Venezuela : la droite rêve d’un coup d’état

Jean-Baptiste Mouttet, Médiapart, 6 mai 2019

Libéré le 30 avril de son assignation à domicile par des militaires « pro-Guaidó » , le mentor de l’opposant principal à Nicolás Maduro joue un rôle prépondérant dans l’offensive contre le gouvernement socialiste. Leopoldo López est lui demeuré fidèle à sa stratégie politique antichaviste : pousser le gouvernement vers la « sortie » .

Les micros se pressent, les smartphones se tendent, les journalistes se disputent les questions… Depuis sa libération le 30 avril par des militaires « pro-Guaidó » de son assignation à résidence, le plus célèbre des prisonniers politiques vénézuéliens est de nouveau sous le feu des projecteurs. Leopoldo López poursuit désormais à visage découvert sa lutte contre le gouvernement socialiste de Nicolás Maduro. « Il va venir plus de mouvements du secteur militaire, pronostique-t-il lors d’une conférence de presse jeudi 2 mai. Cette dictature va s’achever. »

Alors que les partisans de l’opposant vénézuélien Juan Guaido marchent à nouveau ce samedi vers les casernes de Caracas pour exhorter une nouvelle fois l’armée à lâcher le président Nicolas Maduro, quatre jours après l’échec d’une première tentative de soulèvement militaire , le ton est donné. Depuis la cour de la résidence de l’ambassadeur espagnol où il s’est réfugié avec sa famille, Leopoldo López renoue avec ses thèmes préférés : l’encouragement à la lutte frontale contre le chavisme, les appels à ne pas se « fatiguer », l’invocation d’une fin proche.

De quoi replonger cinq ans en arrière, quand le dirigeant du parti Voluntad Popular menait le mouvement « La Salida » contre Nicolas Maduro, cette série de manifestations qui avait pour objectif de pousser le président vers la « sortie » et qui s’est soldée par quarante-trois morts. Personnage central de ce mouvement, le 18 février 2014, il se rendait lui-même aux forces de l’ordre accompagné de milliers de sympathisants et théâtralisait ainsi lui-même son arrestation.

Accusé d’incitation à la violence, il écopait en 2015 de 13 ans, 9 mois, 7 jours et 12 heures de prison, après un procès inéquitable. Soixante-quatre des soixante-cinq témoins appelés par la défense ont été rejetés, alors que l’accusation pouvait faire témoigner cent huit personnes. Après avoir purgé une partie de sa peine dans la prison militaire de Ramo Verde, il a été placé en résidence surveillée 2017.

L’annonce de la libération de Leopoldo López est intervenue au petit matin du 30 avril, au moment même du lancement de la dernière phase de l’« Opération liberté » , qui doit mener à la fin de l’ « usurpation » . Comme pour parrainer l’appel de son protégé, il se tenait derrière Juan Guaidó, le regard tourné vers la caméra, lorsque celui-ci assurait que des militaires avait « saisi son appel » et enjoignait la population à manifester. Au cri de « Tous à la rue ! », Leopoldo López a lui-même participé à la mobilisation avant de se réfugier dans la résidence de la mission diplomatique du Chili, puis à l’ambassade espagnole.

Le lendemain, la pression sur le gouvernement se poursuivait avec de vastes manifestations et Juan Guaidó qui promettait une future grève générale. Le gouvernement, qui dénonce une tentative de « coup d’État », a réprimé avec violence la nouvelle offensive de l’opposition. Les deux journées se sont soldées par quatre morts. Malgré cet échec et ce bilan sanglant, Leopoldo López demeure ferme et optimiste : « L’effondrement a commencé et croyez-moi la fissure qui s’est ouverte le 30 avril va se transformer en faille et brisera le barrage. »

Le gouvernement socialiste ne compte pas lui laisser les mains libres pour organiser sa chute. Un tribunal de Caracas a révoqué son assignation à résidence et a délivré un mandat d’arrêt au Sebin (Service bolivarien d’intelligence national).

