Liban : les étudiants et étudiantes en colère

0
251

 

Yara Idris, étudiante en psychologie de 20 ans, reste incrédule, quelques heures après qu’une liste indépendante a remporté 85 des 101 sièges aux élections de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.

« Je suis sans voix », souffle la jeune femme, qui vient d’être élue à la tête du conseil étudiant de sa faculté. « Je suis pour le moins bouleversée », confie-t-elle à Middle East Eye.

Le président du Club laïc de l’université, Charbel Chaaya, s’attendait à un résultat positif. « Mais nous ne nous attendions pas à ça », assure à MEE l’étudiant en droit de 19 ans. « Surtout sur [notre] campus. »

Depuis des décennies, les campus des universités libanaises sont des bastions politiques et des sphères d’influence pour la multitude de partis au pouvoir.

Mais un an après le soulèvement populaire qui a balayé le pays, suivi d’un effondrement de l’économie et de l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth cet été, les choses pourraient changer.

« Tout le monde dit qu’en tant que jeunes, nous ne devrions pas parler politique », rapporte Yara Idris, décrivant le soulèvement du pays il y a un an comme un « réveil ». « Si nous ne parlons pas de politique, alors comment pouvons-nous nous attendre à changer quoi que ce soit ? »

Fin 2019, des lycéens et des étudiants ont refusé par milliers d’assister aux cours et se sont joints aux manifestations nationales, fustigeant la faiblesse du système éducatif public libanais, la flambée des frais de scolarité et le chômage.

Ces deux derniers mois, des groupes d’étudiants indépendants détachés des partis politiques au pouvoir au Liban ont raflé les élections.

En octobre, les candidats indépendants ont obtenu 52 % des suffrages à l’Université libano-américaine. Le mois suivant, des étudiants indépendants de l’Université Rafiq Hariri de Damour ont remporté près de la moitié des sièges, suivis par le Club laïc de l’Université américaine de Beyrouth (AUB), qui a remporté une victoire écrasante.

« Nous récupérons nos universités », explique Lama Jamal Eddine (19 ans), du Club laïc de l’AUB. « Les partis au pouvoir ont toujours occupé nos conseils étudiants et dupé les étudiants. »

Les campus transformés en champs de bataille

Sur les campus universitaires libanais, les groupes indépendants qui tentent de rompre le statu quo sont dans le collimateur.

« La cyberintimidation constitue un énorme problème », indique Yara Idris, mentionnant en particulier Twitter et Facebook. « Beaucoup de gens ont été personnellement pris pour cible. »

Beaucoup de rhétorique sectaire de la part des groupes étudiants liés aux partis politiques au pouvoir a aussi été constatée. « Je ne savais pas que certains mots et expressions étaient encore utilisés », raconte-t-elle, presque perplexe. « Je veux dire, ils utilisent la confession de quelqu’un afin de le salir et d’influer sur les élections. C’est mal, purement et simplement. »

Les théories du complot ont essaimé sur les réseaux sociaux, alléguant que ces groupes d’étudiants indépendants étaient financés par les États-Unis – semblables aux allégations au sujet du soulèvement libanais l’année dernière. Même la très regardée chaîne MTV a affirmé dans un reportage bizarre que le Club laïc était un front de gauche pour le Hezbollah.

Le célèbre clientélisme libanais a également été à l’œuvre pendant les élections. En échange de voix, des groupes d’étudiants affiliés aux partis politiques au pouvoir auraient offert des services tels qu’une aide pour réussir les examens, pour trouver du travail et même pour couvrir les coûts des manuels scolaires.

Et cette tension a même parfois mué en violences physiques.

Des étudiants de l’USJ affiliés au Hezbollah et aux Forces libanaises se sont battus la veille des résultats de l’élection, certains lançant des bombes incendiaires. Les forces de sécurité ont surveillé la situation de près avant d’interrompre la mêlée, procédant au passage à plusieurs arrestations.

Les choses peuvent empirer. En 2007, des échauffourées entre partisans du Courant du futur, du Hezbollah et d’Amal à l’Université arabe de Beyrouth se sont transformées en affrontements armés plus importants, faisant quatre morts et trente-cinq blessés. L’armée libanaise a dû s’interposer et même imposer un couvre-feu, tandis que le Courant du futur et les dirigeants du Hezbollah ont dû intervenir pour calmer les choses.

« Des Liban très différents »

Au grand dam des étudiants, l’âge requis pour voter au Liban est encore fixé à 21 ans. Ils estiment donc que les élections étudiantes constituent la meilleure alternative et veulent s’organiser en mouvements indépendants plus vastes pour les prochaines élections municipales et législatives prévues pour 2022.

Pour l’instant, les groupes d’étudiants de tous les campus se coordonnent, y compris par l’intermédiaire d’un réseau appelé Mada, et s’attaquent aux problématiques qui les concernent, telles qu’une éducation abordable et l’emploi, ainsi que d’autres problématiques nationales.

Le Liban termine l’année 2020 au plus bas : la moitié de sa population vit dans la pauvreté et sa devise vaut environ 20 % de ce qu’elle valait il y a un an. Les nouveaux diplômés et les jeunes professionnels quittent massivement le pays.

Mais ces résultats électoraux ont allumé une étincelle d’espoir et d’optimisme chez les étudiants et d’autres qui souhaitent un changement significatif.

Farah Baba, ancienne présidente du Club laïc de l’AUB, est impliquée au sein de Mada. « Je n’aurais jamais pu imaginer tout cela il y a deux ans [quand j’étais étudiante] », assure-t-elle à MEE, ajoutant qu’elle a bon espoir que cela se traduise au sein de la vie politique au sens large. « Une fois que vous avez des jeunes actifs engagés dans la politique et la vie publique, vous pouvez être sûrs qu’il y aura une certaine durabilité dans cette œuvre politique. »

La popularité croissante des groupes d’étudiants indépendants dans un Liban polarisé sur le plan politique n’est peut-être pas surprenante, mais il n’est pas certain que les victoires des étudiants aboutissent à de réels changements politiques.

Bassel Salloukh, professeur de sciences politiques à l’Université libano-américaine, estime pour sa part que c’est possible : « Ces victoires montrent les Liban très différents qui existent aujourd’hui. Mais pour qu’elles engendrent un réel changement politique, elles doivent faire partie d’un effort d’organisation politique plus vaste, qui vise à pénétrer l’État pour le réformer substantiellement. »