Vers un Forum social mondial 2,0

Depuis maintenant plusieurs années, des mouvements ont profité des échanges internationalistes qui se sont produits dans de grandes coalitions comme Via Campesina, la Marche mondiale des femmes et bien d’autres, sans compter les processus semi-étatiques comme l’ALBA sous l’initiative vénézuélienne. À des niveaux différents selon le moment et le lieu, le FSM a été le miroir et parfois l’incubateur, de ces coalitions. Il a été également un site pour approfondir la réflexion, connaître les diverses expériences et même sortir des sentiers battus. Malgré la persistance de réflexes bureaucratiques et d‘accointances questionnables avec des pouvoirs politiques et financiers, le FSM est resté proche des mouvements et des luttes, notamment grâce au travail infatigable de quelques personnalités comme Chico Whitaker.

17 ans plus tard, la question se repose puisque les mouvements se retrouvent devant une autre configuration politique. Au bout du compte, la raison d’être du FSM a été de définir et d’élaborer, intellectuellement parlant, une dimension internationale aux stratégies des mouvements. Cette nécessité demeure, compte tenu de la dimension internationale de la mondialisation capitaliste. Mais le contenu et les formes de cette dimension internationale et/ou mondiale doivent évoluer pour tenir compte de l’évolution du contexte. De nouveaux défis intellectuels confrontent l’intellect, par exemple, l’origine et l’impact des néo-autoritarismes et de leurs « monstres » (dans la mouvance d’extrême droite sous diverses bannières). Le déclin et même la chute des gouvernements progressistes imposent de réfléchir la relation au pouvoir et les alliances nécessaires pour bloquer la dérive. Les mécanismes d’élaboration de stratégies transnationales doivent être renouvelés.

 

Un nécessaire « réarmement » intellectuel du Forum

Il faut, selon Edgardo Lander, Gustave Massiah, Geneviève Azam, Brian Ashley, Daniel Chavez, Jennifer Cox, Francine Mestrum, Maher Hanine et plusieurs camarades, travailler sur plusieurs questions simultanément :

·         Repenser la crise actuelle comme une question de « civilisation » qui établit les connexions entre les réalités sociales, économiques, écologiques, politiques, culturelles et les concepts avec lesquels ces réalités ont été abordées dans la modernité.

·         Mieux comprendre la réorganisation économique en cours via la destruction du collectif ouvrier, l’automation, le passage d’une structure d’encadrement « biopolitique »

·         Faire un bilan rigoureux des expériences transformationnelles du passé, des mouvements socialistes européens jusqu’aux luttes de libération nationale dans le sud.

·         Mieux comprendre la montée de la droite et voir ce que la gauche n’a pas fait et n’a pas dit pour imposer un autre paradigme que celui du « tout-le-monde-contre-tout-le-monde. Mieux analyser le travail « culturel » de la droite, dans le réseau dense d’interventions et d’institutions qui œuvrent dans tous les replis de la société et comprendre davantage les ressorts d’un certain « populisme » de droite qui fait appel aux peurs et aux « valeurs » du chacun-pour-soi.

·         Décortiquer et démonter les mécanismes des idéologies identitaires, autoritaires et violentes inspirées des formes réactionnaires s’exprimant de diverses manières, y compris sous le couvert de la religion (pas seulement l’islam).

·         Enquêter sur les sujets de la transformation en cours, dans le contexte des nouvelles compositions de classe, du déclin d’acteurs traditionnels (le mouvement ouvrier) et de l’émergence de nouvelles résistances sociales et écologistes.

·         Travailler davantage sur les mécanismes pour renforcer la démocratie directe, l’autogestion, l’appropriation collective et d’autres mécanismes ébauchés par les mouvements populaires ces dernières années.

·         Développer la critique du « modèle » extractiviste et penser une transition démocratique et populaire pour s’en sortir.

·         Repenser l’articulation entre mouvements populaires, partis de gauche et État, « désétatiser » la stratégie de l’émancipation.

·         Davantage intégrer dans nos recherches les expérimentations du sud, confrontant ainsi l’européocentrisme de la pensée critique.

