Klaus-Dietmar Gabbert. Picture alliance
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Entrevue avec le directeur du bureau de New York de la Fondation Rosa Luxemburg

Mathieu Claude-Giroux, correspondant

Le centre politique allemand implose. Avec les victoires électorales choc de l’extrême droite AfD dans deux États de l’Est et celle de la gauche progressiste Die Linke à Berlin, une réalité devient impossible à ignorer : le statu quo allemand, incarné par le gouvernement de Friedrich Merz et sa coalition CDU-SPD, est massivement rejeté par l’électorat.

Stefan Liebich est directeur du bureau de New York de la Fondation Rosa Luxemburg

Alors que le centre s’effrite, l’AfD s’impose progressivement comme la principale force qui conteste l’« establishment ». Mais la percée de Die Linke (La Gauche) à Berlin montre que le désenchantement actuel ne profite pas uniquement à l’extrême droite. Nous avons rencontré Stefan Liebich, directeur de la Fondation Rosa Luxemburg de New York et ancien parlementaire allemand au sein du Parti du socialisme démocratique et de Die Linke, afin de comprendre la montée de l’AfD et les défis auxquels la gauche est confrontée pour lui résister.

L’échec de la stabilité allemande

Selon Liebich, pour saisir l’insatisfaction politique actuelle de la population allemande, il faut examiner l’échec du modèle économique qui a porté la fédération. De 2005 à 2021, Angela Merkel a su imposer une stabilité politico-économique reposant sur un équilibre fragile : la sécurité assurée par les États-Unis, une énergie bon marché issue de la Russie et une économie allemande puissante, tirée par les exportations. En quelque sorte, Merkel ne représentait pas une cheffe de parti, mais plutôt la gestionnaire d’un modèle populaire qui semblait fonctionner : « Les infrastructures tombaient en ruine, mais tout semblait aller bien », dit Liebich.

Or, avec la vague migratoire venue surtout de Syrie, l’image d’un modèle stable s’est désacralisée, rendant les gens plus attentif·ves aux problématiques politiques en Allemagne. Selon l’ancien parlementaire, la droite a su tirer parti de cette désillusion populaire en affirmant que les immigrant·es étaient à l’origine de tous les problèmes sociaux, un message qui a résonné auprès d’une large part de la population.

Si, après le départ de Merkel, la nouvelle coalition au pouvoir, réunissant sociaux-démocrates, Verts et néolibéraux, avait pu apporter des réponses différentes au mécontentement populaire, Liebich explique que les néolibéraux pro-marché ont empêché toute réforme productive, renforçant ainsi l’image d’un « establishment » immuable que l’extrême droite AfD pouvait prétendre vouloir renverser.

Pour contenir l’essor de l’extrême droite, le nouveau président des chrétiens-démocrates et chancelier fédéral depuis 2025, Friedrich Merz, a tenté d’incarner un conservatisme plus « pur », mais, comme il a dû collaborer avec les sociaux-démocrates pour gouverner à travers le pays, il a perdu l’appui de l’électorat de droite : « Pour les électeurs de droite, ce n’était pas le parti qu’ils souhaitaient réellement. Un mécontentement a donc émergé au sein de son parti. Alors [que Merz] gagnait en influence, il avait promis de réduire de moitié le poids de l’AfD ; or, c’est la CDU qui a vu son score divisé par deux, tandis que l’AfD a doublé sa force ».

Persistance des tensions entre l’Ouest et l’Est

Liebich explique que les tensions persistantes entre l’Ouest et l’Est depuis la réunification jouent un rôle dans la compréhension du succès de l’AfD. « Je suis né en RDA et je suis toujours frappé lorsque je regarde les cartes électorales : on y voit réapparaître l’ancienne frontière de la RDA, mais tout est désormais en bleu — et ici, le bleu est la couleur associée à l’AfD », dit-il.

Carte électorale de l’Allemagne en 2025. The Federal Returning Officer.

Après la réunification, la majorité de la population de l’ancienne Allemagne de l’Est, raconte Liebich, a voulu dépasser rapidement son ancien modèle stalinien et devenir comme leurs voisin·es de l’Ouest. Elle avait beaucoup de confiance dans l’avenir et dans l’ouverture démocratique.

Or, le processus de réunification fut chaotique selon Liebich, malgré l’amélioration générale des conditions de vie. Par exemple, la privatisation de l’économie socialiste bureaucratique de l’Est a supprimé des millions d’emplois : « […] pour une société qui se définit par le travail — ce qui était le cas du socialisme en RDA —, être au chômage et rester chez soi étaient perçus très négativement, tant pour la société que pour le moral général ».

De plus, l’intégration de l’économie planifiée aux marchés occidentaux n’a pas su dépasser les inégalités de richesse entre l’Est et l’Ouest : «[…] il faut constater une chose : si vous regardez une carte indiquant où se concentre la richesse en Allemagne, vous verrez réapparaître l’ancienne RDA ». Aujourd’hui, explique-t-il, la population de l’ancienne Allemagne de l’Est ne se compare pas à son passé stalinien, mais à celle de l’ancienne Allemagne de l’Ouest.

L’effacement de la gauche démocratique en Allemagne de l’Est

Autrefois, c’était par la gauche que la population de l’ancienne Allemagne de l’Est exprimait son mécontentement ; or, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

« Mon parti, explique l’ancien député allemand, le PDS [Parti du socialisme démocratique]— puis Die Linke [La gauche]— était celui par lequel ils exprimaient leur contestation. Mais mon parti a fini par s’intégrer à l’establishment, comme on dit, car nous avons participé à des gouvernements régionaux. Nous avons eu un ministre-président. Ils se sont donc dit : Si nous voulons vraiment contrarier l’establishment, votons pour l’AfD. C’est ainsi que l’AfD est devenue le parti de la contestation. Aujourd’hui, certains disent : Eh bien, laissons-les gouverner, laissons-les avoir un ministre-président, et peut-être que la même chose se passera. Je pense que c’est un jeu risqué, car c’est précisément ce qui a été tenté sous la République de Weimar, et l’on sait comment cela a fini ».

