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Par Tiago Albuquerque, correspondant
Le 4 octobre prochain, le Brésil tiendra des élections générales afin d’élire le président de la République, les gouverneurs.eures des États, les députés.es et les sénateurs.rices. Sur le plan régional, la réélection du président Lula représente la dernière ligne de défense contre la progression de l’extrême droite en Amérique du Sud et, à l’échelle nationale, un rempart contre la tentative de rupture démocratique recherchée par Bolsonaro et son groupe politique.
L’actuel président, Luiz Inácio Lula da Silva, tente d’obtenir un quatrième mandat présidentiel dans une course qui s’annonce serrée, selon les sondages, face à Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro. Ce dernier, assigné à résidence, a été condamné en 2025 pour tentative de coup d’État, entre autres crimes.
La possibilité d’une rupture démocratique demeure réelle. La justice électorale brésilienne est actuellement présidée par un juge nommé par Jair Bolsonaro lorsque celui-ci était président, et qui s’est montré partial dans des jugements récents. Selon le politologue Celso Rocha de Barros, cela pourrait accroître le risque que des actions illégales menées par la campagne de Flávio à l’approche du scrutin ne soient pas dûment réprimées.
Sur le plan international, le gouvernement Trump tente de créer de l’instabilité dans le pays en imposant des droits de douane sur des produits brésiliens en invoquant le jugement défavorable rendu contre Bolsonaro et en suspendant les visas de magistrats de la Cour responsables du procès de l’ancien président emprisonné.
Une tentative de coup d’État persistante
La démocratie brésilienne a été mise à rude épreuve au cours des dix dernières années. En 2016, un coup d’État institutionnel soutenu par le Congrès, les grands médias et certains secteurs du pouvoir judiciaire a destitué l’ancienne présidente Dilma Rousseff, élue sous la bannière du Parti des travailleurs, une formation de centre gauche à laquelle appartient également le président Lula. Le motif invoqué était le recours présumé à des manœuvres comptables.
En 2018, la candidature du président Lula à la présidence de la République a été bloquée par un juge de première instance qui, peu après, a quitté la magistrature pour devenir ministre de la Justice du président Bolsonaro, révélant clairement la partialité de son jugement.
La tentative de coup d’État a pris sa forme la plus visible le 8 janvier 2023. Refusant d’accepter la défaite électorale de 2022, des partisans de Bolsonaro se sont rendus sur la place des Trois-Pouvoirs, à Brasília, avant d’envahir et de saccager les sièges du Congrès national, de la Cour suprême fédérale et du palais du Planalto. Les dommages causés ont été estimés à plus de 15 millions de dollars. Ils ont également bloqué des routes partout au pays et encerclé des casernes, réclamant une intervention militaire sur le modèle du coup d’État de 1964, avec la suppression des droits individuels et collectifs et la proclamation de l’état de siège.
C’est en raison de sa participation à la planification et à l’exécution de cette tentative de coup d’État que Jair Bolsonaro a été condamné à 27 ans de prison, peine qu’il purge actuellement à domicile.
L’extrême droite en croissance au Brésil
Le gouvernement de Jair Bolsonaro (2018-2022) a été désastreux pour le pays. La culture, la science et la liberté de la presse ont constamment été attaquées. Des affaires manifestes de corruption ont impliqué à plusieurs reprises Jair Bolsonaro et sa famille dans l’exercice de fonctions publiques. Une étude du Lowy Institute, en Australie, a classé sa gestion de la pandémie comme la pire au monde. Le Brésil représente 2 % de la population mondiale, mais a enregistré 10 % des décès attribués à la COVID-19. Alors, malgré autant de preuves d’incompétence et de corruption, pourquoi la famille Bolsonaro continue-t-elle d’obtenir autant de voix?
