Amérique latine : la nouvelle offensive impérialiste

 Jeanette Habel, extrait d’un texte paru dans Les Possibles. Numéro 20 – Printemps 2019. Mardi 21 mai 2019 

Non-respect des promesses et espoirs envolés

Comment et pourquoi des gouvernements issus de mobilisations populaires antilibérales, élus démocratiquement pendant la première décennie du XXIe siècle, ont-ils pu être accusés de ne pas avoir tenu leurs promesses, se faire attaquer pour corruption ou complicité de corruption et finalement être chassés par des prédateurs néolibéraux ? Soulignant les incertitudes qui planent sur l’avenir de l’Amérique latine, le très libéral Financial Times [1] s’interroge sur « l’ironie du sort qui frappe un sous-continent après qu’a été célébrée une décennie latino-américaine », pendant laquelle, « du Rio Grande à la Patagonie, l’Amérique latine a connu une ère démocratique, bénéficié d’une stabilité macroéconomique, d’une période florissante grâce au boom des matières premières et à la demande chinoise. Chaque année, des millions de personnes venaient grossir les rangs d’une nouvelle classe moyenne, le sous-continent était dénucléarisé (par la signature généralisée du traité de non-prolifération), les droits des communautés indigènes commençaient à être reconnus. Sur un continent longtemps marqué par le machisme, le mouvement des femmes pour leur émancipation prenait son essor. La pauvreté et les inégalités diminuaient. Les multinationales s’empressaient ».

Mais, avec la fin du boom économique et la crise, les scandales de corruption ont explosé, provoquant la colère des citoyens exaspérés par les coteries et les mafias présentes au sein des administrations et des appareils d’État. Relayés efficacement par les médias, ces scandales financiers expliqueraient, selon le Financial Times, les succès électoraux de la droite en Argentine, au Chili, au Brésil, en Colombie, en Équateur, au Paraguay, au Pérou. Le constat est juste mais un peu court.

La révélation des affaires de corruption financière par de grandes entreprises, notamment brésiliennes, concernant des dirigeants politiques de premier plan, a certes joué un rôle dans le basculement à droite des électorats latino-américains. Mais ces pratiques ne sont pas nouvelles sur le continent, même si elles ont pris une dimension plus importante avec la libération des échanges et la mondialisation. Elles ont été, en réalité, instrumentalisées au service d’une stratégie de déstabilisation mise en œuvre par l’administration américaine, dont la domination était menacée dans son arrière-cour. Face au défi hégémonique qui l’oppose à la Chine, Washington s’est engagé dans une épreuve de force contre la pénétration économique grandissante de Pékin sur le sous-continent.

Si la crise vénézuélienne est la plus dramatique, d’autres gouvernements qui ont incarné un espoir pour les peuples de la région se sont effondrés. Le Brésil, l’Argentine, pour ne citer que les plus importants, ont connu des crises politiques et institutionnelles internes très graves. Certains des pays regroupés au sein de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques [2] (ALBA) connaissent eux aussi des tensions très importantes. Rompant avec les orientations de l’ancien président Rafael Correa et reniant les engagements de sa campagne électorale, son successeur, Lenin Moreno, a quitté l’ALBA. Au Nicaragua, les mouvements populaires font vaciller le despotisme familial de la présidence de Daniel Ortega. La Bolivie semble faire exception. Le président bolivien a signé en 2018 à Pékin un pacte qui fait de son pays « un partenaire stratégique » de la Chine. Mais la politique économique d’Evo Morales est contestée par certains mouvements indigènes. Le président bolivien a pour lui la modernisation économique du pays et la reconnaissance de l’indigénisme, mais, contre lui, l’usure du pouvoir personnel. En dépit d’un référendum en 2016, lors duquel les Boliviens avaient dit « non » à une modification de la Constitution permettant à Evo Morales de se représenter pour un quatrième mandat, ce dernier sera bien candidat à la présidentielle d’octobre 2019. L’élection aura donc valeur de test. Pour Cuba enfin, qui avait bénéficié d’un environnement régional très favorable, les conséquences des reculs et des défaites de ses alliés sont d’autant plus graves que l’île est engagée dans un changement générationnel de dirigeants et dans une transition économique et sociale grosse de dangers, alors même que D. Trump a renforcé les sanctions économiques déjà inscrites dans la loi Helms Burton. Pour la première fois depuis la « période spéciale » qui avait suivi l’effondrement de l’Union soviétique, l’île connaît des pénuries alimentaires et médicamenteuses qui menacent la santé de la population et peuvent ébranler le régime.

