Sauver les migrants, c’est nous sauver nous-mêmes

EDWY PLENEL, médiapart, 26 septembre 2018

« Agis dans ton lieu, pense avec le monde ! », conseillait Édouard Glissant (1928-2011), poète et philosophe, dont la poétique était aussi une politique. Mettant en pratique cette recommandation, il avait été le premier à alerter, en 2007, au tout début du quinquennat de Nicolas Sarkozy, sur le retour français de ce poison politique : l’identité nationale, cette clôture sur nous-mêmes, cette fermeture aux autres, cet oubli de la relation avec le monde. Intitulé Quand les murs tombent (Galaade), ce Manifeste était aussi porté par Patrick Chamoiseau, auteur dix ans après d’un salutaire Frères migrants (Seuil).

L’enchaînement est logique : la question des migrants n’est autre que la question de nous-mêmes. Se fermer aux uns, c’est se replier sur soi. Le rapport au lointain détermine notre vision du prochain. Du moins si l’on se réclame de l’émancipation, ce mouvement infini et toujours inachevé de libération des servitudes et des oppressions, ce que l’on nomme d’ordinaire la gauche, et dont Gilles Deleuze (1925-1995) aimait dire qu’elle n’est pas affaire de gouvernement mais de perception. Quand les conservateurs pensent au plus près d’eux-mêmes, de leurs privilèges ou de leurs conforts, fussent-ils médiocres, voire infimes, être de gauche, c’est au contraire regarder au loin, vers l’horizon : penser avec le lointain pour agir au plus près.

Nul hasard si Édouard Glissant était un ami complice de ce philosophe hétérodoxe qui, dans son vivifiant Abécédaire filmé (avec Claire Parnet, réalisé par Pierre-André Boutang), affirmait que « ne pas être de gauche, c’est un peu comme une adresse postale » (la vidéo est ici) : « Partir de soi, la rue où on est, la ville, le pays, les autres pays, de plus en plus loin. On commence par soi et, dans la mesure où on est privilégié, où on est dans un pays riche, on se dit : eh bien, comment faire pour que la situation dure. On sent bien qu’il y a des dangers, que ça ne peut pas durer tout ça [ces injustices, ces inégalités, ces misères], que c’est trop dément. Bon, mais comment faire pour que ça dure ? » « Être de gauche, tranchait alors Deleuze, c’est l’inverse. »

« C’est, disait-il, percevoir d’abord le pourtour, le monde, le continent, la France, etc. C’est un phénomène de perception. On perçoit d’abord l’horizon, tu vois d’abord à l’horizon. » Ce qu’il résumait d’une formule définitive, en précisant que ce n’était pas « une question de belle âme » mais, tout au contraire, de réalisme et d’efficacité : « Être de gauche, c’est savoir que les problèmes du tiers monde sont plus proches de nous que les problèmes de notre quartier. » Que ce point de vue soit, sur le moment, minoritaire n’était pas pour l’effrayer puisque, pour Deleuze, la longue histoire de la gauche n’était tissée que de « devenirs minoritaires » qui, des ouvriers aux femmes en passant par les esclaves et les colonisés, n’ont cessé d’ébranler les certitudes majoritaires, arcboutées sur leurs avantages acquis.

Comme la question coloniale hier, la question migratoire est aujourd’hui le moment de vérité des gauches, dans leur diversité. À l’époque de l’empire français finissant, une gauche qui prétendait sauver des avantages sociaux ici (en métropole) en maintenant des injustices là-bas (dans les colonies) finit par y perdre son âme, ruinant les droits fondamentaux, généralisant la torture militaire et donnant la main à l’extrême droite. De même, en nos temps d’Union européenne affaiblie, toute gauche qui prétendra défendre et étendre nos conquêtes sociales par le rejet des populations migrantes fera la courte échelle à ses pires adversaires de toujours, ces ennemis de l’égalité des droits dont la ruse privilégiée est la préférence nationale qui leur permet de rendre naturelle l’inégalité, par le détour des hiérarchies d’origine, de culture, d’apparence et de croyance.

L’Italie en fait aujourd’hui la démonstration éclatante avec l’alignement d’un mouvement citoyen, né d’une exigence démocratique face à la gangrène de la corruption et d’une colère face à des choix économiques désastreux socialement, sur un parti héritier du fascisme, xénophobe et raciste. Cette capitulation essentielle se fait sur le dos des migrants, érigés en boucs émissaires pour mieux imposer une idéologie nationaliste et ethnique. Elle ouvre une brèche fatale dans laquelle s’engouffre l’extrême droite, comme l’illustre cette ascension rapide de la Ligue, hier flanc extrémiste du berlusconisme, au détriment du Mouvement Cinq Étoiles (M5S), pourtant grand vainqueur des dernières législatives.

