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Entrevue avec les autrices d’un recueil de récits de femmes du Liban-Sud par Amélie David, correspondante basée au Liban
Assil Fares et Francesca El Asmar, deux chercheuses libanaises, cosignent le livre All That We Carry: A Collection of Life Stories by Women from South Lebanon. Ce recueil est le fruit de plusieurs mois de travail où les deux femmes ont écouté les histoires de huit femmes originaires du Liban-Sud entre 2024 et 2025. Le livre a été publié quelques jours avant la nouvelle escalade meurtrière qui frappe le Liban, depuis le 2 mars dernier, et qui a tué plus de 4000 personnes, plus de 16 000 blessés et forcé à l’exil plus d’un million de personnes au plus fort de la guerre, dont de nombreuses femmes.
JDA : Pourquoi avoir consacré un livre aux récits de femmes du Liban-Sud ?
Assil Fares : L’idée est née d’une conversation entre nous, après la première guerre et le premier cessez-le-feu. [NDLR La guerre au Liban a commencé en octobre 2023, après l’ouverture par le Hezbollah, parti politique chiite pro-iranien doté d’une puissante milice, d’un front de soutien au Hamas, dans la foulée des attaques du 7 octobre à Gaza. En réponse, l’armée israélienne a d’abord concentré ses attaques sur le sud du Liban, jusqu’à l’attaque des bipers en septembre 2024, où tout le pays a été bombardé. Un premier cessez-le-feu est entré en vigueur le 27 novembre 2024, mais il a été régulièrement violé par l’armée israélienne, jusqu’à cette nouvelle escalade militaire le 2 mars dernier. Depuis, plusieurs cessez-le-feu ont été annoncés, mais les attaques se poursuivent dans le sud du Liban].
Nous avons évidemment parlé du deuil, de la douleur, de la colère que nous ressentions. Nous sommes toutes les deux féministes et nous avons aussi commencé à parler de notre rapport au Liban-Sud et des femmes de nos vies. Nous nous sommes rendu compte que les récits sur le Sud sont très souvent centrés sur les événements politiques, la guerre, l’occupation, les affrontements. La vie quotidienne, les expériences ordinaires et, surtout, le rôle des femmes sont beaucoup moins présents. Nous avons alors pensé qu’il fallait documenter ces histoires et laisser les femmes écrire leurs propres récits.
Francesca El Asmar : Il y avait aussi une autre forme d’effacement qui nous préoccupait : celle du patrimoine. Les villages et les villes du Sud voient leur paysage et leur patrimoine disparaître, tout comme leurs récits. En tant que femmes, nous connaissons intimement ce phénomène d’effacement de l’histoire. Nous avons donc voulu documenter les vies, les expériences et les histoires des femmes, mais aussi leur contribution à l’histoire des villages, à notre culture, notre langue, notre cuisine ou encore nos chansons.
JDA : Vous avez recueilli les récits de huit femmes. Que racontent-ils du Liban-Sud ?
Assil Fares : Il est important de préciser que ces huit récits ne prétendent pas représenter toutes les expériences des femmes du Sud. Ils sont plutôt une invitation à commencer à écouter les histoires qui nous entourent et à les préserver. Nous voulions aussi préserver ce qui est rarement documenté : la culture, l’écologie, la langue, les dialectes. Les femmes viennent de villages différents et nous avons essayé de conserver autant que possible leur manière de parler. Ces éléments font partie de la mémoire collective et de l’identité collective.
JDA : Vous parlez aussi de plantes, d’arbres, de chansons ou de dialectes. Pourquoi cette attention à ces détails ?
Francesca El Asmar : Notre volonté est de donner une image plus complète et plus nuancée du Sud. Les récits ne portent pas uniquement sur des événements historiques. Ils parlent aussi des plantes et des arbres qui poussent ou poussaient dans la région, des chansons, des mots et des accents, de l’apparence des villages. L’un des récits revient par exemple sur Saïda [NDLR Ville moyenne du sud du Liban] avant la construction de l’autoroute et sur ce qu’est devenue la ville depuis. Ces détails sont importants parce qu’ils sont parfois les seules traces qui restent d’un lieu ou d’une époque. Ils permettent aussi de préserver une mémoire qui n’est pas forcément conservée dans les archives officielles.
JDA : Pourquoi était-il important d’adopter une méthodologie féministe, et pas seulement de recueillir des témoignages de femmes ?
Assil Fares : Nous pensons que la production de connaissances n’est jamais neutre. Elle est politique. Depuis toujours, certaines connaissances sont considérées comme légitimes et dignes d’être documentées, tandis que d’autres sont ignorées. Nous voulions utiliser notre travail pour affirmer nos propres valeurs et notre vision féministe. Nous sommes aussi attachées à une approche intersectionnelle : les différentes formes d’oppression se croisent et influencent les vies. Le féminisme n’est donc pas simplement le fait de parler des femmes. C’est aussi réfléchir aux systèmes qui structurent leurs expériences.