Alors que la pénétration croissante de la Chine, devenue le premier consommateur de matières premières de la planète, facilitatrice de prêts et de crédits, avait été mise à profit pour moderniser les économies, la baisse des prix des matières premières a provoqué une décélération, voire une interruption de la croissance dans la plupart des États de la région. La re-primarisation des économies, liée au boom des prix des matières premières, a eu des conséquences environnementales importantes. La surexploitation des ressources naturelles et les politiques extractivistes ont provoqué des mobilisations indigènes importantes en Équateur, en Bolivie, au Brésil, en Colombie, au Pérou, au Chili, entre autres. Quant aux politiques sociales mises en œuvre dans la première décennie du XXIesiècle – des transferts sociaux conditionnés, des programmes assistancialistes –, elles ont été remises en cause, fragilisées par une conception politique court-termiste.

 La contre-offensive américaine

Pékin est désormais désigné par Washington comme « un adversaire stratégique » [3]. L’administration américaine a préparé sa riposte afin de préserver son hégémonie déclinante dans son périmètre de sécurité. Dans une interview publiée le 9 avril 2019, des journalistes de l’agence Reuters ont rapporté les propos de deux très hauts fonctionnaires de l’Administration Trump sur la stratégie du président américain à l’égard de Cuba et du Venezuela. À la question des journalistes s’interrogeant sur l’efficacité de la politique mise en œuvre à l’égard de ces deux pays, la réponse des deux hauts fonctionnaires fut sans ambiguïté : « Il faut prendre au sérieux nos déclarations concernant Cuba et le Venezuela. Certains pensent, ou espèrent peut-être, que le président Trump bluffe et que nous n’avons pas de stratégie. Nous avons une stratégie d’ensemble. Il s’agit de notre arrière-cour, c’est très sérieux ». Une affirmation confirmée depuis le 2 mai par le secrétaire d’État Mike Pompeo, « Toutes les options sont sur la table » a-t-il affirmé.

En instrumentalisant la crise vénézuélienne, la Maison Blanche a pu mettre en place un nouveau dispositif régional sur le sous-continent,« afin d’aider l’opposition à libérer le pays de la tyrannie de Maduro ». Avec PROSUR, Trump a créé en mars 2019 son propre bloc sud-américain contre le Venezuela, la Bolivie, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), l’Union des nations sud-américaines (UNASUR [4]), et la Communauté des États latino-américains et caribéens (CELAC), des processus d’intégration dont les États-Unis étaient absents. Tous les membres de PROSUR font partie du Groupe de Lima [5], un bloc qui s’est constitué pour désavouer Nicolás Maduro. Le vice-président américain, Mike Pence, était présent lors de sa dernière réunion ainsi que Juan Guaidó, président autoproclamé du Venezuela.

L’administration Trump a également réorganisé sa domination dans les Caraïbes, ébranlée par les réseaux diplomatiques construits par Hugo Chávez autour de Petro Caribe, un accord d’approvisionnement en pétrole aux conditions préférentielles, très bénéfiques pour les petites îles caribéennes. Les nouvelles initiatives américaines – l’Initiative de Sécurité énergétique pour les Caraïbes et la Stratégie 2020 pour les Caraïbes – sont destinées à faire contrepoids à Petro Caribe. De même, les nouveaux investissements américains promis visent à contrebalancer les effets de la présence croissante de la Chine auprès de certains États caribéens (Trinidad et Tobago, Grenade, Dominique, Antigua et Barbuda et la République dominicaine) qui ont rejoint le projet des Routes de la soie.

