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Mathieu Claude-Giroux, collaboration
La crise économique de 2008 a révélé les limites du modèle néolibéral, tandis que les victoires électorales de Trump et le vote en faveur du Brexit ont témoigné du rejet de la mondialisation par de larges secteurs des classes populaires. Si le libéralisme progressiste et cosmopolite s’est longtemps cru immortel, nous pouvons désormais constater les symptômes morbides de son hégémonie. Face aux échecs du libéralisme et à l’éloignement de la gauche d’une partie des classes populaires, on voit aujourd’hui émerger un courant qui cherche à renouer avec ce que la troisième voie avait rejeté : le travail, la souveraineté politique, les traditions et la communauté.
Cette gauche conservatrice, suivant Éric Kaufmann, peut ainsi être envisagée comme l’envers de la troisième voie. Plutôt que de défendre le progressisme culturel et l’ouverture sans limites des marchés transnationaux, elle cherche à conjuguer socialisme et conservatisme, allant jusqu’à concevoir le progressisme comme l’expression culturelle du capitalisme contemporain.
Une rupture avec une gauche progressiste et globaliste
En 2011, le laboratoire d’idées français Terra Nova, proche du Parti socialiste, publie un rapport devenu célèbre qui suggère à la gauche de prendre ses distances avec la classe ouvrière. Plutôt que de s’enraciner dans son électorat historique, le « think tank » propose une nouvelle coalition autour de la jeunesse, des diplômé.es universitaires, des populations immigrées et des femmes. La gauche doit ainsi délaisser les enjeux ouvriers au profit du « libéralisme culturel ».
Cet abandon est symptomatique de trente années de renoncement au prolétariat par les partis de gauche occidentaux, de François Mitterrand au « New Labour » de Tony Blair et Gordon Brown, jusqu’à l’administration Clinton. La mondialisation des marchés fait alors consensus et le libéralisme s’impose comme un statu quo inévitable. La « gauche » ne semble plus se distinguer que par une forme particulière de gouvernance néolibérale. Comme le suggère Maurice Glasman (2025), l’ère du progressisme globaliste a été initiée sans pitié par Thatcher et consolidée avec brio par Blair.
Cette nouvelle gauche, théorisée par les intellectuels de la « troisième voie », Anthony Giddens et Ulrich Beck, rejette les identités politiques collectives, comme la classe ou la nation, au profit d’un individu détaché de ses appartenances sociales. Les grands conflits sociaux, comme la lutte des classes, sont relégués au passé au profit d’une vision « post-politique », où la gauche se réduit à intégrer les individus marginalisés au consensus libéral. Or, l’optimisme téléologique de cette gauche libérale-progressiste s’est heurté à un mur.
Individualisme et communauté
La gauche conservatrice rompt avec ce qu’elle perçoit comme un fétichisme libéral de l’individu atomisé. Elle conçoit plutôt l’humain comme un être social et relationnel, inscrit dans des communautés et responsable envers celles-ci. Le socialisme doit ainsi prendre au sérieux les traditions, les institutions et l’héritage qui contribuent à former les individus, à l’inverse du « post-traditionalisme », suivant la caractérisation de Chantal Mouffe (2005), défendu par les théoriciens de la troisième voie.
Les individus ne sont ni les êtres atomisés, égoïstes et rationnels que conçoivent les économistes bourgeois sous la figure de l’homo economicus, ni des êtres qui devraient s’émanciper de tout héritage ou de toute coutume, comme le suggère une certaine conception progressiste. L’anthropologie de la gauche conservatrice envisage plutôt l’individu comme un être cherchant sa « place » au sein des différentes communautés qui le constituent.
Cette conception permet de considérer les obligations socialistes comme un engagement envers la communauté. Le socialisme aurait dès lors la responsabilité de protéger les traditions et les institutions sociales que le capital tend à soumettre à sa logique marchande.
Conservatisme culturel
La gauche conservatrice tend à défendre des idéaux culturels susceptibles d’être perçus comme restrictifs ou limitants par la sensibilité progressiste contemporaine. Elle remet notamment en question l’idéal d’un épanouissement individuel « sans limite », qu’elle interprète comme le produit culturel d’un mode de production fondé sur l’accumulation illimitée. Ainsi, comme l’affirme Jean-Claude Michéa (2019), socialiste libertaire critique du progressisme, « … une société socialiste décente et “auto-instituée” devra nécessairement rendre à la question de l’autolimitation et de ses critères moraux, politiques et écologiques le rôle philosophiquement central que l’idéologie libérale lui dénie par principe ».