L’AfD, un parti fasciste

L’AfD est souvent perçue comme un parti comparable à d’autres mouvements national-populistes en plein essor en Occident. Or, il faut se détromper : « C’est un parti fasciste », insiste Liebich, « Il y a tout lieu de s’alarmer ».

« On peut aussi trouver des individus fascistes odieux à l’extrême droite du mouvement MAGA, ainsi que dans le parti de Le Pen. Mais je pense que l’AfD est pire », partage-t-il. Plusieurs membres de l’AfD, comme Björn Höcke, président du parti en Thuringe, sont légalement qualifiés de fascistes par des juridictions en raison de leurs positions extrémistes. En Saxe-Anhalt, où le parti vient de remporter des élections, la branche étatique de l’AfD est officiellement considérée par les services de renseignement allemands comme un groupe de droite extrémiste.

Pour illustrer l’extrémisme de l’AfD, Liebich évoque notamment l’idée de « remigration », parfois défendue lors des conférences du parti, qui consiste à expulser massivement des populations immigrantes, y compris des titulaires de passeport allemand. Cette distinction entre « vrais » et « faux » Allemands, qui dépasse la seule question de la citoyenneté, lui rappelle le passé fasciste du pays.

Gains et pertes de la nouvelle gauche allemande

Si l’AfD a pu remporter deux élections étatiques, à Berlin, c’est Die Linke, parti de gauche socialiste dans lequel Liebich milite, qui a obtenu le plus de voix (25 %). Le parti a obtenu les meilleurs résultats électoraux de son histoire dans la capitale en menant une campagne à la Mamdani, axée sur le coût de la vie et les logements abordables, via des candidats et candidates enracinés dans les communautés de la ville et dignes de confiance : « les gens savent que Die Linke est de leur côté lorsqu’il s’agit des sujets du quotidien ».

Pour Liebich, cette victoire marque un changement démographique dans l’électorat de gauche classique : « En 2001, lorsque j’ai pris la tête du [Parti du socialisme démocratique] de Berlin, nous recueillions 22,6 % des suffrages. Ce n’étaient pas les 25 % que nous atteignons aujourd’hui, mais nous en étions proches. Toutefois, il s’agissait d’un parti très, très différent. À l’époque, nous obtenions 50 % des voix à Berlin-Est, mais quasiment rien à Berlin-Ouest. Notre base électorale était essentiellement constituée — disons — d’Allemands de l’Est d’âge mûr, mécontents du déroulement de la réunification ». Aujourd’hui, l’électorat est beaucoup plus diversifié. Die Linke est « un parti très jeune, très marqué par l’immigration et très féminin ».

Alors que c’est la jeunesse qui a mené Die Linke à la victoire à Berlin, c’est plutôt le vote ouvrier qui a permis à l’AfD de remporter ses élections à l’Est, ce qui peut sembler contre-intuitif au vu des politiques pro-capitalistes et anti-travailleur·euses du parti. La gauche allemande semble avoir perdu son ancienne base électorale ouvrière et rurale, au profit de la jeunesse urbaine.

Regagner le vote ouvrier

Pour reconquérir son électorat perdu, selon Liebich, Die Linke doit tirer des leçons du sénateur américain Bernie Sanders. L’ex-candidat à la présidence est apprécié autant par les « jeunes gauchistes » de Brooklyn que par les travailleur·euses des campagnes. Pour y parvenir, Liebich explique que Sanders défend une conception de la politique qui place toujours les problèmes de la majorité au premier plan et mobilise la force de cette majorité pour défendre les minorités, sans en faire l’enjeu central de la gauche, mais sans les abandonner non plus.

Cette posture se distingue alors de celle de l’« ex-camarade » allemande de Liebich, Sahra Wagenknecht, qui dirige un nouveau parti, le BSW, et pour qui la gauche doit assumer un conservatisme culturel afin de reconquérir l’électorat ouvrier et rural : « Elle a cru qu’il serait judicieux de s’opposer aux personnes trans et aux migrants. Je pense que c’est une erreur totale. Mais dans une optique de rapport de force, il faut d’abord aborder les questions concrètes qui préoccupent la majorité. C’est ce que fait Bernie Sanders ici en désignant l’oligarchie comme l’ennemi, et non les personnes migrantes. L’oligarchie, donc, mais aussi les centres de données pour l’IA, ou encore le fait que les gens n’ont pas accès gratuit à des lunettes ou à des appareils auditifs ; ce sont des sujets que les gens comprennent. […] C’est une stratégie intelligente. Grâce à cela, nous pouvons reconquérir les électeurs que nous avons perdus. S’ils ont le sentiment que leurs problèmes ne sont ni vus ni entendus — parce que nous plaçons au centre de nos campagnes des sujets qui ne correspondent pas à leurs préoccupations majeures —, ils se sentiront abandonnés ».

Ainsi, Liebich soutient que, dans un contexte où l’extrême droite gagne largement du terrain en Allemagne, la gauche doit accomplir deux tâches pour redevenir une force politique importante : d’une part, tenir ses promesses électorales là où elle gouverne et, d’autre part, convaincre les travailleuses et travailleurs que leur ennemi n’est ni la personne trans ni l’immigrant·e, mais bien le capitaliste : « Et ça, c’est une lutte longue et difficle ».