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Par Tiago Albuquerque
Le 7 septembre dernier, le peuple albanais a franchi le cap des 100 jours de manifestations quotidiennes et ininterrompues. La génération Z a d’abord protesté contre l’octroi de concessions foncières dans des zones de réserve environnementale à des groupes immobiliers internationaux. Ce mouvement est devenu une mobilisation permanente de divers secteurs de la société qui réclament la destitution du premier ministre pour ses pratiques peu républicaines et son manque de transparence.
Depuis 2024, le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, négocie l’acquisition de l’île de Sazan, une réserve environnementale importante et stratégique située en Albanie. La région abrite des populations entières de flamants roses, d’où le nom du mouvement : « Révolution des flamants roses », ainsi que diverses autres espèces de la faune et de la flore.
Kushner souhaite y construire un centre de villégiature de grand luxe et il est prêt à payer 1,4 milliard de dollars au gouvernement albanais. Bien que des barbelés aient déjà été installés et que l’on puisse entendre le bruit des excavatrices sur place, la population n’a pas été consultée. De plus, la législation du pays a été modifiée à plusieurs reprises pour « s’adapter » aux investisseurs. La loi 21/2024, par exemple, abolit la protection des lieux menacés.
Les manifestations du peuple albanais dépassent la lutte légitime pour l’autodétermination et constituent, plus largement, une métaphore des luttes populaires contre l’accaparement de l’État par les oligarques et les groupes néolibéraux et contre les manœuvres du capital transnational.
Les témoignages faisant état de violences sont récurrents. Les agences de sécurité dans des zones privées liées aux investissements du gendre de Trump et la police dans la capitale, Tirana, répriment durement les manifestations. La population rejette tant le Parti socialiste, actuellement au pouvoir et dirigé par le premier ministre Edi Rama, que le Parti démocratique de Sali Berisha, dans l’opposition. Ce phénomène révèle une crise de représentation au sein de la démocratie albanaise.
Dans le cas de l’île de Sazan, le gouvernement a appliqué le modèle de gouvernance environnementale néolibérale décrit par Angela Carter, Gail Fraser et Anna Zalik. Il s’agit d’une simplification et d’un assouplissement de la politique environnementale, d’une concentration des décisions au sein d’organismes axés sur le développement économique et de la mise en place d’obstacles croissants à la participation publique.
En Albanie, la politique économique menée au cours des trois dernières décennies a favorisé une concentration accrue des revenus. L’une des conséquences de cette situation est l’exode massif des jeunes vers l’étranger. Près de la moitié de la population albanaise vit aujourd’hui à l’étranger.
En toile de fond de cette crise, la perspective de l’adhésion tant attendue du pays à l’Union européenne (UE) est devenue, ces dernières années, de plus en plus concrète. L’UE devient ainsi un acteur supplémentaire à observer dans ce contexte.
En somme, ce conflit oppose, d’un côté, des milliardaires qui ont depuis longtemps perdu tout contact avec la réalité et qui considèrent le monde comme un gigantesque parc d’attractions où tout est permis. De l’autre, les résident.es d’une île dont le salaire mensuel ne suffirait pas à payer une seule nuit dans le type d’hébergement qu’on prévoit d’y construire.
Au milieu de tout cela, l’État, pris en otage par des technocrates et des groupes politiques dont le seul but est leur propre enrichissement, n’a en aucun cas rempli son devoir de réduction de l’écart des revenus.
Toute prévision quant à l’issue de cette histoire semble prématurée. Les élections de mai 2025 ont permis au Parti socialiste de remporter un quatrième mandat consécutif, ce qui, en théorie, renforce sa légitimité. Parallèlement, les manifestations du 20 juin ont rassemblé 100 000 personnes à Tirana, ce qui, dans un pays de 2,4 millions d’habitants, constitue un exploit considérable.
Des changements politiques à court terme semblent peu probables. Cependant, la Révolution des flamants roses tire surtout son importance de la transformation de la culture politique, parce qu’elle place la population au cœur des décisions qui la concernent.








