États-Unis : violence de classe

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William C. Anderson, Truthout, 29 mai 2020 (traduction A l’Encontre)

Ce matin, le président des Etats-Unis a menacé de meurtre sanctionné par l’Etat en réponse au «pillage», mettant à nu la façon dont la suprématie blanche, le capitalisme et l’Etat travaillent ensemble pour réprimer violemment les personnes qui défendent la vie des Noirs.

Mais la déclaration raciste et répressive de Trump n’est pas la seule réponse ouvertement raciste que nous devrions mettre en question. Nous devons également nous confronter à la manière dont les conservateurs et les libéraux ont répondu aux soulèvements de Minneapolis en condamnant le «pillage».

Les manifestants à Minneapolis et dans tout le pays s’élèvent contre un lynchage et la violence d’Etat. Comment réagir face à un lynchage? Notre objectif devrait-il être simplement de le faire connaître, dans l’espoir qu’une telle publicité suscite la condamnation et empêche de futurs lynchages? Cette logique est imparfaite, en partie parce que les lynchages se nourrissent de la curiosité des spectateurs. Pour les tenants de la suprématie blanche, l’acte de tuer est aussi un acte d’affinité et une occasion d’endoctrinement.

Le simple fait de diffuser des images de meurtres racistes et de demander à l’Etat de cesser de nous tuer ne va pas les arrêter. (En fait, s’il est important de faire connaître le fait que ces meurtres ont lieu, parfois la diffusion de telles images galvanise également les tenants de la suprématie blanche).

Pour certains qui s’opposent aux meurtres racistes, regarder les vidéos, attendre de voter, et marcher en signe de protestation semble suffisant. Mais pour d’autres, une action plus importante est nécessaire. Le meurtre de George Floyd par la police de Minneapolis fait suite aux meurtres d’Ahmaud Arbery à Brunswick, en Géorgie, et de Breonna Taylor à Louisville, dans le Kentucky. Ces meurtres ont été commis par des membres actuels et anciens des forces de l’ordre. On peut dès lors comprendre que l’indignation grandisse.

Nous devons nous attendre à des soulèvements. Nous devrions nous attendre à des dommages matériels, alors que les gens se soulèvent contre les systèmes racistes complices de la violence raciste. Beaucoup de personnes participant à ces révoltes ont décidé que le respect des biens n’est pas plus important que le respect de la vie des Noirs. On est conscient que si la loi ne respecte pas la vie des Noirs, on ne peut pas compter sur la loi elle-même pour les protéger ou leur accorder un respect immérité. Ainsi, alors que les manifestants sont accusés de «pillage» et d’«émeutes» à Minneapolis ou ailleurs, cette fois-ci, nous devons réfléchir au vol systématique de l’Amérique noire.

Les firmes américaines ont, une fois de plus, quitté le pays avec des sommes d’argent sans précédent et astronomiques en 2020. Sans aucune responsabilité en vue, il y avait peu ou pas d’opposition à leur vol monumental. On leur a alloué des milliards. Les politiciens au service de l’élite des efirmes – et craignant de paraître opposés à un accord qui profiterait largement à Wall Street – ont fait passer ces décisions. Bien sûr, l’accord a laissé de nombreuses personnes vulnérables dans la poussière. Aucun changement n’a été apporté après la crise de la dette non résolue de 2008 qui a brutalisé les gens dans le monde entier, avec la famine que nous connaissons sous le nom d’austérité. Les coupes dans les budgets sociaux ont atteint une grande partie de la population, sans qu’elles soient freinées, alors que les riches ne cessent de s’enrichir.

Aujourd’hui, les protestations qui éclatent dans tout le pays en réponse à la brutalité policière préfigurent ce qui va suivre. Les gens sont susceptibles de s’emparer de biens, de casser et de se battre parce que leurs conditions restent misérables. Cela ne devrait pas être surprenant. Néanmoins, le «pillage» par les opprimé·e·s sera toujours plus condamné que le vol structurel qui depuis longtemps a lieu sous le capitalisme.