Ainsi, l’« America First » de Donald Trump, repris du mot d’ordre de l’extrême droite nord-américaine pronazie de l’entre-deux-guerres, se répand en Europe jusque dans des forces issues ou se réclamant de la gauche, par exemple en Allemagne. Transformer les migrants étrangers en menaces pour les travailleurs nationaux, ce n’est pas défendre les droits de ces derniers mais renoncer à l’égalité des droits pour tous, et par conséquent faire le jeu des intérêts qui exploitent les uns et les autres et les montent les uns contre les autres. Il est donc grand temps d’énoncer qu’une gauche digne de ce nom – et, au-delà, tout politique se revendiquant de l’humanité et de ses droits naturels – ne peut aujourd’hui que défendre l’accueil des migrants comme une politique juste et réaliste.

Ceux qui, se réclamant de la gauche, plaident son refus en brandissant la formule de Karl Marx (1818-1883) sur « l’armée de réserve industrielle » utilisée par le patronat pour augmenter la concurrence, abaisser les salaires et diviser les travailleurs, n’en sont que des lecteurs superficiels  De ce constat, l’auteur du Capital n’en déduisait pas un repli sur des politiques nationalistes de rejet ; tout au contraire, il en tirait argument pour plaider en faveur d’une solidarité accrue aux côtés de travailleurs migrants. En l’espèce, il s’agissait des prolétaires irlandais, main-d’œuvre immigrée surexploitée avec le mépris surabondant du préjugé colonial. Or Marx n’a cessé de répéter que l’émancipation des Irlandais n’était pas, pour la classe ouvrière anglaise, « une question abstraite de justice et d’humanitarisme mais la première condition de sa propre émancipation sociale ». Dans une lettre d’avril 1870, il décrit cet engrenage où ceux qui prétendent défendre les exploités font le jeu des exploiteurs, avec des mots qui évoquent irrésistiblement la façon contemporaine dont, depuis des décennies, la question de l’immigration est instrumentalisée pour désarmer le mouvement social.

Lucidité de Karl Marx, savoir de François Héran

« L’ouvrier anglais moyen, expliquait Karl Marx, hait l’ouvrier irlandais comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Par rapport au travailleur irlandais, il se sent membre de la nation dominante, et ainsi se constitue en un instrument des aristocrates et des capitalistes de son pays contre l’Irlande, renforçant ainsi leur domination sur lui-même. Il nourrit des préjugés religieux, sociaux et nationaux contre le travailleur irlandais. Son attitude envers lui est très semblable à celle des “pauvres blancs” envers les “nègres” des anciens États esclavagistes des USA. L’Irlandais lui rend d’ailleurs la pareille, et avec intérêts. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois le complice et l’instrument stupide de la domination anglaise en Irlande. Cet antagonisme est artificiellement maintenu et intensifié par la presse, les orateurs, les caricatures, bref, par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, en dépit de son organisation. C’est le secret grâce auquel la classe capitaliste maintient son pouvoir. Et cette classe en est parfaitement consciente. »

De la même manière qu’hier, un peuple qui acceptait d’en opprimer un autre ne pouvait être libre, puisque faisant dès lors le jeu de ses maîtres, aujourd’hui un peuple qui acceptera de rejeter l’humanité qui frappe à sa porte ne saura plus défendre sa propre humanité, parce qu’il aura accepté la remise en cause de droits fondamentaux. Car c’est à l’occasion des obsessions sécuritaires portées par la question migratoire que nous nous habituons à l’existence de camps en Europe où l’on enferme des personnes n’ayant commis aucun délit mais simplement fait valoir un droit naturel, énoncé par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. » C’est ainsi que nous nous accoutumons à l’enfermement de mineurs au mépris des droits de l’enfance, aux entraves à la liberté d’aller et venir, aux régressions de la liberté d’expression et du droit de contestation, à la remise en cause du droit d’asile, aux discours et aux actes xénophobes, etc.

