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Enzo Richard, correspondant
Elle est lesbienne, mère de deux fils et coprésidente de l’AfD, un parti qui a inscrit la « remigration » dans son programme. Alice Weidel incarne ce que les chercheur.euses appellent l’homonationalisme : brandir les droits LGBTQIA+ pour mieux exclure.
Le 9 septembre, au Parlement allemand, le chancelier Friedrich Merz a accusé l’Alternative pour l’Allemagne (AfD, extrême droite) de viser un « nettoyage ethnique ». Trois jours plus tôt, le parti avait remporté les élections régionales de Saxe-Anhalt. En face de lui, la coprésidente Alice Weidel, 47 ans, qui vit avec une femme et élève deux fils. Ce paradoxe n’a rien d’un accident : c’est une stratégie.
Le nom d’un mécanisme
Cette stratégie a un nom : l’« homonationalisme », théorisé en 2007 par la chercheuse Jasbir K. Puar dans Terrorist Assemblages, dans l’après-11 septembre. Des États libéraux y intègrent certain.es sujets queers à la nation, à condition de désigner comme menace des populations musulmanes ou orientalisées. Les droits LGBTQIA+ ne sont plus niés : ils sont récupérés. La tolérance devient un argument, et non un principe.
Une vie privée à contre-courant
Depuis 2009, Alice Weidel partage sa vie avec Sarah Bossard, productrice de cinéma suisse née au Sri Lanka. Son parti, lui, défend une famille faite d’un « père, d’une mère et d’enfants ».
Le fossé est ancien. En 2017, la co-présidente de l’AfD s’opposait au mariage pour les couples de même sexe, et l’AfD a utilisé son image sur une affiche : « Mariage pour tous, si le pays est islamisé ? ».
La même année, Alice Weidel affirmait que les personnes gaies et lesbiennes étaient plus menacées par des agressions de migrant.es musulman.es que par les limites à l’égalité, et qualifiait l’AfD de « seule force protectrice ». C’est le mécanisme décrit plus haut, en actes.
En 2023, elle lançait « Je ne suis pas queer ». Sa ligne est claire : l’homosexualité privée passe, la diversité de genre est combattue. En juillet 2026, elle a pourtant affirmé que les relations de même sexe devaient être traitées à égalité, sans renoncer à la famille traditionnelle comme idéal.
De Potsdam à Riesa
Tout s’accélère en novembre 2023. Près de Potsdam, des membres de l’AfD, des militant.es identitaires et des donateur.trices fortuné.es se réunissent en secret. Parmi les personnes présentes, Roland Hartwig, conseiller personnel de Weidel. La « remigration » vise non seulement les personnes qui demandent l’asile, mais aussi les étranger.ères qui résident En Allemagne et les celles et ceux qui ont la citoyenneté allemande jugé.es « non assimilé.es ».
Révélé en janvier 2024 par le média d’enquête allemand Correctiv, le projet fait de « remigration » l’« Unwort des Jahres », le « mot-tabou de l’année 2023 » que des linguistes dénoncent comme un terme de camouflage. Un an plus tard, à Riesa, Weidel s’approprie pourtant le mot : si cela doit s’appeler remigration, alors ce sera remigration. Il entre au programme. Sa propre compagne, elle, est née au Sri Lanka.
Séduire les villes
L’enjeu est aussi géographique. Le 6 septembre, l’AfD a récolté environ 44 % des voix en Saxe-Anhalt, un Land de l’Est, plus du double de 2021. À Berlin, elle est créditée de 16 %. Pour un parti qui peine dans les grandes villes, une ancienne de Goldman Sachs, lesbienne et mère de famille, est un atout d’image. C’est d’ailleurs pour adoucir celle du parti qu’elle est devenue tête de liste en 2017.
Un modèle qui voyage
La recette se décline ailleurs. En France, le député du Rassemblement national (extrême-droite) Jean-Philippe Tanguy parle publiquement de son homosexualité et juge l’électorat de son parti plus tolérant que celui des Républicains (droite). Au Québec, Éric Duhaime, chef du Parti conservateur du Québec, a publié en 2017 La fin de l’homosexualité et le dernier gay, où il juge le combat pour les droits gais gagné et dénonce un « lobby gay ». En 2023, il a lancé une pétition contre le financement public d’activités exposant les enfants aux drag queens.
Rien n’illustre avec autant de cruauté le cynisme homonationaliste : utiliser des privilèges individuels pour liquider les solidarités collectives et rendre l’exclusion socialement désirable.
Un rempart qui ne s’achète pas
Ailleurs, la montée de courants nationalistes s’est accompagnée d’attaques contre les droits LGBTQIA+ : la Russie a classé la communauté « extrémiste », et Viktor Orbán interdit la Marche des fiertés au nom de la protection des enfants. Une vitrine ne protège personne : elle montre surtout ce que l’on veut exposer. Reste une question : peut-on protéger une minorité en désignant une autre comme menace ?








