Venezuela : l’opposition déchirée

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 ADRIEN GALPIN, Médiapart, 21 septembre 2020
Il y a un peu plus d’un an et demi, Juan Guaidó se proclamait président par intérim au Venezuela. Mais sa stratégie patine et elle est même remise en cause par une autre figure de l’opposition Henrique Capriles Radonski
Caracas (Venezuela).– L’union derrière Juan Guaidó a du plomb dans l’aile au Venezuela. Cela faisait plusieurs mois que les signes de fractures se multipliaient, mais ils sont apparus au grand jour depuis le début du mois de septembre et le retour en force d’un autre cador de l’opposition : Henrique Capriles Radonski.
Cet ancien candidat à la présidentielle, battu assez nettement par feu Hugo Chávez en 2012, puis d’un fil par Nicolás Maduro l’année suivante, remet en cause la stratégie du boycottage menée par Juan Guaidó en vue des élections législatives du 6 décembre prochain.
Soutenu par Stalin González, ancien vice-président de l’Assemblée nationale et bras droit de Juan Guaidó, Henrique Capriles n’a pas mâché ses mots au sujet de celui qui continue de se revendiquer comme président par intérim : « On ne peut pas continuer à prétendre que l’on gouverne uniquement sur les réseaux sociaux. Ou l’on est un gouvernement ou l’on est une opposition, mais on ne peut pas être les deux à la fois. »
Le message est on ne peut plus clair : un peu plus d’un an et demi après la proclamation de Juan Guaidó comme président par intérim et sa reconnaissance par plus d’une cinquantaine de pays, le pouvoir effectif est toujours entre les mains de Nicolás Maduro et la stratégie n’a visiblement pas fonctionné.
Une grâce présidentielle très politique
Tout a commencé le 31 août dernier lorsque Nicolás Maduro annonce une grâce présidentielle pour 110 opposants, dont de nombreux députés de l’Assemblée nationale, acquise à l’opposition depuis 2015, et des proches de Juan Guaidó : son chef de cabinet notamment, Roberto Marrero, arrêté au printemps 2019 et soupçonné de « complot terroriste » ; les députés Gilber Caro et Renzo Prieto, emprisonnés depuis plusieurs mois ; certains députés en exil comme Miguel Pizarro, ou encore des opposants reclus dans des représentations diplomatiques étrangères à Caracas, comme Freddy Guevara, qui se trouvait depuis 2017 dans l’ambassade du Chili.
Ce geste a clairement mis une partie de l’opposition dans l’embarras. Juan Guaidó a assuré qu’il ne s’agissait que d’une « libération d’otages » : « On ne gracie pas des personnes innocentes ni des personnes qui bénéficient de l’immunité parlementaire. » Et il a reçu directement l’appui de son fidèle allié américain qui, par la voix de son secrétaire d’État Mike Pompeo, a qualifié cette grâce de « mascarade politique ».
Sauf qu’on apprend très vite que cette grâce a été négociée par deux grandes figures de l’opposition : Henrique Capriles et Stalin González. Pour eux, cette grâce est la preuve qu’il est encore possible de négocier avec le président. Dans une allocution, le 2 septembre, Henrique Capriles appelle les Vénézuéliens à « reprendre la lutte » pour obtenir « des garanties électorales » en vue des élections législatives.
« Le grand gagnant pour l’instant, c’est Nicolás Maduro, analyse Phil Gunson, chercheur à l’International Crisis Group. Déjà parce qu’il fait preuve d’ouverture à l’international. Mais aussi et surtout parce qu’il s’assure la victoire aux législatives de décembre en divisant ouvertement l’opposition. » Et la division est clairement actée : les pro-Guaidó n’ont pas de mots assez durs contre Henrique Capriles, qu’ils soupçonnent d’être un cheval de Troie.
Parmi ceux qui lui doivent la liberté, le schisme est aussi présent. À l’image de Freddy Guevara, qui traite l’ancien candidat à la présidentielle de « traître » sur les réseaux sociaux. Ou au contraire du député Renzo Prieto, qui avoue ne pas encore savoir « quelle stratégie adopter ». Et pourtant ce dernier a toutes les raisons de refuser de négocier avec le gouvernement : il assure avoir été arrêté « sans motif », avoir passé six mois dans « une cellule minuscule » où il vivait, avec d’autres prisonniers, « dans l’urine, faute de pouvoir aller aux toilettes ».
La question des conditions électorales
« Henrique Capriles, comme beaucoup d’autres opposants plus modérés, est fatigué de l’immobilisme politique qu’incarne désormais Juan Guaidó, explique Luis Vicente Leon, directeur de l’institut politique Datanalysis. Selon eux, un énième boycott, même s’il se justifie, ne changera rien à la situation. »
Car ce n’est pas la première fois que l’opposition refuse de participer à des élections. Il faut remonter à 2005, également pour des législatives, la dernière étant en 2018 pour l’élection présidentielle gagnée par Nicolás Maduro. À chaque fois, « l’emprise du chavisme sur le pouvoir en sort renforcée », ajoute le politologue.
Cette année, c’est à cause de la nomination, fin juin, d’un nouveau Conseil national électoral (CNE) que Juan Guaidó et les siens ont annoncé qu’ils allaient boycotter le scrutin. Ce conseil, dont l’opposition réclame de longue date le renouvellement, était au centre de négociations depuis la fin de l’année 2019, afin que l’opposition, majoritaire à l’Assemblée nationale, s’accorde avec le gouvernement sur sa composition.
Sauf que c’est finalement le Tribunal suprême de justice (TSJ), réputé proche de Nicolas Maduro, qui l’a nommé unilatéralement au début de l’été en s’arrogeant ainsi une compétence de l’Assemblée nationale. LIRE AUSSI
« Si les conditions nécessaires pour voter n’existent pas, il faut se battre pour les obtenir, s’explique Henrique Capriles. Si on abandonne d’entrée, que va-t-il se passer ? On n’obtiendra aucun résultat, comme d’habitude ! » Même discours chez le député Stalin Gonzalez, son principal soutien : « On n’obtient pas des élections libres en attendant tranquillement que les choses se passent. »
Des mots qui n’atteignent visiblement pas Juan Guaidó, lequel assure avoir de nouveau reçu le soutien de 37 organisations politiques au Venezuela dans son refus de participer et organise une « consultation » la veille des élections afin de jauger l’opinion publique.
Soutien international
Pour comprendre à quel point cette fracture fragilise le président par intérim autoproclamé, il faut regarder à l’international. Si les États-Unis continuent de le soutenir sans sourciller, les choses peuvent changer ailleurs, notamment au sein de l’Union européenne. « L’Espagne et l’Allemagne ne voudront probablement pas continuer de reconnaître Juan Guaidó si une nouvelle Assemblée est élue, même frauduleusement, analyse Luis Vicente León. Sa seule légitimité, c’est son mandat de président de l’Assemblée nationale, et ce sera compliqué de continuer à le soutenir s’il le perd. » 
Samedi 12 septembre, Josep Borrell, le chef de la diplomatie européenne, a refusé une invitation de Nicolás Maduro à envoyer une mission d’observation électorale, sous prétexte que le délai d’ici au 6 décembre est trop court. En revanche, il reste ouvert à la proposition en cas de report des élections.
Même son de cloche du côté du Groupe international de contact, jeudi 17 septembre, qui regroupe des pays européens et latino-américains. Mais ce report est « impossible », selon le président vénézuélien. « Ce serait contraire à la Constitution », assure le chef de l’État, qui contribue ainsi à approfondir un peu plus la fracture au sein de l’opposition.