@ Benhamayemohamed, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

Lettre ouverte publiée dans Jeune Afrique par Daouda Takoubakoye et Oumar Moussa, directeurs adjoints au cabinet de Mohamed Bazoum

Le coup d’État du 28 juillet au Niger, à l’encontre du président Mohamed Bazoum entré en fonction en avril 2021, s’inscrit dans un mouvement de rejet de la présence des troupes françaises en Afrique de l’Ouest. Toutefois, la solution des putschistes reproduit les scénarios connus qui heurtent les efforts de mettre en place un suffrage démocratique. C’est pourquoi on constate une certaine désapprobation de l’action de l’armée nigérienne.

Nous publions une version modifiée, pour le lectorat québécois et international de JdA-PA, d’une lettre ouverte de deux directeurs adjoints du cabinet du président déchu, Daouda Takoubakoye et Oumar Moussa. Ils affirment que l’action menée sous la direction du général Tchiani est « un coup d’État pour convenance personnelle justifié par des arguments puisés exclusivement dans les réseaux sociaux » . Sur invitation de collègues africains, nous avons décidé de publier une version adaptée et écourtée comme point de vue critique des arguments qui ont été communiqués par les putschistes. Elle décrit un exemple de désinformation qui affaiblit la crédibilité de l’action des forces militaires au Niger.


Lettre ouverte

Sur quelles bases, les militaires se sont appuyées pour réaliser leur coup? Nous revenons sur certaines affirmations développées par les putschistes dans leur déclaration du 28 juillet 2023.

Le recrutement de jeunes dans la garde nationale

La déclaration des putchistes rappelle et discrédite le recrutement de jeunes dans la garde nationale dans les zones affectées par le terrorisme. Comment peut-on accuser le président Bazoum pour des choses passées en 2020 avant qu’il n’accède à la présidence ? Comment des officiers généraux peuvent-ils ainsi si peu considérer les milices de jeunes soldats opérant sous le drapeau national au sein de la garde nationale du Niger et qui donnent au quotidien leur vie sur les fronts les plus durs de la lutte contre le terrorisme ?

Cela s’est  passé en 2020 à Diffa , Tahoua et Tillaberi alors  que c’était le président Mahamadou Issoufou qui était à la tête de l’Etat. Le recrutement à la garde nationale des jeunes de zones dans ces régions avait pour but de profiter de leur maîtrise de la géographie et de leur connaissance du milieu social pour lutter contre le terrorisme. Ils ont reçu une formation normale telle que définie par les textes.

Or, contrairement à ce que la déclaration laisse sous-entendre, cette opération n’avait pas été possible en 2019 avec l’ancien chef d’état-major Ahmed Mohamed. Il a fallu l’arrivée du général Mody à la tête de l’armée pour qu’il lui donne sa bénédiction. D’ailleurs, lorsqu’Amhed Mohamed était chef de la garde républicaine dans les années 2000, il saluait les jeunes pour avoir contribué de façon conséquente au retour de la sécurité dans la zone naguère la plus difficile de Diffa : Garin Dogo, Ngagam et Kabalewa notamment. L’opération a eu un tel succès qu’un autre contingent sera recruté en 2022. La réussite était telle que le général Mody a décidé de recruter un contingent de 500 militaires ( FAN) issus exclusivement des mêmes communautés en 2023 à Diffa.

Concernant Tahoua, ce sont présentement ces jeunes de la garde nationale recrutés en 2020 qui occupent la position la plus avancée en direction du territoire malien à Midal dans le département de Tassara. Le contingent recruté en 2022 est quant à lui déployé sur les positions les plus avancées de Tillia vers le Mali à Egarak et Inkinewane.

À propos des terroristes libérés

La déclaration va pointer la question des terroristes libérés. Il s’agit en tout et pour tout de sept personnes âgées, arrêtées certaines dans des marchés, d’autres parce qu’elles ont des gendres dans le terrorisme. Ils ont tous des dossiers judiciaires vides et c’est un juge qui a procédé à leur libération dans les formes réglementaires.

L’objectif de  leur libération visait à les utiliser comme intermédiaires entre les autorités et les terroristes afin de démobiliser ces derniers. L’un d’entre eux, très malade, va mourrir quelques jours après sa libération. Deux autres ont été assassinés en 2023 par les terroristes qui les accusent de les affaiblir. Le restant s’est réfugié à Niamey pour échapper à la mort. En quoi cela constitue-t-il un affront à l’intégrité nationale que d’avoir libéré ces « chefs terroristes » ?

Le bilan de la lutte contre le terrorisme

A propos des résultats et des pertes sur le front de la lutte contre le terrorisme, le général Tchiani n’était-il pas en responsabilité sur cette question quand les soldats nigériens sont morts à Karamga, soit une centaine en 2016, plus de 200 à Inates au cours de deux attaques différentes en 2019 et plus de 100 à Chinagodra en 2020 ? Alors que les soldats étaient régulièrement décimés, pourquoi n’avait-il pas pris le pouvoir ç ce moment sur la base que la politique sécuritaire du gouvernement était mauvaise ? Aujourd’hui nos soldats ne meurent que par les mines anti-personnelles, mais jamais en se faisant encercler sur leurs positions. Comme quoi quand on veut tuer son chien, on l’accuse de rage.

La libération des cinq jeunes maliens

S’agissant des cinq jeunes maliens libérés cette année, c’est vrai qu’ils avaient été arrêtés en transportant des armes. C’étaient des maliens du Moucvement national de libération d’Awazad (MNLA), qui venaient de Libye en direction de Kidal. En traversant notre territoire,  l’armée les a interceptés. En fuyant – ils n’avaient même pas cherché à se défendre – leur véhicule s’est renversé. Les deux adultes du groupe de sep sont décédés et les cinq jeunes sont capturés. L’armée a confisqué les armes mais les jeunes ont été remis aux dirigeants du MNLA. Ce mouvement est signataire de l’accord d’Alger, avec lequel le Niger siège au comité de suivi de l’application de l’accord de paix. Ce sont des services ordinaires que des gens qui vivent ensemble se rendent de temps en temps. Nous aussi, il nous arrive de leur demander des services.

Quel est la faute du président Bazoum ?

Il est pour le moins triste et honteux que des généraux comme Salifou Mody ou Toumba qui ont été au centre de toutes les décisions militaires prises ces dernières années viennent se mettre debout devant le peuple nigérien pour justifier un coup d’Etat en utilisant des arguments vulgaires propagés sur les réseaux sociaux.

Il n’ y a jamais rien eu de comparable en termes d’équipements, d’infrastructures et de formation dans l’armée du Niger qu’au cours des deux années sous la présidence du président Bazoum. On se serait attendu à ce qu’un homme comme le général Mody s’en prévale plutôt que de participer à un putsch qui va remettre en cause tous les appuis extérieurs qui ont rendu possible ces acquis.