Covid-19 : Bolsonaro abandonne le Nordeste brésilien à son sort

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(Brasília - DF, 18/03/2020) Coletiva à Imprensa do Presidente da República, Jair Bolsonaro e Ministros de Estado..Foto: Carolina Antunes/PR

Jean-Mathieu Albertini, Europe Solidaire Sans Frontières, publié le 19 mai 2020

Avec 57 millions d’habitants, le cône nord-est du Brésil est une région pauvre particulièrement exposée au coronavirus. Sans soutien du gouvernement fédéral, les gouverneurs tentent de limiter les dégâts en lançant des initiatives originales.


Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant.– « Quand je rentre chez moi et que la pression redescend, j’écoute les ambulances qui défilent, toujours plus nombreuses, sur l’avenue en bas de mon immeuble, c’est là que j’angoisse vraiment. » Demetrius Montenegro, responsable du service infectiologie de l’hôpital Oswaldo Cruz, référence dans la lutte contre le coronavirus à Recife, ne peut que constater l’augmentation du nombre de contaminations. « La tendance est claire, tout s’accélère ici ! »

Lui doit gérer 152 lits dont 39 en réanimation, tous pleins à craquer, comme dans le reste de l’État du Pernambuco (Pernambouc) où le taux de remplissage avoisine les 95 %. Pourtant il s’estime chanceux : dans cet hôpital, les professionnels ne traitent que des patients atteints du Covid-19 et peuvent se protéger et agir en conséquence. Ailleurs, la situation est autrement plus chaotique.

Médecin dans une unité de soins intensifs d’un hôpital public, Anselmo Queiroz raconte un quotidien harassant, marqué par l’omniprésence de la mort. « Chaque garde est éprouvante et intense. On a beau promettre de tout faire pour les sauver, parfois le matériel fait défaut et on est impuissant. » Son hôpital n’est pas du tout adapté pour recevoir des cas de coronavirus mais « impossible de les transférer, on doit faire avec les moyens du bord. Les tests sont maintenant plus nombreux mais au début, on travaillait sans même être sûr du statut des patients. »

Par la force des choses, les EPI (équipement de protection individuel), normalement jetables, sont réutilisés encore et encore. Les intubations, une procédure que les dégâts causés par le Covid-19 rend plus complexe, exposent particulièrement un personnel mal protégé. « Dans mon équipe, la moitié a déjà attrapé le virus, certains ont dû passer en soins intensifs mais s’en sont sortis. D’autres collègues du coin n’ont pas eu cette chance. »

Le sort d’une kinésithérapeute enceinte décédée du Covid-19 l’a marqué, mais heureusement le bébé a été sauvé de justesse. « On est confronté à notre propre mortalité, ça rajoute une dose de tension à une situation déjà dramatique », lâche le médecin. Au Brésil, au moins 116 infirmiers [1] et 74 médecins [2] ont déjà succombé et le Nordeste ne fait pas exception. Juste après l’interview réalisée dimanche matin, Anselmo envoie un message : « Un autre médecin de Recife vient de mourir dans la nuit. »

Parmi les neuf États du Nordeste, Pernambuco et Ceará vivent les situations les plus dramatiques avec respectivement 1 516 et 1 641 victimes [3]. Les systèmes de santé du Nordeste, déjà très fragiles, ont été particulièrement affaiblis par les coupes budgétaires du gouvernement Temer et surtout par la décision de Jair Bolsonaro de mettre fin au programme « mais médicos » (des médecins cubains envoyés dans les déserts médicaux).

Le coronavirus est venu parachever un désastre déjà en cours. Les gouverneurs de ces deux États, tout comme celui du Maranhão, ont donc mis en place des quarantaines strictes dans les capitales. Dans le pays, quatre capitales régionales ont pris des mesures particulièrement sévères, dont trois se trouvent dans le Nordeste : un camouflet pour le président qui y est viscéralement opposé et profite de la crise sanitaire pour régler ses comptes. « Jair Bolsonaro ne s’adresse pas à la nation mais à son électorat radical, comme s’il était en campagne permanente », explique Cleyton Monte, de l’UFC (Université fédérale du Ceará).

Or, aux dernières présidentielles, son score a été maigre dans le Nordeste et rien ne laisse présager une amélioration d’ici aux prochaines élections. « À ses yeux, le Nordeste est une “ceinture rouge” aux mains d’ennemis qu’il veut fragiliser », poursuit le chercheur. C’est la première fois qu’une guerre aussi ouverte éclate entre les gouverneurs et un président élu.

Les tests ou les respirateurs promis par l’ancien ministre de la santé sont arrivés au compte-gouttes ou se sont perdus en chemin. La valse des ministres en désaccord avec le président n’arrange rien : après le limogeage de Luiz Henrique Mandetta le 17 avril [4], Nelson Teich a démissionné moins d’un mois plus tard. Effacé, il restait pourtant trop réfractaire à la volonté de déconfinement généralisé du président. Au milieu de ce va-et-vient, les technocrates spécialisés du ministère sont peu à peu remplacés par des militaires, sans expérience dans le domaine sanitaire, mais plus disciplinés.