L’homme athlétique, au sourire brillant, efface presque Juan Guaidó. Leopoldo López est son mentor, le fondateur et dirigeant de son parti : Voluntad Popular. Peu de jours après que Juan Guaidó se fut proclamé président, la députée et membre de l’équipe nationale de Voluntad Popular, Adriana Pichardo, prévenait que dans l’hypothèse de l’organisation de nouvelles élections libres, Leopoldo López serait le candidat naturel.

Ce 2 mai, le dirigeant du parti d’opposition a démontré qu’il n’a jamais lâché les rênes et menait les opérations depuis chez lui. « Je me suis réuni avec des commandants, des généraux et des représentants des différentes forces policières trois semaines avant le 30 avril » , a-t-il assuré pour prouver que le régime est prêt à tomber. Il a poursuivi en informant qu’il a eu des « des conversations avec les gouvernements du monde entier » . Leopoldo López est l’homme-orchestre des opérations. Pour l’historien vénézuélien Alejandro Velasco , « il fait peu de doute que si c’est bien Juan Guaidó qui prend les décisions, il est conseillé par Leopoldo López » .

C’est lui, aussi, qui possède les relations à l’international. Celui qui a poursuivi sa scolarité à l’internat privé de la Hun School de Princeton dans le New Jersey, a obtenu une licence en sociologie et sciences économiques au Kenyon College à Gambier dans l’Ohio et un master de politiques publiques à Harvard, a un carnet d’adresses à l’étranger plus prestigieux que l’ingénieur de formation Juan Guaidó à l’anglais plus hésitant et qui n’a que rarement quitté le Venezuela.

Son épouse, la championne de kitesurf Lilian Tintori a d’ailleurs été reçue par Donald Trump dès février 2017. Leopoldo López peut aussi compter sur les membres de son parti qui ont fui à l’étranger pour porter sa parole et faciliter le soutien de puissances étrangères comme Carlos Vecchio et David Smolansky aux États-Unis. Aujourd’hui, la reconnaissance comme président de Juan Guaidó par une cinquantaine de pays est un des principaux éléments de pression sur Maduro.

Haï par les chavistes, il ne fait pas l’unanimité dans l’opposition

Juan Guaidó ne fait qu’appliquer la stratégie de Leopoldo López que ce dernier a lancé en 2014 avec le mouvement de « La Salida ». Les appels de Voluntad Popular à tourner la page de Nicolás Maduro de manière « pacifique », « démocratique » et « constitutionnelle » en 2014, font écho aux discours d’aujourd’hui. « Nous avons mené le mouvement de « La Salida » en manifestant. Les événements d’aujourd’hui démontrent que nous avions raison. Nous atteindrons nos objectifs seulement par la rue » , assure le député de Voluntad Popular, Rosmit Mantilla, résident en France.

« Nous ne croyons pas à de faux dialogues et à des élections tronquées », poursuit-il. Cette stratégie radicale ne fait pas l’unanimité au sein du large spectre des oppositions à Nicolás Maduro. Oly Millán, l’ex-ministre de l’économie populaire d’Hugo Chávez est, elle, partisane d’un referendum consultatif et du dialogue pour sortir de la crise. Elle voit dans les événements du 30 avril « la même stratégie qu’en 2002 », quand un coup d’État a écarté du pouvoir Hugo Chavez durant 48 heures. « Dans les faits, ils s’écartent de la Constitution et le résultat est le renforcement de Nicolás Maduro. »
La figure de Leopoldo López est plus clivante que celle d’un Juan Guaidó, méconnu avant le 23 janvier. Il a d’ailleurs eu du mal, à ses débuts politiques, à s’installer dans un parti. Après avoir participé à la fondation de Un Nuevo Tiempo, puis de Primero Justicia, il a lancé Voluntad Popular en 2009, où son leadership n’était enfin pas remis en question, ce qui lui permet parfois d’imposer ses choix au reste de l’opposition. Mais son ascension politique est aussi freinée par les affaires. En 2008, le Tribunal suprême de justice lui a interdit d’occuper un poste public.