Il y a cette idée que les auteurs des crises, plutôt que leurs victimes, méritent notre sympathie lorsque leurs profits diminuent. Après qu’au moins 100’000 personnes aux Etats-Unis – de façon disproportionnée des Noirs, des Amérindiens et des Latinos – sont mortes d’une pandémie sans pitié, cette absurdité fait toujours l’objet d’un battage biaisé dans les médias. Les firmes qui ne paient pas un salaire décent aux gens et qui profitent de la flambée des prix en pleine catastrophe ne méritent pas la pitié. Pour ceux d’entre nous dont la stabilité est beaucoup plus incertaine, le manque d’un chèque salarial pourrait signifier l’expulsion, l’emprisonnement ou la faim. Ces circonstances sont de plus en plus fréquentes, le chômage atteignant des niveaux jamais vus depuis la Grande Dépression. Au moins 40 millions de personnes dans ce pays sont sans travail, et les personnes dans le besoin sont effectivement volées par les riches.

En perdant leur emploi, les gens se font également voler les soins de santé – une vulnérabilité qui va tuer les personnes et les membres de leur famille. Les gens sont également privés d’un endroit sûr où ils peuvent vivre à l’abri de la violence de l’Etat et respirer de l’air pur. Les personnes ont vu l’argent des impôts qu’ils payaient être donné, à maintes reprises, après qu’on leur a dit qu’il reviendrait aux travailleurs/travailleuses, mais cela ne se produit jamais. Pour l’Amérique noire, il y a plus qu’assez de lits de prison, mais pas assez de lits d’hôpital pour une population qui est écrasée de façon disproportionnée par l’oppression institutionnelle. Donc, bien sûr, avec peu ou pas de véritables infrastructures pour protéger les personnes que le gouvernement a longtemps négligées et abandonnées, il y aura des soulèvements et les gens prendront les choses en main. Ils les prendront à cause de ce qui leur a été enlevé: la sécurité, le logement, l’éducation, la nourriture et même leur possibilité de voter. Et, bien sûr, les manifestant·e·s sont privés du droit d’exprimer leur colère.

Cette discussion sur le «pillage» se répète toujours. Au cours de pratiquement tous les soulèvements noirs qui ont eu lieu et qui ont façonné ce pays au cours du siècle dernier, le récit est resté le même. Les attaques des tenants de la suprématie blanche contre la communauté noire ont été qualifiées d’«émeutes raciales», et l’autodéfense des manifestants noirs a été présentée comme une violence insensée. Les gens déplorent la destruction des biens parce qu’ils ont souscrit à l’idée qu’il s’agit là d’un autre crime que celui propre à la violence de la suprématie blanche qui a causé tout cela. Mais voler parce que vous êtes absorbés par un système qui vous a rendus jetables n’est pas la même chose que les meurtres racistes rituels de Noirs par des suprémacistes blancs. Des décennies de «pillage» de magasins pendant les soulèvements ne peuvent pas être à la mesure de ce que Wall Street a pillé à travers les crises financières qu’elle crée.

Ils sont certainement conscients de leurs crimes. Les capitalistes des fonds spéculatifs qui amassent des sommes sans fin par le biais de caisses noires et de manipulations financières ont de nombreux moyens d’échapper à leurs responsabilités. Alors que l’armée américaine se prépare à des «troubles civils» et achète du matériel antiémeute, il est clair qu’elle sait que tous les gens n’accepteront pas l’atrocité. Dans un pays qui n’a jamais dépassé le stade de la guerre civile et qui s’est battu pour que la classe riche ne renonce pas aux profits de l’esclavage, défendre les riches est une tradition. Les mêmes personnes qui ont créé la crise actuelle et en tirent actuellement profit gèrent intentionnellement mal de nombreux autres aspects de notre existence.

Ceux qui s’intéressent à la libération ne devraient pas condamner les dits «émeutes» et «pillages» des manifestants. Nous devrions plutôt faire tout notre possible pour libérer les manifestants emprisonnés au Minnesota et partout ailleurs où des soulèvements ont lieu. Le vol dont nous devrions nous préoccuper est celui perpétré par un système qui crée le désespoir, où les personnes dans le besoin doivent aller s’approprier ce qui devrait être un droit garanti. Le capitalisme encourage le vol de haut en bas. En écrivant sur la révolution haïtienne, le grand écrivain C.L.R. James a dit un jour: «Les riches ne sont vaincus que lorsqu’ils courent pour sauver leur vie.» Cela a certainement été le cas à maintes reprises tout au long de l’histoire des Noirs: les gens ont franchi des obstacles insurmontables pour remporter des victoires. Comment répondre à la question: «Que faisons-nous en réponse à un lynchage?» Nous devons faire que le système qui le permet court pour sauver sa vie.