Venezuela : le bras-de-fer

 

Jean-Baptiste Mouttet, Médiapart, 5 mars 2019

 

L’opposition a mis une semaine pour reprendre en main l’agenda politique et panser ses plaies. Le 23 février fut un échec : l’aide humanitaire promise si ce n’est, peut-être, au Brésil par une camionnette qui ne faisait pas partie du convoi officiel. Dans la foulée, 567 militaires ont franchi la frontière à en croire la migration colombienne. Mais les hauts gradés sont, eux, restés en place. Le bilan est lourd. Le dernier décompte de Foro Penal fait état d’un total de six morts , tous à la frontière brésilienne.

Le député chaviste de l’Assemblée constituante, Jesús Faría, voit dans ses revers l’annonce de la défaite de l’opposition : « Il n’y a pas eu la fracture de l’union civico-militaire. Les États-Unis sont déterminés mais ils dépendent de l’opinion internationale et aucun pays ne peut soutenir son ingérence au Venezuela » , dit-il.

Les propos de Juan Guaidó, qui, en écho aux menaces réitérées de Washington, appelaient la communauté internationale à considérer « toutes les options » au soir du 23 février, ont été effacés par la réunion du Groupe de Lima le 25 février. Ces pays américains ont redit que la transition devait se dérouler « pacifiquement » .

Dans le patio du Palais fédéral, la question de l’intervention armée met mal à l’aise les députés les plus modérés. Delsa Solórzano, du parti Un Nuevo Tiempo (Un nouveau temps, centre droit), y est opposée : « L’intervention militaire, c’est celle de Cuba pour soutenir Nicolás Maduro », évacue-t-elle rapidement. L’aile droite de l’opposition, la plus radicale, piaffe, elle, d’impatience.

Le groupe parlementaire « 16 de julio » (16 juillet) a demandé ce mercredi 27 février à l’Assemblée nationale, « l’emploi d’actions militaires pacifiques qui permettent l’entrée de l’aide humanitaire au Venezuela », selon les mots du député Omar González du parti Vente Venezuela ( « Viens Venezuela », libéral). Plus l’affrontement entre les deux pouvoirs se prolonge, plus les voix de ce groupe se font attendre alors que ses députés sont largement minoritaires. Il compte quatre députés sur 167 et neuf suppléants.

Américo De Grazia, du parti La Causa R (La Causa Radical), pourtant marqué à gauche, est lui aussi prêt à voter une telle loi « des deux mains ». Il est député de l’État de Bolivar, là où se trouve l’Arc minier de l’Orénoque avec ses mines gérées par des groupes armés « Une assistance militaire est inévitable et nécessaire. Le Venezuela est occupé par l’ELN [Armée de Libération nationale, guérilla colombienne], les mafias… Et il ne faut pas croire qu’ils disparaîtront avec l’entrée de Guaidó à Miraflores. »

Les chavistes et l’épouvantail du conflit armé

Cette menace de l’arrivée sur le sol vénézuélien de forces étrangères est la pierre angulaire de la communication du gouvernement. Elle continue de l’être après le 23 février. « Le cheval de Troie » d’une intervention armée est censé avoir été déjoué. « Il faut assumer que nous sommes en guerre », a déclaré Freddy Bernal dimanche lors d’un entretien télévisé. Ce dernier, qui se présente comme le « protecteur » de l’État de Táchira (est), qui doit défendre cet État frontalier avec la Colombie, craint une autre « agression » à la frontière.

Les soutiens du président présentent régulièrement les miliciens comme la pièce maîtresse de leur défense. L’objectif du gouvernement est que ces civils armés, prêtant main-forte aux forces armées, soient deux millions d’ici avril. Ce bellicisme s’accompagne, non sans paradoxe, d’appels au dialogue.

L’épouvantail de la guerre motive la famille chaviste. Les militants critiques de Maduro, qui pouvaient amorcer une rupture nette avec le madurisme, se sentent plus solidaires avec le gouvernement. Depuis une terrasse toujours en travaux surplombant tout le quartier populaire de La Vega, Francisco Perez s’en prend à la corruption de la machine bureaucratique bolivarienne. En février, il n’a pourtant pas hésité à monter dans un bus de militants pour se rendre à la frontière : « Comment je pouvais rester là, alors que la souveraineté de notre pays est menacée ? Guaidó n’existe pas. La droite a toujours tenté d’arracher le pouvoir par la violence », explique l’homme au crâne rasé qui travaille régulièrement comme animateur ou journaliste de médias proches du gouvernement.

