Tunisie : une élection marquée par le désenchantement

Jasmine Gareau-Lindsay, correspondance de Tunis, 13 septembre 2019

Sur les routes de Tunis, l’odeur de gaz d’échappement, la foule pléthorique, les klaxons et les appels à la prière s’entremêlent dans une enveloppante cacophonie. Dans cet intrigant chaos, les rares brises salutaires transportent avec elles un doux parfum de jasmin. Cette odeur rappelle la richesse des 4 000 ans d’histoire de la Tunisie. L’époque à laquelle Carthage dominait les échanges commerciaux dans la méditerranée.

Depuis le 14 janvier 2011, date marquant la fin de la dictature de Zine el-Abidine Ben Ali, peu a changé. Certains iront même jusqu’à dire que la situation est pire. Le taux de chômage chez les 18 à 24 ans est de 34.4 %. L’inflation à 11 %. Le tourisme représente 14.8 % du PIB du pays et peine à retrouver ses heures de gloire depuis la révolution et les attentats terroristes des dernières années. Les coffres de l’État sont en décrépitude : plus de 45 % du budget est dédié aux fonctionnaires, un autre 40 % au remboursement de dettes, subventions et emprunts. La situation économique est morose.

C’est dans ce climat que le 15 septembre prochain, les Tunisiens et Tunisiennes passeront aux urnes pour la seconde fois pour des élections présidentielles depuis le passage du pays à la démocratie. Le paysage politique est très fragmenté avec 26 candidats et candidates souhaitant briguer la présidence. Pour la première fois dans l’histoire de la région, on assiste à un débat préélectoral télévisé. C’est avec désenchantement et cynisme que la population a assisté aux trois séances de 2 h 30 de débats qui selon plusieurs n’a pu que confirmer le manque de volonté et de vision politique des candidats. Avec une corruption qui continue de gangréner plusieurs pans de la fonction publique, les citoyens perçoivent les candidats et candidates comme étant opportunistes. Dans les rues de Tunis, petits commerçants et chauffeurs de taxi sont nostalgiques de l’époque de la dictature de Ben Ali et souhaitent le retour d’un homme fort pour diriger le pays.

Skander Ounaies, professeur à l’Université de Carthage, dénonce le manque de professionnalisme et de préparation des candidats. Il s’agit, pour lui, d’une classe politique avec une absence totale de culture économique qui perpétuera les pratiques d’usurpation des fonds de l’État sans réellement avoir de projet politique structuré.

À quelques semaines des élections, le candidat favori à la présidence, Nabil Karoui, du parti « Au Coeur de la Tunisie », est placé en détention pour fraude fiscale et blanchiment d’argent.  Malgré son incarcération, l’Instance supérieure indépendante des élections (ISIE) lui permet de continuer sa campagne. Les allégations couraient depuis plusieurs années, mais Karoui aurait bénéficié, selon plusieurs sources, d’une protection de l’ex-président (feu) Béji Caïd Essebsi. Le prospère homme d’affaires a fait sa fortune grâce à la chaîne de télévision Nessma TV dont il est président. S’il est porté au pouvoir, la constitution tunisienne ne prévoit aucun mécanisme clair pour qu’il puisse sortir de prison. Qui plus est, le pays n’a pas encore de cour constitutionnelle. Depuis 2013, les parlementaires ne peuvent s’entendre sur les juges devant y siéger. La détention de Karoui lui a permis de gagner la faveur citoyenne. Si ses opposants s’acharnent à le salir, son avocat le présente comme un prisonnier politique.

Autre tête de liste, le parti islamiste Ennahda, représenté par Abdelfattah Mourou. Plusieurs suspectent le parti d’être financé par des fonds du Qatar et des Frères musulmans. Ennahda mise sur une campagne de communication importante ayant débutée en janvier 2019 avec un contrat de 60 millions de dinars (27 millions de dollars) octroyé à une agence de communication britannique.

Du côté du parlement, Youssef Chahed est le premier ministre sortant. Il a quitté le parti « Nidaa Tounes » au législatif pour fonder en 2019 sa propre formation politique « Vive la Tunisie » . C’est avec ce véhicule qu’il tentera de briguer les élections présidentielles.

Abdelkrim Zbidi se présente comme candidat indépendant. Ministre de la défense du précédent gouvernement, il propose un discours rassembleur et se dit prêt à collaborer avec les différents partis politiques.

Abir Moussi est l’une des deux femmes de la course présidentielle. Candidate du parti Destourien Libre, elle exprime sa nostalgie de l’époque de la dictature de Ben Ali. Sa campagne mise sur l’anti-islamisme et l’intention de donnerde plus de pouvoir à la fonction présidentielle qui actuellement n’a que des compétences en matières de sécurité et de politiques étrangères.

Bien que la révolution ait permis l’émergence de groupes politiques de gauche, peu se sont illustrés dans le cadre de ses élections présidentielles.

Un climat nostalgique

Lorsqu’on repense aux espoirs suscités par la Révolution du Jasmin, le contexte politique actuel en déçoit plus d’un. Plusieurs ne croient simplement plus en l’appareil politique, et se tournent vers la société civile pour espérer un vent de changement. La Tunisie foisonne d’organisations qui se mobilisent dans le cadre des élections. On note l’organisme iWatch qui a monté le dossier menant à l’incarcération de Nabil Karoui. Le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES) qui interpelle les candidats et candidates afin qu’ils et elles prennent position sur l’ALECA (Accord de Libre Échange Complet et Approfondi) entre la Tunisie et l’Union Européenne. Il y a également Access Now, qui fait pression sur les géants des réseaux sociaux afin qu’ils mettent en place des politiques de transparence dans leur budget de campagnes alloué à ces médias. Pour l’heure, c’est la société civile qui pose les vraies questions et qui tente tant bien que mal de faire avancer le pays.

La scène politique tunisienne est à l’image des marchés de la capitale, foisonnante et bigarrée. Dans cette démocratie naissante et imparfaite, la Tunisie pose néanmoins des jalons importants dans l’histoire des pays arabes et de l’Afrique.  Les élections présidentielles du 15 septembre seront peut-être annonciatrices d’un printemps démocratique dans une région où la voix du peuple a tant tardé à se faire entendre.

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