par Serigne Sarr, correspondant à Dakar

Le FSM 2026 à l’Université d’Abomey-Calavi s’est soldé par un bilan profondément contrasté. Si l’événement a réussi à se tenir malgré les obstacles, il a mis en lumière l’épuisement d’un modèle et d’importantes fractures internes.

Les quatre grands dysfonctionnements constatés

Un aveuglement politique face au contexte béninois

Le Conseil international (CI) du FSM a fait preuve d’un manque criant de clairvoyance en choisissant le Bénin pour cette édition. En ignorant la sensibilité extrême d’une année préélectorale charnière (marquée par la succession obligatoire du président Patrice Talon), les instances mondiales n’ont pas anticipé la paranoïa sécuritaire du régime (CENA). Ce manque de préparation a exposé la société civile locale à un bras de fer brutal avec les autorités, caractérisé par des blocages aux frontières et des menaces d’interdiction jusqu’au jour de l’ouverture.

Le piège du « Forum invisible » et de la censure

Pour sauver l’événement face aux blocages gouvernementaux, les responsables de l’organisation ont fait le choix sacrificiel d’une communication publique quasi inexistante. Cette stratégie de discrétion a coupé le forum de sa base : ni la population locale ni les étudiantes et étudiants du campus n’ont été impliqués dans l’organisation. En acceptant ce huis clos forcé, le FSM a permis au gouvernement béninois d’atteindre son objectif : rendre l’événement inoffensif, désorganisé et déconnecté des réalités citoyennes.

La guerre des ego et le rejet du leadership étranger

La formule organisationnelle « L’Afrique organise, le Bénin accueille » a créé de vives tensions identitaires. Le fait que des leaders non béninois (comme le Malien Massa Koné) centralisent la parole politique et la visibilité médiatique a été mal accepté par plusieurs figures locales. Ces leaders béninois ont refusé de se voir « voler la vedette » alors que ce sont eux qui subissent quotidiennement la répression politique sur le terrain et qui devront assumer les conséquences sécuritaires après le départ des délégations étrangères.

La faillite de la solidarité internationale Nord-Sud

La faible participation des réseaux africains, notamment les comités ATTAC d’Afrique, a révélé une fracture financière et politique majeure. Les grandes ONG du Nord, confrontées à leurs propres crises, ont coupé les subventions et les bourses de voyage des militant.es du Sud. De plus, la déconnexion entre les agendas théoriques des organisations internationales et les urgences concrètes de la population africaine (vie chère, accaparement des terres, souveraineté alimentaire) a fini par décourager la participation des réseaux continentaux.

Pistes de refondation pour les prochains forums

Pour éviter que le FSM ne devienne une coquille vide, les mouvements sociaux africains et internationaux proposent plusieurs axes de transformation radicale :

1. Institutionnaliser des audits de risques politiques et sécuritaires

  • Analyse de contexte obligatoire : avant de valider un pays d’accueil, le Conseil International doit réaliser une cartographie rigoureuse du calendrier électoral et des libertés publiques locales.
  • Mécanisme de protection de l’hôte : le FSM ne doit plus imposer d’agenda conflictuel sans avoir coconstruit une stratégie de protection juridique et sécuritaire pour celles et ceux qui restent sur place après l’événement.

2. Sanctuariser la visibilité et refuser le huis clos

  • Ligne rouge face à la censure : les comités organisateurs doivent acter qu’un forum « invisible » est une défaite. Si un gouvernement impose le silence médiatique, le FSM doit activer immédiatement des relais de dénonciation internationaux au lieu de s’autocensurer.
  • Ancrage local obligatoire : conditionner l’organisation du forum à l’implication réelle des universités, des syndicaux locaux et des populations des quartiers populaires d’accueil, dès la phase de planification.

3. Rééquilibrer le leadership : codirection et humilité panafricaine

  • Coprésidence systématique : Remplacer le modèle centralisé par un binôme de direction paritaire (un leader régional/international et un leader national du pays d’accueil) pour éviter les guerres d’ego.
  • Valorisation de l’expertise locale : Donner la priorité aux mouvements sociaux du pays d’accueil lors des grandes conférences plénières afin qu’ils ne soient pas réduits à de simples rôles logistiques.

4. Réinventer l’autonomie financière et la solidarité Sud-Sud

  • Fin du paternalisme budgétaire : constater la fin des subventions massives des ONG du Nord et développer des mécanismes d’autofinancement populaire (cotisations des mouvements, fonds de solidarité africains inter-États).
  • Priorité aux urgences matérielles : recentrer l’agenda des discussions sur les revendications prioritaires du Sud global (souveraineté alimentaire, annulation de la dette, lutte contre la vie chère) plutôt que sur des débats théoriques déconnectés du quotidien des populations africaines.

Le FSM de Cotonou 2026 aura été le miroir des crises profondes du mouvement altermondialiste. Sans une refondation urgente de sa gouvernance politique, de son modèle de communication et de ses mécanismes de solidarité financière, le forum court le risque de s’éteindre au profit d’initiatives régionales plus autonomes et connectées aux réalités du terrain.

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Références: Journal d’Alter, CADTM.