Francesca El Asmar : Nous appliquons ces principes dans notre travail en général. Nous sommes attachées à l’idée d’un avenir plus féministe et plus juste. Pour nous, produire des connaissances peut aussi être une manière de reprendre du pouvoir et de résister.
JDA : Quelle place occupe la résistance dans ces récits ?
Francesca El Asmar : Nous voulions justement élargir ce que l’on entend par « résistance ». Dans l’histoire, les femmes sont souvent soit complètement absentes, soit réduites à un événement spectaculaire qui aurait marqué leur vie. Nous voulions montrer leur travail quotidien, leur résistance quotidienne, leur manière de contribuer à faire et à préserver l’histoire. Cela peut être une femme qui refuse de quitter sa maison jusqu’au dernier moment, une autre qui continue à préparer un plat traditionnel, à transmettre une coutume ou à prendre soin de sa famille. Ces gestes sont souvent invisibilisés, alors qu’ils permettent aussi à une société de continuer à vivre.
Assil Fares : La résistance a aussi été largement associée aux groupes armés. On parle beaucoup moins des formes quotidiennes de résistance : maintenir une famille, préserver une terre, transmettre une culture, faire fonctionner la vie malgré la guerre, le patriarcat, le colonialisme ou la marginalisation. Les femmes jouent un rôle immense dans cette continuité de la vie au Sud.
JDA : La guerre est-elle, pour vous, une expérience particulièrement genrée ?
Assil Fares : Absolument. La guerre est patriarcale en elle-même, mais ce qui nous intéresse surtout, c’est la manière dont plusieurs systèmes d’oppression se combinent. Pendant une guerre, le colonialisme, l’occupation, le patriarcat et les inégalités existantes peuvent agir ensemble et intensifier la violence qui pèse déjà sur certaines populations.
Francesca El Asmar : Les femmes sont disproportionnellement touchées par les guerres. Et, dans les conflits, les corps des femmes deviennent souvent des lieux de contrôle et de pouvoir. On retrouve aussi cette idée très ancienne qui associe le corps des femmes, leur honneur, à celui de la nation. Certains récits du livre montrent d’ailleurs comment l’occupation israélienne a influencé les comportements et les identités des femmes. Par exemple, Manife [NDLR Une des femmes qui racontent son histoire] raconte que certaines femmes ont commencé à porter le voile après la première occupation israélienne, notamment par peur des violences. Mais ce geste pouvait aussi être une manière d’affirmer leur identité et leur existence.
JDA : Dans votre livre, avez-vous souhaité éviter une vision romantique du Liban-Sud ?
Francesca El Asmar : Oui. Nous aimons profondément le Sud et nous voulons le protéger et le préserver. Mais cela ne signifie pas qu’il faut effacer les difficultés, les contradictions ou les systèmes d’oppression qui existent dans cette région. Certaines histoires parlent du patriarcat et des normes imposées aux femmes selon les générations. Les récits évoquent aussi, de manière plus implicite, les différences de classe. Pour nous, appartenir à un lieu ne signifie pas le considérer comme parfait. C’est pouvoir l’aimer, reconnaître ses problèmes et vouloir contribuer à le rendre meilleur et plus juste.
JDA : Votre livre a été publié au moment où la guerre reprenait. Comment avez-vous vécu ce télescopage entre le projet et la réalité ?
Assil Fares : Nous l’avons mis de côté pendant un moment, parce que j’étais très affectée par la situation. Francesca m’a encouragée à poursuivre. Mais cela a aussi donné au livre une résonance différente. Nous avions commencé ce travail pour préserver des récits dans un contexte de guerre. Puis, au moment où le livre sortait, la guerre recommençait.
JDA : Qu’aimeriez-vous faire maintenant ?
Assil Fares : Nous avons toujours considéré ce livre comme un début, pas comme une conclusion. Nous aimerions recueillir beaucoup plus de récits, dans d’autres régions du Liban et dans la région. Notre idée est de créer une sorte d’archive vivante des histoires, des expériences et des vies qui restent souvent inconnues.
Francesca El Asmar : Nous aimerions aussi explorer d’autres formats, notamment le multimédia, la photographie ou le documentaire, même si ce n’est pas notre domaine d’expertise. Nous avons déjà les voix enregistrées des femmes, leurs cartes et leurs récits. Nous sommes ouvertes à des collaborations pour prolonger le projet. Notre objectif reste le même : documenter les histoires des femmes et faire de cette pratique une véritable méthode de travail, qui puisse être reproduite ailleurs, au Liban, dans la région et au-delà.








