Venezuela : l’armée détient la clé de la crise

DELCAS Marie, Le Monde, 25 janvier 2019

C’est entouré du haut commandement militaire que le ministre de la défense vénézuélien, le général Vladimir Padrino, est apparu à la télévision, jeudi 24 janvier, pour réaffirmer sa loyauté au « président légitime » du pays, Nicolas Maduro. La veille, à l’occasion d’une manifestation de l’opposition, le président de l’Assemblée nationale, Juan Guaido, 35 ans, s’était proclamé « président par intérim ». Le général Padrino a dénoncé une « tentative d’instaurer un gouvernement de facto au Venezuela ».

« Nous serions indignes de porter l’uniforme si nous ne défendions pas la Constitution, notre indépendance et notre souveraineté. Nous avons promis de mourir pour la patrie et nous allons le faire », a précisé le ministre, ajoutant : « Nous remercions la volonté des gouvernements qui veulent favoriser une solution constitutionnelle. C’est sur elle que nous misons. »

Personne ne doute que le coup de force du jeune député a reçu l’accord, voire l’appui, de Washington. La question de savoir si l’opposition a concerté son action avec les militaires vénézuéliens se pose. « Sans appui de la force armée sur la scène intérieure, la transition est partie pour durer », considère le politologue Luis Vicente Leon.

« Le diable rôde dans les casernes »

Le président autoproclamé a été immédiatement reconnu légitime par le gouvernement de Donald Trump et le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains, l’Uruguayen Luis Almagro. Mais seuls 16 des 32 pays de l’organisation ont reconnu la légitimité de M. Guaido au cours d’une session d’urgence, jeudi.

Washington ne cache pas son désir d’en finir avec le gouvernement de Nicolas Maduro. Jeudi, interrogé sur ses intentions au Venezuela, le président Trump a répondu : « Nous n’avons rien décidé, toutes les options sont sur la table. » Il avait déjà usé de la formule l’an passé. Mais une intervention militaire américaine ne semble pas à l’ordre du jour. Les Américains envisagent de renforcer les sanctions économiques. Le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, a indiqué que le gouvernement américain étudie comment « déconnecter le régime illégitime de Nicolas Maduro de ses sources de revenus ».

Depuis des années, l’opposition guette le moindre signe de fissure au sein des forces armées. Jeudi, celles-ci semblaient encore faire bloc. Mais depuis plusieurs mois, l’exécutif multiplie les appels à l’unité et à la discipline des militaires. « Les soldats sont choyés par le pouvoir, mais leurs familles souffrent les conséquences de la crise, des pénuries d’aliments et de médicaments, de l’insécurité, comme toutes les familles du pays », résume Rocio San Miguel, présidente de Control Ciudadano. Selon ce petit centre d’étude des questions militaires, plus de 4 000 gardes nationaux ont déserté en 2018, las de leurs mauvaises conditions de vie.

A la tête de l’institution militaire, le général Padrino veut se montrer serein. Mais il a admis que « le diable rôde dans les casernes ». Lundi, une poignée de militaires se sont soulevés dans une caserne de la garde nationale de Caracas, en appelant le peuple à méconnaître l’autorité de M. Maduro. La rébellion a été étouffée dans l’œuf, 27 militaires ont été détenus.

Défilés soignés

« Le nombre de militaires aujourd’hui sous les verrous est un des indicateurs du mécontentement qui règne au sein des forces armées », considère Inti Rodriguez, de l’organisation de défense des droits de l’homme Provea, à Caracas. Il rappelle que deux généraux ont été incarcérés à la suite de l’attentat au drone piégé qui a visé Nicolas Maduro le 4 août 2018. Selon Control Ciudadano, plus de 180 militaires ont été mis sous les verrous en 2018, beaucoup d’entre eux pour « trahison à la patrie » ou « rébellion ».
Selon le témoignage de Cristian Hernandez, un ancien lieutenant vénézuélien établi au Pérou et cité par le quotidien El Comercio, « les services de renseignement – contrôlés par les Cubains – sont remarquablement efficaces et capables d’empêcher toute tentative d’insubordination au sein de l’armée ».

Mais l’« alliance civico-militaire » chère à Hugo Chavez semble tenir le coup. Militaire de carrière, M. Chavez avait tenté et raté un putsch en 1992. Elu président six ans plus tard, il n’a ménagé ni son temps, ni ses efforts ni ses défilés pour s’assurer de la loyauté de l’armée une fois au pouvoir. Depuis vingt ans, le discours officiel glorifie au quotidien le rôle des militaires dans l’histoire et le présent du pays.

Le président Maduro a suivi l’exemple. « Plus le chef de l’Etat perd en popularité, plus il fait de la place et lâche la bride à ses généraux qui se remplissent les poches », résume l’économiste Pedro Gutierrez. Le tiers des gouverneurs du pays proviennent du monde militaire. Et sur 32 ministres, 9 sont des généraux. Ils contrôlent, outre la défense, l’intérieur, l’agriculture et l’alimentation.

« Mais les ministères ne rapportent plus comme avant, souligne Rocio San Miguel. Les militaires préfèrent maintenant le business. » Les généraux contrôlent une banque publique, les importations et la distribution d’aliments, la production de pétrole et l’exploitation – via une compagnie publique – des gigantesques richesses minières de l’arc minier de l’Orénoque. Le Venezuela y exploite entre autres, dans l’opacité la plus totale, ses gigantesques réserves d’or.

Dès son investiture, Juan Guaido a présenté un projet de « loi d’amnistie » qui promet l’impunité aux militaires disposés à lâcher le pouvoir et à accompagner la transition politique voulue par l’opposition. « La stratégie engagée est de rendre coûteuse leur loyauté sur le long terme et de faciliter leur retournement à court terme », résume la professeure de sciences politiques Elsa Cardozo.

« Armée, nous te serrons la main »

Juan Guaido a choisi le ton du dialogue : « A toute la force armée, nous lançons un message clair : depuis le Parlement, nous te serrons la main et nous te demandons de te mettre aux côtés de la Constitution et du peuple. » En privé, un député d’opposition admet : « Jouer la division des forces armées est une carte dangereuse. Mais nous n’avons pas le choix. »

Evaluant mercredi soir les chances de succès du coup de force tenté par l’opposition pour renverser Nicolas Maduro, un diplomate de la région estimait que « si les forces armées ne bougent pas dans les quarante-huit heures, Nicolas Maduro aura probablement gagné la manche ». Vendredi matin à l’aube, elles n’avaient toujours pas bougé.

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