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Laila Abed Ali, correspondante au journal.
Dans un pays marqué par la violence des groupes armés, l’affaiblissement des institutions et une crise humanitaire majeure, exercer le métier de journaliste est devenu un défi quotidien. Lors d’un webinaire organisé par le réseau Concertation pour Haïti* sur le rôle du journalisme dans la lutte pour le changement en Haïti, des journalistes ont témoigné des difficultés à informer dans un tel contexte. Leurs interventions ont également souligné la nécessité de continuer à documenter les injustices et à faire entendre les voix de la population.
Informer dans un pays en crise
La situation en Haïti laisse aujourd’hui peu de répit à la population comme aux journalistes. En ouverture du webinaire, Anne Fuller* décrit une crise à la fois politique, sécuritaire et humanitaire. Les groupes armés contrôlent une grande partie de Port-au-Prince et leur présence s’est étendue à d’autres régions du pays.
À cette violence s’ajoutent des chiffres alarmants : environ 1,5 million de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, tandis que, selon les Nations unies, 5,7 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire aiguë.
Pour les journalistes, travailler dans ce contexte est devenu particulièrement dangereux. Les menaces, les enlèvements et l’insécurité limitent l’accès au terrain et peuvent en amener à éviter des sujets sensibles, voire à quitter le pays.
Raconter ce que vit la population
Malgré ces obstacles, le rôle du journalisme reste essentiel : raconter ce que vivent les personnes directement touchées par la crise.
Harold Isaac* souligne que le journalisme permet de rendre visibles les réalités vécues par les populations touchées par la crise, notamment les déplacés et les victimes de violence. Mais porter ces réalités à l’international devient de plus en plus difficile. Il évoque une forme de «fatigue haïtienne» : après des années de crises successives, Haïti reste principalement associé à la violence, à la misère et à la faim, au risque de provoquer une certaine lassitude du public étranger.
Pour autant, cesser d’en parler n’est pas une solution. Dans un contexte où les crises se succèdent rapidement, continuer à raconter les expériences de celles et ceux qui les vivent permet d’éviter que leurs voix disparaissent derrière les statistiques.
Quand les réseaux sociaux devancent les journalistes
À la crise sécuritaire s’ajoute la transformation rapide de l’espace médiatique. TikTok, Facebook ou X permettent aujourd’hui de publier des contenus en quelques secondes. En Haïti, les groupes armés utilisent aussi ces plateformes pour diffuser des menaces ou mettre en scène leur pouvoir.
Dans ce flot constant de contenus, le défi consiste à distinguer les faits vérifiés des rumeurs ou des publications non confirmées. Godson Pierre*, souligne que les journalistes doivent prendre le temps de recouper les faits, consulter leurs sources et replacer les événements dans leur contexte. Cette exigence les place en concurrence avec des contenus souvent plus rapides et plus spectaculaires.
Haïti n’est pourtant pas devenu un «désert d’information». Les médias continuent d’informer, malgré un accès au terrain de plus en plus limité. Certains témoins hésitent à parler, plusieurs zones sont difficiles à atteindre et les sources officielles restent souvent peu accessibles.
Les panelistes dénoncent notamment la fermeture croissante des institutions publiques envers la presse. Obtenir une confirmation ou une réaction officielle devient compliqué, d’autant plus que les besoins du public ne correspondent pas toujours à ce que les autorités souhaitent communiquer. Dans ce contexte, vérifier et nuancer les faits demeure essentiel.
Faire en sorte que les injustices ne disparaissent pas
Même dans ces conditions, le journalisme peut produire des effets qui dépassent largement la simple publication d’un article. Les violences commises à Kenscoff en sont un exemple. Les médias ont documenté les assassinats, les enlèvements et les différentes formes de violence. Les organisations de défense des droits humains ont ensuite poursuivi ce travail en menant leurs propres recherches et en apportant de nouveaux éléments.
Ce travail conjoint entre les médias et les organisations de défense des droits humains a permis de maintenir les violences de Kenscoff dans le débat public. Les faits ont continué d’être documentés, ce qui a gardé l’attention sur les victimes, les responsables et les demandes de justice.
Les médias ont aussi contribué au débat autour du décret adopté en décembre 2025 sur la diffamation et la liberté d’expression. En rendant ce texte accessible au public, ils ont permis à des spécialistes et à des organisations de défense des droits humains d’en analyser les effets et d’en discuter publiquement.
Ces exemples montrent les possibilités, mais aussi les limites du journalisme. La presse peut révéler des faits, susciter une réaction et maintenir une question dans l’espace public. Elle ne peut cependant pas, à elle seule, produire les changements politiques ou sociaux qui devraient suivre. Comme le rappelle l’un des journalistes, son rôle n’est pas de diriger la société, mais de conserver un regard critique sur ce qui s’y passe.
Continuer malgré tout
C’est pourtant dans cette capacité à continuer que se trouve une partie de l’espoir exprimé durant le webinaire. Malgré les risques, des journalistes poursuivent leurs enquêtes avec des moyens souvent limités.
Les organisations de défense des droits humains continuent, elles aussi, de documenter les violations et jouent parfois un rôle essentiel en permettant aux journalistes d’entrer en contact avec les victimes.
Les médias tentent également de s’adapter. Ils investissent davantage les réseaux sociaux, expérimentent de nouveaux formats et cherchent de nouvelles façons d’atteindre un public qui consomme désormais l’information autrement. Chaque information vérifiée, chaque témoignage transmis et chaque injustice maintenue dans le débat public constitue ainsi une manière de résister au silence.
La presse ne peut pas, à elle seule, résoudre la crise que traverse Haïti. Mais elle peut continuer à rendre visibles celles et ceux qui la vivent, à documenter les violations et à préserver un espace où les faits peuvent encore être discutés. Dans un contexte où informer devient de plus en plus difficile, continuer à le faire est déjà une forme de résistance.
- Concertation pour Haïti (CPH) : regroupement d’organismes de la société civile et de membres de la diaspora haïtienne au Québec, engagé dans la solidarité avec le peuple haïtien et la sensibilisation du public québécois.
- Anne Fuller : spécialiste des droits humains ayant travaillé plusieurs années en Haïti, notamment avec Human Rights Watch, l’ONU et la MINUSTAH.
- Harold Isaac : journaliste indépendant basé à Port-au-Prince, spécialisé dans les enjeux politiques et sécuritaires en Haïti.
- Godson Pierre : journaliste haïtien, cofondateur du Groupe Médialternatif, d’AlterPresse et d’AlterRadio