·         Replacer au centre de la réflexion une perspective internationaliste qui échappe à toute instrumentalisation.

·         Travailler à traduire des projets créatifs à l’échelle locale en des perspectives de transformation à plus grande échelle.

·         Construire des moyens de communication contre-hégémoniques, ainsi que des espaces publics et démocratiques. Développer avec des intellectuels de nouvelles méthodologies œuvrant à partir d’une sociologie des émergences (selon l’expression de Boaventura Sousa Santos)

 

En finir avec de fausses solutions

Il ne s’agit pas, contrairement à une crainte partagée par certains camarades, de transformer le FSM en une nouvelle « Internationale », mais de lui permettre d’aider les mouvements à développer les nombreux outils dont ils ont besoin pour faire face aux défis actuels. En bref, le Forum est un éternel processus, un incubateur de moyens et de débats qui tout en restant pluraliste et ouvert, lutte contre la fragmentation des mouvements et des luttes. La formule de départ du Forum, formulée par Chico Whitaker, reste, dans ses grandes lignes, adéquate : « un espace ouvert, au niveau mondial, qui facilite le mieux possible la réflexion et l’articulation horizontale de mouvements sociaux et organisations de la société civile engagées dans le combat pour « un autre monde possible » et qu’il stimule un nombre croissant de citoyens et citoyennes à  participer de cette lutte ».

Évidemment, le FSM n’est pas là pour définir la « ligne juste », mais il peut travailler de manière à ce que plusieurs élaborations stratégiques se produisent. Comme l’affirme Kamal Lahbib, le Forum, via ses membres, peut articuler des prises de position, à condition qu’elles soient suivies d’actions de pression, de campagnes. Selon Raphael Canet, le Forum doit partir d’une compréhension commune qui affirme qu’il n’y a pas de stratégie unique du changement social, mais des stratégies à plusieurs niveaux qui découlent de la diversité créatrice des différentes initiatives : « Ce qui devient fondamental dans le contexte actuel, c’est de donner un sens commun à la multiplicité des luttes en cours. Il devient donc impératif de ne pas sombrer dans le dogmatisme. Il faut multiplier les espaces d’échange pour entrer en dialogue avec ces mouvements afin d’ancrer l’analyse sur les luttes en cours, sur les revendications qui émanent de ces mobilisations, et non sur des cadres théoriques posés a priori ».

De la politique de la peur à la politique de l’espoir

Pour avancer dans cette voie, il faut beaucoup de concentration. On peut penser, par exemple à :

  • La mise en place de noyaux de débats stratégiques transnationaux permanents, pour alimenter les débats pendant et entre les Forums. Ces noyaux peuvent « décoloniser le savoir », pour reprendre l’expression de Boaventura Sousa Santos, et produire de nouvelles connaissances et de nouvelles hypothèses sur les alternatives au capitalisme, qui viennent des luttes et qui retournent dans les luttes,
  • La définition d’axes prioritaires, autour des questions qui interpellent les mouvements populaires et qui doivent être abordés lors des Forums d’une manière systématique, pour encourager (et non imposer) des convergences. Ces axes doivent également être l’objet de travaux permanents.
  • L’élaboration d’une plateforme conviviale pour les mouvements citoyens qui veulent utiliser le Forum comme une occasion et un moyen de mobilisation populaire.
  • La revitalisation des outils du Forum (le secrétariat, le conseil international, les plateformes de communication (je ne développe pas cela davantage car cela est l’objet du travail d’autres camarades).

À la fin, on pourrait avoir des forums moins éparpillés, mieux préparés et mieux articulés, avec des moyens techniques adéquats, notamment au niveau de la communication et de l’information. Il pourrait y avoir une emphase sur les Forums régionaux et sectoriels, tout en pensant, à tous les 2-3 ans, d’organiser un rassemblement mondial. Le FSM ne sera jamais rien d’autre qu’un outil, un lieu utile pour favoriser la construction d’alternatives et de construire la convergence, un moment de débats intenses.

 

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