d’un récit alternatif pour les sociétés.

En ce sens, il existe une corrélation dialectique entre anti-impérialisme et anticapitalisme. La question de la souveraineté devient un enjeu de la lutte des classes et seule une perspective socialiste peut en effet viser à réclamer la souveraineté populaire et à reconquérir la démocratie. C’est précisément l’émergence d’un nouveau bloc historique qui peut réellement donner un sens différent à la souveraineté, en le liant à la transformation sociale et à l’émancipation, en le fondant sur une stratégie pour lutter contre le racisme et le néocolonialisme.

 

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