Avec l’élection d’Hugo Chávez, des progrès significatifs avaient en effet été réalisés en matière d’intégration régionale, l’espoir d’un rapprochement latino-américain indépendant de son grand voisin du Nord avait paru se concrétiser, grâce notamment à l’accord conclu entre le président brésilien Lula et le président vénézuélien à Mar del Plata en 2005, qui avait permis de faire échouer le projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA) impulsé par Washington. Mais le projet bolivarien d’émancipation de la tutelle du grand voisin du nord s’est évanoui. L’échec de la ZLEA fut une défaite pour l’administration américaine de portée stratégique. Cette zone de libre-échange devait s’étendre de l’Alaska à la Terre de Feu. Regroupant presque un milliard d’habitants, ce projet géopolitique aurait modifié les rapports de force internationaux. Souhaitée par Washington, sa capitale, Miami, aurait sanctuarisé la prépondérance américaine.

 L’internationalisation de la question vénézuélienne : vers une nouvelle guerre froide ?

La situation catastrophique vénézuélienne dépasse largement le cadre du continent latino-américain. Pour le chercheur Jean-Jacques Kourliandsky [6],« il est en train de se créer au Venezuela un point de tension révélateur de ce que deviennent les relations internationales, au risque de voir se rejouer, d’une autre façon, le conflit qui existait entre États-Unis et URSS au XXe siècle. On en revient à des rivalités entre puissances mondiales. Cette affaire au Venezuela offre un terrain opportun pour cette opposition ». Alain Frachon, éditorialiste au Monde [7], s’interroge lui aussi : « Serait-on revenu à une forme de guerre froide entre l’Occident et le bloc sino-russe ? Non, parce que la globalisation économique a tissé entre les uns et les autres un écheveau de relations économiques sans précédent ». « Non encore, parce que l’Ouest est désuni » constate A .Frachon. Pourtant, l’Union européenne (UE) s’est alignée sur les positions de Donald Trump en soutenant d’emblée et sans réserve le président par intérim autoproclamé Juan Guaidó. Pour le chercheur vénézuélien Edgardo Lander, « le projet de M. Pompeo et de D. Trump repose avant tout sur l’ingérence extérieure des pays du groupe dit de Lima et des États-Unis, qui cherchent à provoquer un changement de régime, une opération au sein de laquelle Guaidó n’est qu’un pion. Il est sorti presque de nulle part, il n’était pas très connu en dehors de son parti, Voluntad Popular », un parti d’extrême droite représentant le secteur le plus violent de l’opposition. « De nombreux politiciens des partis d’opposition ont été surpris par l’autoproclamation de Guaidó, alors que Trump, qui était au courant, l’a reconnue après seulement dix minutes. Il a ensuite été suivi par une cinquantaine de pays » commente E. Lander, dont de nombreux gouvernements latino-américains. N. Maduro bénéficie de soutiens extérieurs, notamment ceux de la Chine et de la Russie. Le secrétaire d’État nord-américain M. Pompeo a accusé la Russie et Cuba d’être responsables de la crise politique vénézuélienne. Moscou a manifesté son intention de relever le défi lancé par Washington. La Russie possède d’importants intérêts financiers dans le pays, via la présence du géant pétrolier d’État Rosneft, qui a accordé des prêts à Caracas. Le Trésor américain accuse Rosneft d’acheter du pétrole à son homologue, la compagnie pétrolière d’État PDVSA (Petroleos de VenezuelaSA), en toute illégalité et a imposé des sanctions à la banque russe Evrofinance Mosnarbank, l’accusant de complicité dans ces opérations. « Rosneft n’est pas impliqué dans la politique et conduit au Venezuela des activités purement commerciales », a répondu la compagnie d’État. Le bureau de l’entreprise pétrolière vénézuélienne PVDSA au Portugal a été fermé et transféré à Moscou. En mars, la présence de deux avions militaires russes transportant une centaine de militaires et 35 tonnes de matériel sur l’aéroport de Caracas a fait monter la tension. Le président Donald Trump a ordonné à la Russie de quitter le territoire vénézuélien [8], tandis que le vice-président Mike Pence dénonçait une « provocation » de la part du Kremlin, et le secrétaire d’État Mike Pompeo une « intrusion persistante de personnel militaire russe » destinée à « soutenir le régime illégitime de Nicolas Maduro ». Les Russes ont relancé un programme d’aviation nucléaire long-courrier, qu’ils avaient interrompu depuis l’effondrement de l’URSS. « Ils se retrouvent de nouveau en possession d’avions qui ont la capacité stratégique de faire le tour du monde, de voler partout équipés et de lancer des bombes nucléaires. Caracas permet à ces avions de faire une escale technique » [9].

