Par Isabel Cortés, correspondante

Depuis minuit le 18 août 2026, les 74 fréquences de Radio Nacional de Colombia et les 20 Radios de la Paix ont cessé de diffuser bulletins d’information et programmation régionale. Une directive de la nouvelle direction d’Inravisión a centralisé le signal depuis Bogotá, selon un schéma « exclusivement musical » jusqu’à nouvel ordre. Le transmetteur est demeuré allumé ; le journalisme produit dans les territoires, non.

Huit jours plus tôt, ces mêmes fréquences servaient pourtant à informer les communautés touchées par le tremblement de terre de magnitude 7,4 qui venait de frapper le pays.

Cette mise au silence constitue l’une des premières manifestations d’une transformation politique beaucoup plus vaste entreprise par le gouvernement d’Abelardo de la Espriella, arrivé au pouvoir le 7 août sous la bannière de la « Patrie Miracle ». En quelques semaines, religion, pouvoir politique et alignement géopolitique se sont entremêlés au point de soulever une question fondamentale : jusqu’où peut aller cette contre-révolution culturelle sans remettre en cause le caractère laïque et pluraliste de l’État colombien ?

Faire taire les territoires

Le gouvernement a présenté la suspension de la programmation de la radio publique comme le démantèlement d’un prétendu « appareil de propagande ». La Fondation pour la liberté de la presse (FLIP), la Mission d’observation électorale (MOE) et l’Association mondiale des radios communautaires (AMARC) ont dénoncé une décision qui touche plus de 463 000 personnes, principalement dans des municipalités rurales, autochtones, paysannes et afrodescendantes liées à l’Accord de paix de 2016.

Les Radios de la Paix sont précisément nées de cet accord comme engagement de l’État, et non d’un gouvernement particulier. Leur programmation locale — environ 43 heures par semaine — donnait notamment la parole aux victimes, aux signataires de l’accord, aux communautés ethniques et aux organisations sociales.

Maintenir les fréquences en ondes en y diffusant de la musique ne remplace pas cette fonction. Jusqu’où une réorganisation administrative peut-elle interrompre le droit des communautés à produire, recevoir et confronter de l’information sur leur propre territoire ?

La « Patrie Miracle » à l’assaut de la laïcité

De la Espriella s’est présenté comme un athée repentant converti au catholicisme et au sionisme. Il est arrivé au pouvoir avec l’appui de secteurs évangéliques mobilisés autour de la promesse d’une « Patrie Miracle ».

Son assermentation, le 7 août, a donné le ton. Un rabbin, un pasteur évangélique et un monseigneur catholique y ont participé. Le rabbin David Michaan a conclu son intervention par « Vive la Colombie et vive Israël », tandis que le nouveau président lançait : « Fermes pour la patrie, vive le Christ Roi ! »

La dimension religieuse de cet acte d’État a provoqué une controverse telle qu’un tribunal a par la suite ordonné au président de présenter des excuses publiques, estimant que la frontière entre foi personnelle et caractère laïque de la République avait été franchie.

La « bataille culturelle » ne s’est toutefois pas limitée aux symboles.

À la direction de l’ICBF (Instituto Colombiano de Bienestar Familiar – organisme de l’État colombien chargé de protéger les droits des enfants et des adolescents du pays), María Carolina Restrepo, a ordonné le retrait d’une murale du collectif infantile Resistencia Chiquita, né après le féminicide de la fillette autochtone Yuliana Samboní en 2016, et demandé de cesser d’utiliser le terme « fillettes » dans les communications de l’organisme.

En Éducation, la ministre Viviane Morales, proche des secteurs pentecôtistes et évangéliques, a poussé une réforme permettant aux Églises et organisations religieuses de participer au développement de composantes pédagogiques et administratives dans les établissements publics.

Le gouvernement est également intervenu dans les universités. De la Espriella a renouvelé massivement ses délégués dans les conseils supérieurs de 15 universités publiques. La nomination la plus controversée est celle du prêtre Rodolfo Londoño de la Espriella, affecté au palais présidentiel, comme représentant présidentiel dans cinq établissements parmi les plus influents du pays.

Ces représentants peuvent peser sur l’élection des recteurs, les budgets et les réformes internes. Pour une partie de la communauté universitaire, l’avancée de figures religieuses dans la gouvernance d’établissements constitutionnellement laïques constitue donc un signal d’alarme.

Des territoires autochtones aux intérêts américains

Cette offensive idéologique touche également les territoires autochtones.

