Nous publions, avec l’aimable permission de la revue À Bâbord l’entrevue de Ronald Cameron, responsable de la rédaction au Journal d’Alter, qu’a réalisé Claude Vaillancourt. On peut trouver une copie du numéro dans plusieurs librairies. Vous pouvez commander un numéro ou vous abonner en cliquant ici. Nous voulons profiter de l’occasion pour lancer un appel à souscrire à la publication qui paraît quatre fois par année.
Entretien avec Ronald Cameron. Propos recueillis par Claude Vaillancourt
Aujourd’hui responsable de la rédaction du média indépendant, le Journal d’Alter, Ronald Cameron fut président de la FNEEQ (CSN), directeur général de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICEA), agent officiel d’Amir Khadir, président d’Alternatives, coordonnateur du Réseau québécois pour l’intégration continentale (RQIC), membre fondateur de Québec solidaire et responsable politique de sa commission Altermondialisation et solidarité internationale. Nous l’avons rencontré pour qu’il nous raconte cet extraordinaire parcours de militant.
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À bâbord ! : Que reste-t-il de tes années de militant marxiste dans les années 1970 et 1980 ? En as-tu retenu un héritage ?
Ronald Cameron : Je suis le pur produit de la radicalisation de l’époque. Je voulais comprendre comment fonctionnait la société. C’est une des raisons pourquoi j’ai étudié l’économie. Nous trouvions dans le marxisme des réponses aux injustices et aux obstacles de l’émancipation du Québec. À l’instar des jeunes de ma génération, la curiosité m’a aussi poussé à explorer la contre-culture ! Je dévorais les publications mensuelles de la revue Mainmise, dont je possède toujours la collection. J’ai gardé un important héritage de mon engagement marxiste qui m’a permis de mieux comprendre notre monde et de m’engager à le changer. Amené à adhérer à une vision moins rigide du socialisme que celle des courants dominants de la gauche radicale de l’époque, j’ai été convaincu que l’oppression nationale ne se résumait pas à l’exploitation des travailleurs et travailleuses. Elle est imbriquée à la domination impérialiste nord-américaine. Comme le rappelle Denys Arcand dans son film Le confort et l’indifférence, la réalité économique et la forte intégration continentale sont parmi les raisons de l’échec du mouvement d’émancipation du peuple québécois à l’époque. Mon intérêt pour l’internationalisme est aussi pour moi un important apport de cette première époque militante.
ÀB ! : Tu as consacré d’importantes années de ta vie à défendre l’éducation, comme professeur, syndicaliste, président d’une importante fédération syndicale et militant en faveur de l’éducation des adultes. Quel bilan fais-tu de ces années et des batailles que tu as menées ?
R.C. : J’ai commencé à enseigner sur le tard dans les années 90 en éducation des adultes, notamment à des personnes issues de l’immigration. Après des études en économie, j’ai bifurqué au plan professionnel. Je me suis mis à enseigner la fabrication mécanique ce qui m’a permis d’écrire un manuel scolaire sur cette discipline au niveau collégial. J’enseignais en grande partie à des personnes migrantes qui m’en ont beaucoup appris sur leur condition humaine. Je me suis alors engagé dans le mouvement syndical, un parcours qui m’a mené jusqu’à devenir président de la FNEEQ (Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec), au moment où cette fédération était à un carrefour. C’était des années bien remplies ! Je suis ensuite devenu directeur de l’ICÉA, ce qui m’a amené mieux à comprendre les enjeux en éducation bien au-delà du système scolaire, selon un apprentissage qui se fait tout au long de la vie. Ceci a renforcé mes convictions selon lesquelles l’engagement social est incontournable. Aujourd’hui j’appuie de tout cœur les réseaux Debout pour l’école ! et Ensemble pour l’école contre le fractionnement du système d’éducation. Mais je crois qu’il faut aussi se préoccuper de l’éducation des adultes. On ne peut pas limiter les réformes de l’éducation au seul système scolaire conçu essentiellement pour les jeunes. L’éducation des adultes doit elle aussi avoir sa révolution tranquille en adoptant une perspective de transformation sociale.
ÀB ! : Comment es-tu passé de l’éducation à l’altermondialisme ?