Son origine sociale ne joue pas non plus en sa faveur pour convaincre large. À la différence de Juan Guaidó, il ne vient pas de la classe moyenne, mais de la grande bourgeoisie vénézuélienne. Par sa mère il est le descendant du père de l’indépendance du pays, Simon Bolívar, et du premier président vénézuélien Cristóbal Mendoza. Antonieta Mendoza était, avant Chavez, au conseil d’administration de PDVSA, l’entreprise pétrolière nationale, et une haute cadre du conglomérat de média Cisneros. Son père est un homme d’affaires qui aujourd’hui figure sur la liste du Parti populaire (droite) espagnol pour les élections européennes. Sa mère aurait financé via PDVSA, Primero Justicia, dont il était membre.

Le mouvement de « La Salida » en 2014, était essentiellement mené par trois figures de l’aile radicale. Outre Leopoldo López, on retrouve Maria Corina Machado (Vente Venezuela) et Antonio Ledezma (Alianza Bravo Pueblo). D’autres s’en tiennent éloignés à l’image de Henrique Capriles (Primero Justicia), qui a perdu les élections présidentielles contre Hugo Chávez (2012) puis Nicolás Maduro (2013), dont les querelles politiques avec le chef de file de Voluntad Popular ont souvent alimenté la presse.

Mais si le 23 janvier l’autoproclamation de Juan Guaidó a surpris certains membres de l’opposition, Lopez soutient désormais Juan Guaidó, sans pour autant se placer en première ligne. Le 30 avril, les deux hommes se sont pour la première fois étreints devant les caméras. D’autres le rejoignent, comme le député d’opposition Leonardo Regnault, membre du parti Avanzada Progresista qui a participé à l’élection présidentielle de 2018, décriée et boycottée, et qui soutient aujourd’hui la stratégie de Voluntad Popular : « Les élections de 2018 étaient frauduleuses. Elles n’ont élu personne et Nicolás Maduro est devenu illégitime. Nous devons continuer pour que change la situation. « Ya basta ! » [« Ça suffit » – ndlr], nous devons être libre. Ça suffit de tuer des civils dans les rues. Ça suffittous ces Vénézuéliens qui doivent fuir leur pays » .

Âgé de 48 ans, celui qui était maire de la ville aisée de Chacao de 2000 à 2008 porte déjà un lourd passé politique, que ne cessent de mettre en avant les chavistes qui le haïssent. Principale rancune : sa participation au coup d’État raté contre Hugo Chavez en 2002, qui explique qu’il « n’a pas la confiance des classes populaires », note Alejandro Velasco. Il a beau démentir cette implication, ses avocats ont ainsi exercé leur droit de réponse ( lire ici ) à détaillant son implication dans le putsch, son rôle dans la détention du ministre de l’intérieur d’alors, Ramón Rodríguez Chacín, l’a plombé. Quant à son père, Leopoldo López Gil, il avait signé le décret « Carmona », l’acte de « constitution du gouvernement de transition démocratique et d’unité nationale » contre Hugo Chávez.

Mais il peut compter sur des soutiens importants notamment parmi la jeunesse. Les affiches réclamant sa libération n’ont jamais déserté les rues de Caracas en cinq ans. À chaque manifestation de l’opposition, cette revendication revient comme un leitmotiv. Leopoldo López a su s’entourer de militants fidèles et déterminés, notamment en convainquant des membres actifs du mouvement étudiant anti-Chavez en 2007 de le rejoindre. C’est cette « génération 2007 », dont Juan Guaidó est issu, qui est aujourd’hui devant de la scène. Et il sera difficile pour Leopoldo López de s’effacer devant cette opposition, qu’il a lui-même participé à créer, mais qui a changé de visages en son absence.

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