Dans une étonnante résonance avec notre actualité médiatique et idéologique, Marx mentionnait de plus la façon artificielle d’entretenir l’antagonisme entre travailleurs nationaux et travailleurs étrangers, aujourd’hui entre un peuple autochtone et une supposée « misère du monde » qui viendrait l’envahir, voire le submerger. Dans deux articles récents décisifs, l’un dans la revue Population & Sociétés, l’autre sur le site La Vie des idées, le démographe François Héran, ex-directeur de l’Ined (Institut national des études démographiques) et désormais professeur au Collège de France, où il tient la chaire « Migrations et sociétés », a réglé leur compte scientifique à toutes ces fadaises qui empoisonnent le débat public. Il y démonte notamment la version présentable du fantasme du « grand remplacement », initialement porté par l’extrême droite, offerte par un livre récent du journaliste Stephen Smith, La Ruée vers l’Europe (Grasset, 2018).

Sous-titré « La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent », cet essai agite le spectre d’une Europe peuplée en 2050 à 25 % d’immigrés subsahariens. Dans une démonstration implacable, François Héran montre que ce scénario « ne tient pas la route » et que « l’ordre de grandeur le plus réaliste est cinq fois moindre ». Dénonçant une « démonstration lacunaire et obsolète », appuyée sur des « chiffres de seconde main », association de « spéculation économique » et de « communication à sensation », le tout à mille lieues « d’une démonstration de nature démographique », il rappelle les faits incontournables qu’apporte la recherche, résumés en trois données de base : « 1. Comparée aux autres régions, l’Afrique subsaharienne émigre peu, en raison même de sa pauvreté ; 2. Lorsqu’elle émigre, c’est à 70 % dans un autre pays subsaharien et à 15 % seulement en Europe, le reste se répartissant entre les pays du Golfe et l’Amérique du Nord ; 3. Si l’on intègre la croissance démographique projetée par l’ONU, les migrants subsahariens auront beau occuper une place grandissante dans les sociétés du Nord, ils resteront très minoritaires : tout au plus 3 % à 4 % de la population vers 2050 – très loin des 25 % redoutés. »

« Par ailleurs, ajoute le chercheur, agiter le spectre d’une “ruée” de l’Afrique vers l’Europe, c’est oublier que les migrants sont aussi des producteurs, des consommateurs, des contribuables et des cotisants » (Population & Sociétés). Rappelant que l’histoire sociale a pleinement démenti depuis la Seconde Guerre mondiale « le propos de comptoir selon lequel l’immigration serait foncièrement incompatible avec l’État-providence », François Héran ajoute : « L’idée que les migrants “prennent” le travail des natifs ou ponctionnent indûment leurs prestations sociales relève d’un sophisme du travail et des ressources en quantité fixe (…). C’est s’imaginer que le bien existe en quantité finie, comme s’il fallait renoncer à vouloir concilier réalisme et respect des droits, politique et morale » (La Vie des idées). « S’il faut craindre une ruée, conclut-il, ce n’est pas celle des étrangers venus du Sud pour transformer l’Europe en “Eurafrique” mais celle qui consiste à se jeter sur la première explication venue ou à s’emparer précipitamment de métaphores outrancières, pour frapper l’opinion à bon compte. Reste à espérer que les responsables politiques, désormais mieux armés, sauront à l’avenir éviter de tels pièges et cesseront d’agiter le spectre du péril noir. »

Cet ultime souhait s’adresse notamment à Emmanuel Macron qui, lors de l’entretien accordé à Mediapart et BFM le 15 avril dernier, avait convoqué l’essai de Stephen Smith pour justifier sa politique antimigration face à une « bombe » démographique africaine qui serait « formidablement décrite » dans cet ouvrage. L’inculture est ici l’alliée de l’inconscience. Une vulgate de préjugés accompagne l’aveuglement de gouvernants qui, en refusant d’être au rendez-vous de l’Autre – le réfugié, l’exilé, l’immigré, l’étranger –, se dérobent au souci du monde alors même qu’ils prétendent à l’interdépendance des nations et à l’universalisme des solutions. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, prononcée le 5 avril 2018, François Héran avait cité cette mise en garde de Jean-Jacques Rousseau, le philosophe du droit naturel dont se revendiquent les tenants de l’égalité et de l’émancipation : « La domination même est servile quand elle tient à l’opinion ; car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés. »

L’avertissement vaut autant pour les gouvernements qui, aujourd’hui, barricadent l’Europe que pour les oppositions de gauche qui les contestent : elles ne réussiront à changer le cours d’une histoire de plus en plus dramatique qu’en s’élevant contre ces préjugés qui font du migrant un danger et un ennemi, un rival ou un concurrent, une menace dans tous les cas. Ce n’est qu’en le défendant comme un frère ou une sœur en humanité que nous nous défendrons nous-mêmes.

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