Conscients d’être seuls face au virus, les gouverneurs prennent les devants comme Flávio Dino à la tête du Maranhão, qui a déclenché l’ire de Bolsonaro en important, en mettant sur pied une opération secrète, 107 respirateurs au nez et à la barbe de l’État fédéral.

Mais, surtout, les chefs d’exécutif locaux tentent de s’unir en poursuivant les efforts de coopération, initiés dès l’élection de Jair Bolsonaro, alors que celui-ci montrait déjà des signes d’hostilité manifestes. Pour pallier l’absence de coordination du gouvernement fédéral, un comité scientifique du Nordeste a été mis en place fin mars pour conseiller les neuf gouverneurs et lutter contre la propagation du virus.

Fin avril, ce comité a lancé la « brigade d’urgence sanitaire du Nordeste » qui vise à convoquer plus de 15 000 professionnels de santé en renfort. Les secrétaires de la communication de la région s’organisent aussi pour lutter contre les « fake news » qui se multiplient durant la pandémie. Les gouverneurs locaux sont notamment accusés de forcer les médecins à surévaluer le nombre de décès dus au coronavirus, dans une stratégie retorse pour atteindre Jair Bolsonaro.

Il n’empêche que cette brouille handicape sévèrement les États pauvres du Nordeste, qui comptent normalement sur des fonds accordés par l’État fédéral. Les députés locaux sont souvent chargés de faire pression pour obtenir ces financements auprès de Brasília mais la Constitution n’oblige en rien le président.

« Vu qu’il est maintenant exclusivement concentré sur sa survie politique et vu les ennuis judiciaires de sa famille, il ne va s’allier qu’avec des députés qui peuvent le “blinder”, pas avec de potentiels ennemis dans le Nordeste », analyse Cleyton Monte. Et tant pis si ces États dépensent bien au-delà de leurs moyens. Celui du Rio Grande do Norte est déjà en faillite, Paraíba s’en approche. Dans la région, la situation sécuritaire s’est déjà tendue depuis le début de la crise sanitaire, particulièrement dans le Ceará où les homicides ont augmenté de 90 % en avril.

Pour Jair Bolsonaro, il s’agit avant tout de se dédouaner de toute responsabilité dans la crise économique massive qui s’annonce. Tout est bon pour diriger la grogne à venir contre les gouverneurs, obligés de prendre seuls des mesures impopulaires de restriction.

Mais son attitude brouille les messages de prévention et l’isolement est de moins en moins respecté. « On va au devant de graves ennuis. Même l’aide économique d’urgence, censée aider les plus démunis, s’est transformée en bombe à retardement. L’État fédéral n’a pas organisé la distribution de manière adéquate et ça a créé des files immenses devant les banques », se désole Demetrius Montenegro. Pire, sans mesures de soutien généralisé, la dépression économique peut participer à la propagation de la pandémie au-delà du littoral, où les cas sont aujourd’hui concentrés.

« Les paysans qui n’ont pas eu accès à la terre sont partis travailler dans les capitales. Maintenant qu’il n’y a plus de boulots là-bas, beaucoup reviennent dans les petits villages du Sertão », explique Nêgo Bispo, leader d’un quilombo, ces communautés formées par des esclaves fugitifs et aujourd’hui par leurs descendants.

Au cœur du Nordeste, le mythique Sertão, large zone désertique commune aux neuf États, est relativement épargné pour le moment mais cette migration inversée qui inquiète. Nêgo Bispo a mis en place des mesures pour éviter toute contamination. À cinq kilomètres à peine, la minuscule ville de São João do Piauí déplore ses premiers cas. Mais Nêgo Bispo remercie le ciel qui facilite sa quarantaine.

Depuis une dizaine d’années, la sécheresse s’acharnait contre les petites plantations locales de la communauté, mais cette année, la pluie a été abondante et la récolte, excellente. Plus au sud, de l’autre côté du Sertão, la saison des pluies est sur le point de commencer. La circulation de camions se fait de plus en plus éparse à cause du coronavirus, et en l’absence de camion-citerne, l’eau est devenue rare dans certains endroits.

En conséquence, son prix a augmenté, érodant les budgets des plus défavorisés. Pour le coup, dans ces régions marquées par une pauvreté séculaire, la faim a fait son retour, assure Nézi, une autre dirigeante de quilombo dans l’État de Sergipe. « On a de quoi tenir mais aux alentours, nos voisins qui n’ont pas de culture ont besoin d’aide. » Bien confinée, elle craint pourtant les contaminations engendrées par les invasions des grands fermiers qui contestent la démarcation des terres quilombolas. Nêgo Bispo tente de rester optimiste pour sa communauté, mais il est conscient que si le virus arrive, il fera des ravages… « Dans le coin, le système de santé est presque inexistant… »