Manifestation propalestinienne à l'Université de Columbia en 2024 @ crédit photo SWinxy CC BY-SA 4.0 via wikicommons
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Isabel Cortés, correspondante

L’administration de Donald Trump a intensifié son offensive contre la lilberté d’opinion et le droit de manifester sur les campus universitaires aux États-Unis. Dans une lettre envoyée à 60 établissements d’enseignement supérieur, le gouvernement a averti qu’ils risquaient de perdre des financements fédéraux s’ils ne garantissaient pas la sécurité de la population étudiante juive. Cette mesure s’inscrit dans un modèle d’actions répressives suite aux manifestations propalestiniennes de 2024, qui ont mené à l’annulation de subventions multimillionnaires et à l’arrestation d’activistes.

L’ombre de Columbia et la répression de la protestation

L’attaque la plus médiatisée et la plus immédiate de cette escalade a été la sanction contre l’Université de Columbia, qui a perdu 400 millions de $ en subventions fédérales après avoir été accusée de permettre un environnement hostile pour la population étudiante juive. De plus, l’étudiant palestinien Mahmoud Khalil a été arrêté par des responsables de l’immigration sous l’accusation d’avoir dirigé des manifestations propalestiniennes sur le campus. Bien qu’il réside légalement aux États-Unis, Khalil fait face à un processus de déportation qui a suscité des protestations de la part des organisations de défense des droits humains.

Selon le Bureau des droits civils du Département de l’éducation, dirigé par Linda McMahon, les universités doivent garantir l’accès ininterrompu à leurs installations et protéger les étudiant.es d’origine juive contre ce que l’administration décrit comme du « harcèlement et de la discrimination ».

Des secteurs progressistes et des organisations de défense des droits civils estiment qu’il s’agit d’une attaque directe contre la dissidence politique et la défense des droits du peuple palestinien. « Nous assistons à une criminalisation sans précédent de la protestation », a déclaré un porte-parole de l’American Civil Liberties Union (ACLU).

Menace de coupes de 9 milliards de $ à Harvard

L’offensive du gouvernement a également mis dans sa ligne de mire l’Université de Harvard, dont le financement de 9 milliards de dollars est actuellement sous révision en raison d’accusations d’« antisémitisme ». Le secrétaire d’État, Marco Rubio, a annoncé que plus de 300 étudiant.es ont vu leur visa révoqué pour avoir participé aux manifestations propalestiniennes.

La secrétaire à l’Éducation, Linda McMahon, a justifié la possible suspension des fonds en affirmant qu’Harvard « a échoué à protéger ses étudiant.es ». En réponse, le recteur de l’université, Alan Garner, a mis en garde contre les conséquences graves de ces mesures : « Si ces financements sont suspendus, des recherches vitales seront paralysées et l’innovation scientifique sera mise en danger ».

Dans un courriel adressé à la population étudiante et autres membres du corps professoral, Garber a insisté sur le fait que, « bien qu’Harvard ait travaillé pour combattre l’antisémitisme grâce à des initiatives de sensibilisation et des règles plus strictes, toute réduction budgétaire affecterait des domaines clés de la recherche et de l’innovation ». Ses déclarations interviennent à un moment critique, alors que le gouvernement fédéral durcit sa position contre les institutions qui permettent ou encouragent les manifestations propalestiniennes sur leurs campus, ce qui a engendré un débat intense sur les limites de la liberté académique et l’autonomie universitaire.

L’annonce de Garber coïncide avec une lettre signée par 94 professeur.es de la Faculté de droit de Harvard, qui dénoncent une érosion de l’état de droit sous l’administration Trump : « Nous sommes uni.es dans notre condamnation des tactiques d’intimidation, de la discrimination basée sur les opinions et des tentatives de l’administration d’utiliser l’exécutif comme une arme contre l’État de droit. Nous ne fermons pas les yeux sur le fait qu’elle attaque des professions et des groupes dont l’existence et l’indépendance sont vitales pour toute forme de démocratie américaine. »

Ce conflit met en lumière une tendance inquiétante : l’utilisation de mesures punitives pour réprimer des expressions légitimes de protestation, un phénomène qui ne touche pas seulement les États-Unis, mais résonne également dans les institutions éducatives à travers le monde.