Sur le plan juridique, cette remise en cause de l’individu atomisé au profit de son ancrage relationnel se traduit parfois par un certain cynisme à l’égard du droit libéral, en rejetant, par exemple, la valorisation absolue des « libertés individuelles ». Plutôt, la gauche conservatrice souhaite restreindre et encadrer les comportements individuels au nom d’une conception intransgressable du « bien commun ».
Souveraineté et mondialisation
La gauche conservatrice se montre souvent critique à l’égard du cosmopolitisme libéral, qu’elle considère comme une forme de légalisme abstrait qui prive les classes laborieuses d’une partie de leur souveraineté politique. Au Royaume-Uni, Maurice Glasman, membre de la Chambre des lords et fondateur de Blue Labour, une faction économiquement socialiste et culturellement conservatrice du Parti travailliste, a notamment fait campagne pour le Brexit. Pour lui, il ne peut y avoir d’économie socialiste sans souveraineté politique sur le capital, souveraineté que l’Union européenne ne permettrait pas pleinement d’exercer.
Immigration
Là où la gauche conservatrice semble se démarquer le plus nettement du libéralisme progressiste dans l’imaginaire commun, c’est sur la question de l’immigration.
Au Royaume-Uni, la secrétaire d’État à l’Intérieur depuis septembre, Shabana Mahmood, membre de Blue Labour, a considérablement réduit le nombre de personnes migrantes et réfugiées admises, ce que plusieurs membres de la gauche progressiste accusent de « draconisme ».
Cette nouvelle posture conservatrice du Parti travailliste est présentée comme une manière de lutter contre la criminalité, de protéger les communautés et d’écouter une classe ouvrière qui exprime de plus en plus d’anxiété face à l’immigration massive. Ce repositionnement conservateur sur la question migratoire vise également à reconquérir l’électorat ouvrier qui s’est tourné vers Reform UK, le parti populiste de droite de Nigel Farage.
En Allemagne, Sahra Wagenknecht, ancienne dirigeante de Die Linke (La gauche), mène depuis octobre 2023 une stratégie similaire visant à reconquérir à gauche l’électorat ouvrier de l’Est, attiré par le parti d’extrême droite AfD. Elle défend un conservatisme culturel, notamment sur la question migratoire.
Cette logique politique n’est pourtant pas nouvelle à gauche. En 1981, par exemple, le Parti communiste français s’opposait à l’immigration de masse sur des bases strictement anticapitalistes : refus de la mise en concurrence du salariat national et reconnaissance de la dynamique impérialiste qui pousse à l’émigration des populations du tiers-monde. Cette logique s’inscrit dans une longue histoire socialiste où l’immigration est pensée comme un enjeu central de la concurrence entre les travailleuses et travailleurs et de la conflictualité sociale.
La position politique dominante au sein du mouvement ouvrier socialiste du XIXe siècle était ainsi souvent cynique quant à l’immigration au nom d’un protectionnisme ouvrier, l’immigration étant perçue comme une mise en concurrence de la main-d’œuvre, tout en soulignant la nécessité d’une solidarité ouvrière internationale.
Internationalisme et gauche conservatrice
Il est possible de relever certaines affinités entre la tradition altermondialiste et la gauche conservatrice : le dépassement de l’opposition entre globalisme libéral et nationalisme identitaire, la volonté de fonder une communauté internationale sur la souveraineté des peuples, ou encore la reconnaissance des limites d’une conception purement « légaliste » des injustices, pour ne citer que quelques exemples. Ces affinités nous poussent à réimaginer la souveraineté et l’internationalisme.
Critiquer la mondialisation libérale ne signifie pas nécessairement renoncer à l’internationalisme. Cette critique peut, au contraire, nous mener à défendre une coopération entre les peuples économiquement et politiquement souverains. Or, en privilégiant la protection des communautés existantes, la gauche conservatrice risque de sous-estimer les rapports de domination qui traversent ces mêmes communautés et de réduire la critique du capitalisme à une simple défense de l’enracinement comme l’« anti-capitalisme » abstrait de certains courants d’extrême droite. Pour une gauche altermondialiste, il faut donc critiquer la dérégulation et le cosmopolitisme marchand sans renoncer à une politique émancipatrice et internationaliste.
Références
- Glasman, M. (2022). Blue Labour. The Politics of the Common Good. Polity.
- Glasman, M. (19 octobre 2025). « Britain’s post-liberal moment: Blue Labour, work and the return of the sacred ». The Catholic Herald.
- Michéa, J.-C. (2025). Conversations américaines. Entretiens avec Michael C. Behrent. Albin Michel.
- Michéa, J.-C. (2019). Le loup dans la bergerie. Droit, libéralisme et vie commune. Flammarion. Publication originale en 2018.
- Mouffe, C. (2005). On the Political. Routledge.