Le Brésil est un pays extrêmement inégalitaire, avec un coefficient de Gini de 0,5 contre 0,3 au Canada, par exemple. Il se divise essentiellement entre un petit groupe qui détient près de la moitié de la richesse du pays, une immense classe moyenne urbaine et quelque 20 % de la population disposant de très faibles revenus.
Selon le sociologue Jessé Souza, auteur du livre A classe média no espelho (La classe moyenne dans le miroir), publié en 2018, une part importante de cette vaste classe moyenne craint de perdre ses petits privilèges et intègre des valeurs libérales et protofascistes, notamment la valorisation du marché, la méritocratie, la hiérarchie, l’autorité et la répression. Le discours de l’extrême droite convient donc parfaitement à cette partie de la population.
Le Brésil a connu sa Belle Époque durant les deux premiers gouvernements du président Lula, de 2003 à 2006 et de 2007 à 2010, avec une forte hausse des revenus, une réduction de la pauvreté, une progression de la consommation et du crédit, une expansion de l’enseignement universitaire ainsi qu’une augmentation des réserves internationales. Le niveau de l’emploi a recommencé à progresser, tout comme le revenu moyen. Le Brésil est devenu la cinquième économie mondiale.
Cette « ascension de la classe C » , comme le phénomène a été désigné, a suscité une forte réaction précisément au sein de la partie conservatrice de la classe moyenne, qui s’identifie à la frange la plus riche de la société sans pour autant en faire partie.
Un exemple révélateur de cette réaction a été enregistré par la presse lors d’une réunion ministérielle tenue le 22 avril 2020. Le ministre de l’Économie de Bolsonaro, le banquier Paulo Guedes, y critiquait la démocratisation des voyages internationaux parmi les Brésiliens et déclarait littéralement : « vous voulez que les employées domestiques aillent à Disney ? »
Cette déclaration rejoint directement l’argument de Jessé Souza : pour la fraction la plus conservatrice de la classe moyenne, l’ascension des pauvres ne suscite pas seulement une concurrence économique, mais aussi un malaise provoqué par la perte de distinction sociale. Les aéroports, les universités, les restaurants et les voyages cessent alors d’être des espaces exclusifs.
Une autre raison expliquant la persistance de la force électorale de l’extrême droite tient au fait que, depuis 2003, le Brésil a été gouverné majoritairement par le Parti des travailleurs. Le PT, le parti de Lula et de Dilma Rousseff, situé au centre gauche, a gouverné le Brésil pendant 17 des 23 dernières années.
Cette situation conduirait toute une génération de jeunes à associer l’ensemble des problèmes auxquels le pays est confronté aux gouvernements de ce parti. Il s’agit pourtant d’un grave raisonnement fallacieux puisque, tout au long de son histoire et à de très rares exceptions près, le Brésil a toujours été gouverné par la droite.
De plus, cette génération de jeunes, qui constitue le groupe d’âge le plus nombreux du pays, n’a pas vécu les 21 années de la dictature militaire brésilienne, qui a duré de 1964 à 1985. Elle ne mesure donc pas pleinement ce que représentent la perte des libertés, le terrorisme d’État, la torture, la censure préalable et l’absence d’un État de droit.
Les élections du 4 octobre au Brésil constitueront un moment déterminant pour le continent sud-américain. Après les récentes victoires de la droite en Argentine, au Pérou, au Chili, en Colombie, en Bolivie, au Paraguay et en Équateur, auxquelles s’ajoute l’intervention criminelle du gouvernement Trump au Venezuela, le peuple brésilien aura devant lui un choix clair. D’un côté, la poursuite de politiques destinées à enrichir les plus pauvres, comme en témoigne la récente réforme fiscale menée par Lula pour augmenter l’imposition des plus riches et élargir les exemptions accordées aux plus pauvres. Du côté de l’extrême droite, le scénario est déjà connu : corruption, attaques contre les institutions démocratiques et la culture, soumission aux États-Unis et tentatives constantes d’instaurer dans le pays un régime militaire et milicien.