Poursuivant son offensive internationale, Mike Pompeo a recommandé vivement au gouvernement indien de ne pas acheter le pétrole vénézuélien. Le marché indien est en effet très important pour l’économie vénézuélienne, compte tenu de l’embargo américain sur le pétrole. « Nous demandons à l’Inde, comme à d’autres pays, de ne pas être une bouée de sauvetage pour le régime de Maduro. J’ai confiance, l’Inde a soutenu très activement nos efforts en Iran, je pense qu’il en sera de même et qu’ils comprendront la menace qui pèse sur le peuple vénézuélien » [10].

Pour faire bonne mesure, l’administration américaine a réactivé le Titre III de la loi Helms Burton (du nom de ses auteurs, le sénateur républicain Jesse Helms et le représentant démocrate Dan Burton). Cette loi fédérale américaine intitulée Cuban Liberty and Democratic Solidarity (Libertad) permet désormais d’engager des poursuites judiciaires contre les sociétés étrangères, notamment européennes, présentes à Cuba. Cette loi dont la portée est extraterritoriale a été promulguée en 1996 sous la présidence de Bill Clinton. Il s’agit notamment d’empêcher la « concurrence déloyale » des investissements directs d’entreprises étrangères à Cuba, alors que les entreprises américaines ne peuvent pas y investir du fait de l’embargo, d’imposer l’extraterritorialité du droit américain sur le plan international (comme en Iran), et d’asphyxier économiquement l’île, déjà étranglée par les conséquences de la crise vénézuélienne.

John Bolton, conseiller national pour la Sécurité auprès de Donald Trump,a révélé les vrais objectifs de l’offensive en cours : « Si les compagnies pétrolières américaines pouvaient investir au Venezuela et y produire du pétrole, cela ferait une grande différence. Ce serait bon pour le peuple vénézuélien. Ce serait bon pour le peuple des États-Unis. C’est un enjeu pour nos deux pays, il faut faire en sorte que l’issue de cette situation nous soit favorable ».

 

Notes

[1] Financial Times, 29/11/2018.

[2] Créée en 2004 à l’initiative du Venezuela et de Cuba l’Alba comprend désormais onze pays : Antigua-et-Barbuda, la Bolivie, Cuba, la Dominique, la Grenade, le Nicaragua, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, le Suriname et le Venezuela.

[3] Le commerce total entre la Chine et l’Amérique latine est passé de 12 milliards $ en 2000 à 280 milliards $en 2017. Alexander Main, « Is Latin America still the United States backyard ? », RIS, N°117, 2018.

[4] L’UNASUR est née en 2008 à l’initiative du président Hugo Chàvez. Elle regroupait les 12 républiques de l’Amérique du sud.

[5] Argentine, Brésil, Canada, Colombie, Costa Rica, Chili, Guatemala, Guyana,, Honduras, Mexique, Panama, Pérou, Paraguay, Sainte Lucie.

[6] Jean-Jacques Kourliandsky,La Croix, 29 mars 2019.

[7] Le Monde22/3/2019.

[8] Le Figaro,28/3/2019.

[9] Christophe Ventura,Le vent se lève, 3 mai 2019.

[10] Reuters.12 mars 2019 « Pompeo rejette la responsabilité de la crise vénézuélienne sur la Russie et Cuba ».

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