Quand le 23 janvier, lors de la proclamation de Juan Guaidó, le président de l’Assemblée nationale constituante (ANC, pro-chavistes) a appelé les habitants des quartiers populaires à protéger Miraflores, personne n’a répondu à l’appel. Depuis, les manifestations pro-gouvernement réunissent des milliers de personnes. Si elles ne peuvent être comparées avec les grandes mobilisations de masse sous Hugo Chávez, si elles ont du mal à concurrencer les marches de l’opposition, elles n’en sont pas moins la preuve, bien que composées de nombreux fonctionnaires, qu’une partie de la population demeure favorable au président socialiste.

Au sommet du pouvoir chaviste, les voix discordantes sont mises sous le tapis. Le président de la toute-puissante Assemblée nationale constituante, Diosdado Cabello, est connu pour avoir ses propres soutiens au sein de l’appareil chaviste, et concurrence ainsi le président socialiste. Il peut compter sur une partie de l’armée ou encore sur Freddy Bernal, le « protecteur » de l’État de Táchira et coordinateur des comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP), ces organisations qui distribuent, désormais, une fois par mois des aliments à prix subventionnés. Ce dernier poste est d’importance dans ce pays englué dans une crise économique sans précédent.

Depuis la proclamation de Guaidó, Diosdado Cabello appelle à manifester en soutien à Nicolás Maduro, célèbre sa « victoire » du 23 février et fustige les menaces des États-Unis. Il se place de lui-même au second plan. Pour celui qui a soutenu de manière critique le chavisme et créé son propre parti d’opposition de gauche, le Mouvement pour la démocratie et l’inclusion (MDI), Nicmer Evans : « Cabello cohabite avec Maduro car si ce dernier tombe, il tombe aussi. »

Les départs de chavistes se raréfient

Nicolás Maduro s’est peu à peu émancipé de l’équipe type d’Hugo Chávez et a propulsé sur le devant de la scène des hommes et femmes politiques qui lui sont fidèles. Jorge Rodríguez, au poste stratégique de ministre de la communication et sa soeur, Delcy Rodríguez, vice-présidente de la République, en sont les piliers. Certaines personnalités sont plus autonomes comme le ministre des affaires étrangères Jorge Arreaza, qui jouit de l’aura de son épouse, Rosa Virginia Chávez, la fille d’Hugo Chávez. « Ce ne sont pas les opinions politiques qui les différencient , explique Nicmer Evans, c’est seulement une lutte pour eux-mêmes, pour obtenir plus de pouvoir. »

Elías Jaua a été mis sur la touche après avoir été ministre de l’éducation de janvier 2017 à septembre 2018. Il était un pilier du chavisme. Il a exercé différents postes de ministres durant près de huit ans et été vice-président de 2010 à 2012. Avant le IV congrès du PSUV (Parti socialiste unifié du Venezuela), il avait émis des critiques sur l’organisation interne du parti et appelé à « ouvrir le débat » aux critiques. Cette égratignure envers le pouvoir avait largement été commentée dans les rangs chavistes. L’ancien ministre n’a pas pour autant coupé les ponts avec les pro-Maduro. Il évoque « l’unité »« cette unité va bien plus loin que les soutiens à Maduro, c’est l’unité de tous les patriotes » , nous dit-il.

La dernière figure chaviste de poids dont ont pu bénéficier les soutiens de Juan Guaidó est le général à la retraite Hugo Carvajal, alias le « poulet » , qui a dirigé la Direction générale de contre-intelligence militaire (en 2013-2014). Son soutien à Juan Guaidó date du 21 février. Les vagues de départs chavistes qui ont émaillé les mandats de Nicolás Maduro depuis son arrivée au pouvoir, et avec un timide nouvel élan lors de la proclamation de Juan Guaidó, semblent se tarir.

L’heure n’est cependant pas à la troisième voie. La proposition de chavistes dissidents et intellectuels de la « plateforme » de défense de la Constitution (de 1999) d’organiser un référendum pour mener à des élections générales a jusqu’alors rencontré bien peu d’échos.

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