R.C. : J’ai toujours été préoccupé par les questions internationales. En 1967, quand j’étais en deuxième secondaire, j’ai organisé une exposition pour sensibiliser mes camarades d’étude sur la situation humanitaire désastreuse au Biafra ! Je n’ai jamais vraiment arrêté depuis… J’ai toujours accordé une grande importance à ces questions, y compris pendant mon engagement syndical. Pour moi, enseigner est un acte fondamentalement démocratique et émancipateur, qui va l’ouverture sur le monde ! Les années 90 ont été un grand moment de recomposition politique. Enseignant précaire, politisé et engagé dans le mouvement syndical, je considérais ce qui deviendrait plus tard l’altermondialisme comme une réponse aux années de plomb du socialisme de la guerre froide. Ce mouvement refusait aussi bien la notion de la fin de l’histoire que le triomphe du capitalisme. Il défend toujours un nouvel internationalisme fondé sur les mouvements sociaux.
ÀB ! : En tant que coordonnateur du Journal d’Alter et personne impliquée dans l’organisation de forums sociaux, où en est d’après toi le mouvement altermondialiste ?
R.C. : Le mouvement altermondialiste n’existe que par les mouvements sociaux, il traverse les mêmes difficultés et doit répondre aux mêmes attaques. Mais il n’est pas à l’agonie. De nombreux exemples le démontrent, dont le dynamisme des mouvements comme Attac et Via Campesina, la mise en place des réseaux contre l’extrême droite et le fascisme, ans oublier les mouvements féministes ou environnementaux, toujours vigoureux. La génération Z (Gen Z) témoigne de la vitalité des mouvements collectifs d’aujourd’hui, entre autres dans son appui à la Palestine. Les forums sociaux, même s’ils n’attirent plus un public aussi nombreux, restent une composante importante du mouvement et offrent un espace de convergence et d’expression transnationale toujours nécessaires. L’altermondialisme est un projet de société, un mouvement horizontal qui respecte la diversité et l’autonomie de ses diverses composantes. C’est pourquoi il fait partie de la réplique nécessaire qu’on doit articuler devant la montée de l’extrême droite.
ÀB ! : Tu t’es beaucoup impliqué dans QS en occupant différents postes. Quelle place donnes-tu à ton implication dans la politique partisane en comparaison avec tes autres engagements ? Pourquoi as-tu senti le besoin d’une telle implication ?
R.C. : Je considère qu’il est important de ne peut pas laisser l’Assemblée nationale du Québec à la droite. Il faut que la gauche occupe un espace le plus grand possible dans cette assemblée. Je continue à soutenir QS qui, j’espère, fera mentir les sondages actuellement défavorables à son égard. On pourrait croire que l’action politique partisane est opposée à l’engagement social. Les deux sont cependant nécessaires. Je me suis impliqué dans la fondation de Québec solidaire tout en militant à la FNEEQ. J’ai été l’agent officiel d’Amir en 2003, alors que j’étais secrétaire général de la fédération. La responsabilité syndicale exige une disponibilité de tous les instants, mais, à mon avis, elle ne peut se cantonner dans une perspective de neutralité politique, d’où mon engagement dans QS. Dans un contexte où le mouvement syndical peinait à rompre ses liens avec le Parti québécois, je n’ai pas voulu cacher que je soutenais la fondation de QS. Le champ politique est une extension du combat social. Tous les mouvements sociaux rencontrent des limites à leur action sectorielle et frappent un mur lorsque les partis au pouvoir refusent de les entendre, ce dont j’ai été souvent témoin. Dans l’histoire récente de Québec solidaire, l’opposition entre la volonté d’être présent à l’Assemblée nationale et on souhait de maintenir une proche relation avec les mouvements sociaux a fait l’objet de tensions importantes. QS n’est pas un parti comme les autres et l’Assemblée nationale n’est pas un forum qui lui est favorable. La mobilisation extra-parlementaire et l’action politique non partisane sont essentielles pour agir sur l’Assemblée nationale. Aussi, j’ai gardé des années 70 l’idée qu’un parti politique progressiste peut fédérer différents mouvements. Il ne s’agit pas d’être une simple courroie de transmission pour ces derniers. Il peut se situer à l’intersection des combats et décupler la force des mouvements. Je suis convaincu que le rôle d’un parti progressiste est de contribuer au développement de l’action politique indépendante des mouvements sociaux. La conquête du pouvoir politique et l’action politique des mouvements sociaux ne sont pas contradictoires. Les deux se conjuguent au pluriel. Pour moi, il est essentiel que la gauche solidaire investisse l’Assemblée nationale pour porter une vision du monde différente de celle que défendent les partis de droite au Québec.