Pendant que la radio publique se taisait, la Defensoría régionale du Magdalena préparait une visite du Département d’État américain destinée à « connaître de première main la situation de la liberté religieuse ». Parmi les questions soulevées figuraient les difficultés d’évangélisation dans les communautés autochtones de la Sierra Nevada de Santa Marta ainsi que la présence de communautés juives et musulmanes.

Des organisations autochtones, dont l’ONIC et le CRIC, dénoncent justement l’ingérence religieuse dans les territoires ancestraux.

La défense de la « liberté religieuse » se heurte ici à une autre liberté : celle des peuples autochtones de préserver leurs propres systèmes spirituels, sociaux et territoriaux.

Religion, armée et nouvel alignement géopolitique

La « Patrie Miracle » possède enfin une dimension internationale. 

En pleine urgence humanitaire provoquée par le séisme du 10 août, le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, a annoncé que le gouvernement De la Espriella avait autorisé des opérations militaires conjointes sur le territoire colombien pour combattre le « narcoterrorisme ».

Membres de la délégation d’aide humanitaire israélienne envoyée en Colombie après le tremblement de terre.
Membres de la délégation d’aide humanitaire des Forces de défense d’Israël (FDI) envoyée en Colombie à la suite du tremblement de terre. | Crédit : Forces de défense d’Israël (FDI).

Alors que des centaines de personnes demeuraient sous les décombres, l’exécutif a privilégié l’arrivée d’équipes de recherche et de sauvetage des États-Unis, du Salvador, de l’Équateur et d’Israël. La présence de 82 membres des Forces de défense israéliennes a suscité le rejet de secteurs pro-palestiniens, qui y ont vu une instrumentalisation politique de la tragédie.

L’autorisation d’opérations conjointes avec les États-Unis a par ailleurs été accordée sans permission du Sénat ni avis préalable du Conseil d’État, ouvrant un débat sur le respect des procédures constitutionnelles encadrant la présence de troupes étrangères.

Le 26 août, le général Francis L. Donovan, commandant du Commandement Sud des États-Unis, est arrivé en Colombie pour rencontrer le nouveau haut commandement militaire. Au programme : renseignement, reconnaissance, opérations spéciales et éventuelle adhésion colombienne à la Coalition des Amériques promue par l’administration Trump.

Parallèlement, De la Espriella a annoncé le rétablissement des relations avec Israël, la reconnaissance des Hauteurs du Golan, l’ouverture d’une ambassade à Jérusalem et le retrait de la Colombie de la Cour pénale internationale.

Le christofascisme comme projet politique

La théologienne allemande Dorothee Sölle a forgé le terme « christofascisme » pour désigner l’instrumentalisation de la foi chrétienne au service de la domination politique. Dans la Colombie de la « Patrie Miracle », le concept trouve un écho dans plusieurs transformations simultanées : présence croissante de figures religieuses au sein de l’État, primauté accordée aux « valeurs traditionnelles » sur la laïcité, pressions exercées sur les cosmovisions autochtones et rapprochement avec le sionisme chrétien et la politique étrangère américaine.

Ces transformations ne se font cependant pas sans résistance. Organisations autochtones, syndicats enseignants, parlementaires d’opposition, défenseurs de la liberté de la presse et collectifs de femmes se mobilisent et utilisent les recours judiciaires.

La Constitution de 1991 et l’Accord de paix demeurent, eux aussi, des instruments de résistance.

L’enjeu dépasse donc l’alternance entre deux gouvernements. Il s’agit de savoir si un État constitutionnellement laïque, multiethnique et pluraliste peut résister à la fusion du pouvoir politique, du fondamentalisme religieux et d’intérêts géopolitiques externes.

Car la démocratie ne se défend pas seulement dans les urnes. Elle se défend aussi sur les fréquences radio, dans les salles de classe et les universités, dans les páramos et dans les montagnes sacrées où résonnent encore les voix de celles et ceux qui refusent de disparaître.

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Isabel Cortés
Isabel Cortés est journaliste colombienne avec plus de 14 ans d’expérience en journalisme d’investigation et en conseil pour les publications scientifiques. Son parcours s’est concentré sur la défense de la liberté de la presse, des droits humains et la promotion d’un journalisme indépendant et à impact social. Jusqu’en 2023, elle a occupé le poste de Directrice numérique de la Corporation des Journalistes du Valle del Cauca en Colombie, où elle a dirigé des stratégies visant à renforcer la profession journalistique et à promouvoir un environnement informationnel plus juste, libre et sécurisé pour les journalistes et celles et ceux qui défendent les droits humains.