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Entrevue avec Njoya Mohamed Abdelaziz par Marcelle Imelda Njiki , Correspondante

Dans l’Extrême-Nord du Cameroun, la menace de Boko Haram demeure une réalité quotidienne. Après près de seize années de violences, les opérations militaires ont permis de contenir en partie le groupe djihadiste, sans toutefois éliminer les causes profondes de la radicalisation. Pour M. Njoya Mohamed Abdelaziz leader religieux engagé dans la prévention de l’extrémisme violent, la solution ne réside pas seulement dans la sécurité : elle passe aussi par l’emploi, l’éducation et une autre manière de transmettre le message religieux.
Les images des attaques de Boko Haram ont marqué durablement les populations du nord du Cameroun. Des villages détruits, des milliers de victimes et des déplacements massifs ont profondément transformé cette région frontalière du Nigeria. Mais les conséquences du conflit sont aussi plus discrètes. Elles s’immiscent dans les familles, où l’idéologie du groupe armé continue parfois de séduire une partie de la jeunesse.
« L’impact de Boko Haram est tel que, dans certaines familles, des jeunes adhèrent à cette idéologie alors que leurs parents la rejettent complètement », explique M.Njoya Mohamed Abdelaziz qui travaille depuis plusieurs années avec des organisations religieuses et de dialogue inter-religieux sur la prévention de la radicalisation.
Selon lui, les destructions matérielles et les pertes humaines ne racontent qu’une partie de l’histoire. La fracture sociale et idéologique provoquée par le conflit constitue aujourd’hui un défi tout aussi important.
Le chômage ouvre la porte, l’idéologie fait le reste
Pendant plusieurs années, M.Njoya Mohamed abdelaziz et d’autres chercheurs de terrain ont tenté de comprendre pourquoi certains jeunes choisissaient de rejoindre Boko Haram. Leur conclusion est claire : la radicalisation repose sur deux grands facteurs.
Le premier est économique. Dans une région marquée par le chômage, la précarité et le manque de perspectives, de nombreux jeunes se sentent abandonnés. « Quand un jeune n’a aucune perspective d’avenir et que l’État ne lui offre rien, il devient particulièrement vulnérable.»
Mais, à ses yeux, ce n’est pas la pauvreté qui constitue le principal danger. « La cause idéologique est encore plus importante. C’est elle qui alimente le recrutement. » Les recruteurs djihadistes savent exploiter les difficultés sociales. Ils offrent une aide financière, un soutien matériel et un discours religieux présenté comme une réponse aux frustrations quotidiennes. « Ils arrivent avec de l’argent, de la logistique et la promesse d’une vie meilleure. Pour un jeune sans emploi, cette proposition devient très difficile à refuser. »
Un recrutement lent et méthodique
Contrairement à l’image d’un recrutement brutal, M. Cheick décrit une stratégie beaucoup plus progressive. Les groupes extrémistes commencent par multiplier les prêches dans les mosquées, les villages et les communautés. Ces interventions sont souvent accompagnées de dons destinés aux familles les plus démunies. « Ils utilisent le nom de Dieu, parlent du paradis et profitent du fait que l’État est souvent absent dans certaines localités. »
Ce travail de proximité permet d’établir un lien de confiance avant de proposer aux jeunes de rejoindre les groupes armés. Pour M.Njoya Mohamed abdelaziz cette stratégie s’est développée progressivement après l’arrivée, il y a une vingtaine d’années, de courants salafistes rigoristes qui ont diffusé une interprétation très radicale de l’islam dans certaines
communautés.
La déradicalisation est possible
Face à cette situation, plusieurs organisations camerounaises, en collaboration avec des responsables religieux, ont mené des recherches et formulé des recommandations auprès des autorités. Parmi les principales réalisations figure la création d’un centre de désarmement, de démobilisation et de réinsertion destiné aux anciens combattants. Pour M. Cheick, cette initiative allait dans la bonne direction. « Oui, la déradicalisation est possible, affirme-t-il. Mais elle exige une véritable volonté politique et un suivi dans le temps. »
Or, selon lui, ce suivi n’a pas toujours été assuré. Faute d’accompagnement durable, plusieurs jeunes auraient quitté les centres de réinsertion avant de retourner dans les zones contrôlées par les groupes armés. « On ne peut pas simplement sensibiliser les jeunes et ensuite les laisser sans solution. »
Donner des perspectives plutôt que des discours
Pour prévenir la radicalisation, M. Cheick insiste sur l’importance de créer de véritables perspectives économiques. Des programmes financés par différents partenaires ont déjà permis à plusieurs centaines de jeunes de lancer une activité génératrice de revenus,
notamment grâce à des motos-taxis ou au financement de petits commerces.
Ces projets, explique-t-il, ont montré qu’une activité économique stable réduit considérablement les risques de recrutement. Mais il souhaite aller plus loin.
Il travaille actuellement à la création d’un événement annuel consacré à la jeunesse musulmane, où des entrepreneurs, universitaires, scientifiques et autres personnalités reconnues viendraient partager leur parcours. « Beaucoup de jeunes musulmans n’ont pas de modèles de réussite auxquels s’identifier. Nous voulons leur montrer qu’il existe d’autres chemins que celui de la violence. »
Repenser le discours religieux
Au-delà des enjeux économiques, M. Cheick estime que les responsables religieux doivent eux aussi faire évoluer leurs pratiques. Selon lui, les sermons devraient davantage mettre en valeur les dimensions sociales de l’islam : le respect du voisin, l’engagement citoyen, le
travail, l’éducation et le vivre-ensemble.
« Le véritable message de l’islam est celui du respect de l’autre, de la paix et de la justice.
C’est ce message que nous devons transmettre aux jeunes. » Il souligne également que la prévention passe par une meilleure formation des imams, des chefs traditionnels et des leaders communautaires, capables de déconstruire les discours extrémistes avant qu’ils ne
prennent racine.
Un combat de longue haleine
Malgré les difficultés, M.Njoya Mohamed abdelaziz demeure optimiste. Les campagnes de sensibilisation menées depuis plusieurs années ont déjà permis de convaincre de nombreuses familles et d’empêcher certains jeunes de rejoindre les groupes armés.
Mais il insiste sur un point : la lutte contre la radicalisation ne pourra réussir que si elle s’inscrit dans une stratégie globale. « La sécurité est indispensable, mais elle ne suffit pas. Il faut aussi de l’éducation, des emplois, des modèles positifs et une présence constante de
l’État auprès des populations. »
Pour lui, c’est seulement en offrant un avenir crédible à la jeunesse que le Cameroun pourra réduire durablement l’influence de Boko Haram et des autres mouvements extrémistes. La bataille contre la radicalisation ne se gagnera pas uniquement sur les champs de bataille. Elle se jouera aussi dans les écoles, les lieux de culte, les centres de formation et partout où des jeunes cherchent des raisons d’espérer.








