Une approche « féministe » de l’aide internationale : une belle rhétorique sans contenu défini ?

Stéphanie Bacher, membre du Groupe McLeoud, mai 2018

 

En juin 2017, la ministre du Développement international et de la Francophonie, Marie-Claude Bibeau, a dévoilé la nouvelle Politique d’aide internationale féministe du Canada (PAIF). Cette politique place l’égalité des genres et le renforcement du pouvoir des femmes et des filles au cœur de l’approche du Canada en matière d’aide au développement. Quelle influence de cette nouvelle politique sur la société civile québécoise et canadienne et les partenaires des pays du Sud ? C’est cette question qui a animé le panel qui a réuni des intervenant.e.s du secteur académique, de la société civile québécoise et de la fonction publique fédérale le 18 avril dernier, à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM).

Bien que la nouvelle politique d’aide internationale du Canada prétende changer le paradigme dominant en matière de développement international, elle demeure peu précise sur un grand nombre de concepts, « dont la répétition ressemble davantage à un mantra qu’à une proposition de politique » selon la professeure d’anthropologie Marie France Labrecque. Même la notion d’approche féministe, qui est au cœur de la politique, n’est pas définie et pourtant, c’est un concept multidimensionnel qui peut donner lieu à des interprétations très diverses.

Cette absence de définition des concepts clés traduit la faible importance et le peu de connaissance des enjeux féministes au sein du gouvernement, un phénomène qui s’accentue au courant des dernières années avec le départ des quelques spécialistes en matière d’égalité des genres qui travaillaient à Affaires mondiales Canada. L’absence de précisions autour de ce que le gouvernement conçoit comme étant une approche féministe ouvre la voie, selon Labrecque, à ce que des individus s’improvisent spécialistes du genre, et ce, en raison des connaissances qu’ils auraient acquises « grâce à leur femme », comme lui ont déjà affirmé certains de ses collègues sur le terrain.

La nouvelle politique ne précise également pas comment la recherche sociale peut contribuer à l’aide au développement et à l’obtention de « données probantes » qui sont posées comme étant à la base des décisions en matière d’aide au développement.

La nouvelle politique ne précise également pas comment la recherche sociale peut contribuer à l’aide au développement et à l’obtention de « données probantes » qui sont posées comme étant à la base des décisions en matière d’aide au développement. Pourtant, sans recherche sociale, il devient difficile de situer les projets de développement dans leur contexte social. Labrecque raconte que durant un projet de développement au Mali, l’absence d’études du contexte social de la région les avait menés à se baser sur un contexte jugé « similaire », en Afrique subsaharienne. Dans un tel contexte, la capacité de mesurer effectivement le changement et les résultats obtenus sur le terrain est au mieux incertaine.

Pas un tournant, mais un grand potentiel d’impact pour les organisations canadiennes de coopération internationale

Pour Anne Delorme, qui coordonne le Comité québécois femmes et développement, la nouvelle politique d’aide internationale ne représente pas un tournant majeur pour les organismes québécois de coopération internationale, puisque plusieurs de ces organisations, telles que le Comité pour les droits humains en Amérique latine ou le Projet d’accompagnement Québec-Guatemala, collaborent déjà depuis plusieurs années avec les défenseur.e.s des droits des femmes et créent des liens entre les luttes des défenseur.e.s des droits des femmes du Nord et du Sud.

Par contre, l’approche féministe de la nouvelle politique d’aide internationale du Canada a selon elle un potentiel d’impact énorme, en poussant notamment les organisations de coopération internationale à se questionner sur les relations de pouvoir qu’elles entretiennent avec leurs partenaires du Sud. La PAIF a par ailleurs incité certaines organisations à réfléchir aux comportements qu’elles adoptent à l’endroit de leurs partenaires sur le terrain, et notamment à réfléchir à qui est embauché, quelles sont leurs conditions de travail et comment s’assurer que leurs droits soient pleinement respectés.

Entre renforcement des capacités et bureaucratie kafkaïenne pour les partenaires du Sud

La PAIF a été reçue avec enthousiasme par les nombreuses organisations partenaires du Sud qui travaillent sur la défense des droits des femmes. Ces organisations travaillent souvent dans une situation économique précaire, où les risques d’épuisement sont particulièrement élevés.

Ces partenaires continuent cependant d’avoir beaucoup de difficultés à répondre à toutes les exigences bureaucratiques imposées par le gouvernement canadien. Caroline Leclerc, sous-ministre adjointe d’Affaires mondiales Canada chargée des Partenariats pour l’innovation dans le développement, reconnaît qu’il s’agit d’un problème et s’engage à réduire le fardeau administratif des partenaires du Sud, qu’elle considère aussi lourd pour les partenaires que pour Affaires mondiales Canada. Des consultations ont été menées à cet effet au courant des derniers mois pour savoir comment les procédures actuelles pourraient être allégées.

Même s’il est encore tôt pour parler des effets de la nouvelle politique d’aide au développement sur les organisations de la société civile canadienne et ses partenaires au Sud, le panel à l’UQÀM nous aide à dresser un bilan partiel et à faire quelques recommandations pour que la PAIF ne soit pas en fin de compte qu’un beau discours. Le gouvernement doit préciser ce qu’il considère comme étant une « approche féministe », sans quoi le terme risque d’être vidé de sens et pourrait être utilisé pour décrire toute activité qui a rapport aux femmes. Il doit également assurer une plus grande place à la recherche sociale dans les projets de développement, allouer davantage de ressources au développement de son expertise en matière d’égalité des genres et réduire le fardeau administratif pour les partenaires du Sud s’il souhaite réellement que sa politique d’aide au développement soit féministe et efficace.

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