Dans le chaos afghan, l’hypocrisie occidentale

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Pierre Beaudet

 

Selon le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR), quatre millions d’Afghans ont fui leurs maisons depuis le début de l’année, dont beaucoup sont réfugiés à Kaboul sous la tente et dans des abris improvisés. L’arrivée des Talibans les terrifie. Au Pakistan et en Iran, le HCR enregistre deux millions de réfugiés. Dans ces deux pays, des générations de réfugiés afghans se sont succédé depuis la fin des années 1970 selon les flux des guerres pour aboutir dans des camps où les conditions sont très dures. Des rapatriements ont lieu pendant les quelques accalmies, mais souvent, les gens ont été obligés de refranchir les frontières, comme cela est le cas maintenant avec le retrait américain et la prise du pouvoir par les Talibans.

Actuellement, des millions d’Afghans veulent quitter. Ces chiffres énormes font contraste avec les offres de pays qui reçoivent des réfugiés. Entretemps, les porte-paroles des nouvelles autorités talibanes ont promis de ne pas pénaliser personne. Ce message est fait pour « rassurer » les pays occidentaux, tout en reflétant une certaine aspiration des Talibans à s’installer comme gouvernement légitime. Cependant déjà, des fractures sont observables avec les affrontements qui se déroulent dans plusieurs ville du pays. Il semble évident également que les Talibans veulent « filtrer » les départs. Le chaos à l’aéroport de Kaboul est un reflet de cette situation tendue.

Qui veut quitter l’Afghanistan ?

Comme toute force qui sort vainqueur d’une guerre, les Talibans ont certainement des comptes à régler. Le « noyau » dur de l’ancienne administration afghane civile et militaire collaborait main dans la main avec l’occupation américaine depuis 2002. De nombreux rapports d’organismes de l’ONU et des ONG ont fait état depuis cette date des impacts terribles sur la population, dont plus de 100 000 personnes tuées, en majorité des civils. On sait également que l’armée américaine secondée par des Afghans, a tué beaucoup de gens, notamment par les bombardements. D’autre part, les détenus suspectés de complicité avec les Talibans étaient systématiquement soumis à la torture. Il serait surprenant que les Talibans se contentent de donner à ce groupe (environ 50 000 personnes) un visa avec une tape dans le dos, en admettant qu’ils veulent « pardonner » comme ils l’ont eux-mêmes promis pour la masse des soldats et des policiers de rang[1].

Mais les collaborateurs directs de l’occupation ne sont pas la majorité des Afghans menacés. À Kaboul, une armée de personnes travaillait dans l’administration ou avec des programmes de développement des agences occidentales et des ONG. Des dizaines de milliers de professionnels afghans, y compris un grand nombre de femmes, ont fait partie du projet des États-Unis et de leurs collaborateurs afghans pour « réinventer ce pays ». Plusieurs l’ont fait avec conviction, en pensant que l’occupation pouvait être une opportunité pour résister au projet archaïque et répressif des Talibans. Cette population urbaine, éduquée, craint avec raison le retour des Talibans. Leur mode de vie et leurs revenus (qui venaient essentiellement de la force occupante et de l’ONU), sont menacés. Très probablement, la grande majorité de ces personnes (entre 500 000 et 1 million) cherche à quitter le pays le plus rapidement possible. C’est patent pour les femmes éduquées et professionnelles qui savent que l’avenir pour elles est totalement bouché par les Talibans. Ce sont parmi ces groupes qu’on retrouve la foule immense et dramatique autour de l’aéroport de Kaboul ou encore qui essaient de prendre la route vers le sud et le Pakistan.

Un troisième groupe de personnes qui voudraient quitter viennent de minorités religieuses ou ethniques. Trois millions de Hazaras (chi’ites) ont déjà été terriblement frappés durant le premier épisode du pouvoir taliban. Un grand nombre d’entre eux sont en Iran, mais les millions qui restent derrière pourraient être menacés, comme l’ont démontré des incidents meurtriers depuis le départ des États-Unis. À côté des Hazaras, il y a les minorités tadjiks et ouzbèkes du nord qui ont toujours été hostiles aux Talibans. Naturellement, ils cherchent à fuir vers les ex-républiques soviétiques au nord, mais les chemins et les frontières sont étroitement surveillés par les Talibans, à part quelques zones qu’ils ne contrôlent pas comme le Pandjchir. Il est difficile d’identifier le nombre exact de ces personnes, mais il serait surprenant qu’il soit moins d’un million. Si on additionne tout cela, cela fait de trois à quatre millions d’Afghans qui pourraient rejoindre les quatre millions qui sont déjà au Pakistan et en Iran.

Quelle réponse humanitaire ?

Les millions d’Afghans qui se trouvent au Pakistan et en Iran sont vulnérables. Surtout au Pakistan, ce sont des camps de réfugiés où étaient embrigadés et formés les combattants islamistes. Il y avait pour le Pakistan un impératif pour cette politique d’accueil, or aujourd’hui, les conditions ont changé, dans le contexte de ce qui semble une alliance entre les Talibans et le Pakistan. Ailleurs dans la région, y compris en Iran, les Talibans vont tenter d’« échanger » la sécurité des frontières pour des politiques empêchant les flux incontrôlés de réfugiés. En ce qui concerne l’Europe, l’Union européenne qui a déjà mise en place des camps de détention, vise à stopper les flux de migrants qui viennent des zones en conflit. Les Canadiens et les Américains qui veulent rapatrier quelques milliers de leurs collaborateurs afghans ne semblent pas intéressés à rapatrier la grande masse de ceux et celles qui leur demandent de l’aide. Pourtant, leurs responsabilités sont immenses. Ces États ont joué un rôle majeur dans la catastrophe qui éclate aujourd’hui après 20 ans d’occupation, de guerre et de destruction.

 

[1] Il est indéniable que les Talibans ont également commis des atrocités, y compris de nombreux crimes contre les civils.