Pour prendre connaissance de la lettre qui dénonce et s’oppose à « l’attaque frontale visant à démanteler les normes de l’État de droit », cliquez ici.

Un panorama incertain pour l’éducation supérieure aux États-Unis

La pression du gouvernement fédéral pour réprimer les protestations propalestiniennes a créé un climat de peur dans la population étudiante et universitaire, en particulier pour celles et ceux avec un statut migratoire vulnérable.

L’affaire Mahmoud Khalil a servi d’avertissement à d’autres activistes, dont plusieurs ont choisi de suivre des cours en ligne pour éviter d’éventuelles arrestations. Pendant ce temps, les universités tentent de trouver un équilibre entre la protection de la liberté d’expression et le respect des exigences gouvernementales.

Arrestations et tentatives de déportations

Ces derniers jours, le gouvernement Trump a recours à des mesures violentes contre les étudiant.es ayant manifesté leur soutien à la Palestine dans plusieurs universités aux États-Unis. Yunseo Chung, une étudiante sud-coréenne de l’Université de Columbia, qui vivait aux États-Unis depuis l’âge de sept ans et était résidente légale, a dénoncé le 24 mars dernier que la police de l’immigration était intervenue à son domicile ainsi qu’à celui de ses parents. Les autorités affirmaient que son statut migratoire avait été révoqué, un argument fréquent dans de tels cas. Deux jours plus tard, une juge de New York a empêché la déportation de Chung, estimant qu’il n’y avait « aucune preuve qu’elle peut constituer une menace pour la communauté ».

Mahmoud Khalil, un étudiant palestinien qui avait aussi dirigé des manifestations à Columbia, n’a pas eu la même chance et demeure détenu. L’administration Trump l’accuse d’avoir des liens avec le Hamas, ce qui n’a pas encore été prouvé.

Rumeysa Ozturk, une étudiante turque qui faisait son doctorat à l’Université Tufts (Massachusetts), a également été arrêtée pour avoir coécrit un article publié dans le journal de l’université en 2024. Dans cet article, elle appelait l’institution à cesser de financer des entreprises ayant des liens avec Israël. Cette arrestation a provoqué une forte réaction des organisations de défense des droits humains, qui y voient une attaque directe à la liberté d’expression et une tentative de criminaliser la dissidence académique.

La gouverneure du Massachusetts, Maura Healey, a exigé des explications de l’administration Trump, dénonçant que le cas d’Ozturk illustre l’utilisation arbitraire du pouvoir migratoire pour réprimer celles et ceux qui exercent leur droit à l’opinion. « Donald Trump a dit qu’il allait poursuivre les criminels et les sortir des rues ; mais de plus en plus, ce que nous voyons, c’est le contraire », a déclaré Healey. La juge Denise Casper, de la Cour de district des États-Unis du Massachusetts, a émis un ordre pour empêcher sa déportation pendant que son cas est examiné, soulignant qu’« aucune preuve n’a été présentée pour démontrer que Ozturk représente une menace ».

Le cas d’Ozturk souligne la préoccupation croissante concernant la criminalisation de la dissidence académique aux États-Unis. Des organisations internationales ont averti que ce type d’arrestation crée un précédent dangereux pour la liberté d’expression et le droit de manifester. La persécution de la population étudiante internationale qui critique la politique étrangère américaine ou les actions d’Israël à Gaza soulève de sérieuses interrogations sur le respect des principes démocratiques et des droits humains par les États-Unis.

Face à cette offensive grandissante contre la liberté académique et le droit à la protestation, on ne peut rester indifférente. Les universités, les organismes de défense des droits humains et les réseaux citoyens du monde entier doivent élever leur voix pour rejeter toute tentative de censure sous des prétextes politiques. La défense de l’éducation en tant qu’espace de pensée critique et de débat libre est un pilier fondamental des sociétés démocratiques. L’histoire a prouvé que lorsqu’on attaque le savoir, on mine les valeurs de justice et de liberté ; empêcher cela est une responsabilité mondiale.