ÀB ! : En tant que militant d’expérience en contact avec des jeunes, comment réagis-tu aux nouvelles tendances militantes, comme l’intersectionnalité ?
R.C. : Il me semble que c’était plus simple dans mon temps ! Je trouve complexe la situation dans laquelle la jeunesse évolue : elle est trop souvent en mode compétitif, dans un monde dur où chacun.e doit trouver sa place. Je ne crains pas l’intersectionnalité, et se l’approprier, c’est faire front contre les mouvements réactionnaires. C’est choisir le camp des « damné.es de la terre « . Il est vrai que ce courant a tendance à valoriser l’individualité au détriment du collectif. Toutefois, le vivre ensemble ne peut s’appliquer selon la stricte conception des valeurs de la majorité blanche québécoise « de souche « . Le « nous « québécois est celui de la diversité. Cette situation est en quelque sorte irréversible. L’intersectionnalité n’est pas une idéologie, elle est une réalité à partir de laquelle on doit penser le monde nouveau. La démocratie libérale a une grande capacité de récupération et de neutralisation des mouvements sociaux. L’intersectionnalité peut offrir des leviers pour un double combat, contre le nationalisme identitaire, mais aussi contre le statu quo du libéralisme et du laisser-faire. Elle propose une société basée sur la reconnaissance et l’accueil des différentes réalités sociales.
ÀB ! : Comment réagis-tu à la montée de l’extrême droite et à un certain recul de la gauche ? Et comment peut-on répliquer à l’extrême droite ?
R.C. : Cette montée m’effraie. On a juste à voir les dégâts actuels qu’elle cause. Je reste toutefois mobilisé ; je ne veux ni renoncer à l’engagement ni baisser les bras. Je crois à un retour du balancier. Continuer le combat, c’est aussi pour que les jeunes générations verront des changements significatifs, ce qui me semble inévitable et permet de garder espoir. Beaucoup de jeunes, et notamment beaucoup de jeunes femmes réagissent, s’engagent et se mobilisent contre l’injustice et l’oppression, partout sur la planète et malgré le renforcement de la droite radicale. Il y a une corrélation entre le fascisme, l’autoritarisme et le masculinisme. Les jeunes femmes sont le fer de lance contre le masculinisme et les jeunes hommes doivent les appuyer dans leurs revendications. Je me permets de citer Gustave Massiah1 : « La montée de l’extrême droite actuelle (…) fait partie des grandes séquences de mutation du capitalisme. Mais elle s’accompagne toujours de répliques de gauche et d’une mutation du capitalisme « . Il faut bien articuler ces répliques afin de reprendre l’initiative.
ÀB ! : Quels ont été tes moments les plus intenses dans ton parcours militant ?
R.C. :. Les actions directes en solidarité avec le peuple chilien ou en appui au droit à l’avortement dans les années 70 m’ont préparé aux combats qui ont suivi. Les années 80 et les reculs sociaux qui en ont résulté m’ont appris à penser à long terme. Gagner le maintien de l’affiliation à la CSN du syndicat des profs du cégep de Saint-Laurent au début des années 90 a été un moment très intense. Ma présidence de la FNEEQ dans les années 2000 m’a permis de participer à d’importantes avancées du syndicalisme, surtout en enseignement. Assister à la montée du mouvement altermondialiste, pendant ces mêmes années, a été très stimulant. J’ai pu constater comment l’impact de ses mobilisations a été bénéfique à une meilleure défense du réseau collégial. Ça a eu aussi un effet unificateur pour le mouvement syndical enseignant dans les négociations avec le gouvernement, par une défense commune des services publics. Un moment important dans mon parcours a été la participation de dizaines d’enseignant.es à deux forums en Palestine, mais aussi à d’autres forums sociaux au Québec et ailleurs dans le monde. Voir loin, faire ce que doit et rester accroché au verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide sont des attitudes essentielles pour changer le monde. Les différents apprentissages et diverses expériences que j’ai accumulés, les frontières que nous avons collectivement fait reculer, sont autant de motivations qui m’ont permis de continuer.
1. Massiah, G. 2025 L’avenir n’est pas écrit et il sera contradictoire, entrevue menée par Catherine Tricot pour le média Regards.fr.









