Sabine Bahi, correspondante
*Vivantes, nous voulons être !
Ce que le 8 mars, la journée internationale des droits des femmes, ne doit pas être pour Yolanda Becerra Vega, c’est une date instrumentalisée par et pour les grandes entreprises pour s’enrichir sur le dos de l’appauvrissement social et économique des femmes. Le 8 mars doit servir à la commémoration des luttes des femmes pour le respect de leurs droits, offrir un espace politique pour réfléchir aux enjeux féministes et permettre aux militant.es de se retrouver et s’organiser.
La militante féministe colombienne et défenseuse de droits humains était l’invitée d’un webinaire initié par la section québécoise de l’Alliance de la Fonction publique du Canada (AFPC-Québec) le 6 mars dernier, en collaboration avec le Centre international de solidarité ouvrière (CISO) et le Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC).
À l’origine de l’Organisation populaire des femmes

Après avoir rejoint l’Organisation populaire des femmes (Organización Feminina Popular — OFP) en 1980, soit huit ans après sa création, Yolanda Becerra Vega a fondé sa direction nationale. L’OFP est un organisme à but non lucratif qui œuvre pour la défense des droits fondamentaux des femmes et la justice sociale en Colombie. Elle se positionne activement contre le conflit armé colombien et promeut des méthodes non violentes pour favoriser l’émancipation et l’autonomisation globale des femmes.
L’ADN politique de l’OFP a été forgé par le contexte géopolitique lors de la formation de l’organisation. Barrancabermeja, capitale de la région du Magdalena Medio et ville où est née l’OFP, est le principal moteur de l’industrie pétrolière en Colombie et abrite la plus grande raffinerie du pays. Cette réalité a transformé la ville en point stratégique dans le contexte du conflit armé, engendrant ainsi de nombreuses violences affectant particulièrement les femmes.
Assurer un soutien à ces femmes a été au cœur de l’action de l’OFP depuis ses débuts. Il s’agissait notamment de leur paver un chemin vers de plus amples possibilités, et faire face aux protagonistes dans le conflit.
Parmi les nombreuses initiatives menées par l’OFP, Yolanda Becerra Vega a évoqué l’inauguration du musée Casa Museo de la Memoria y los Derechos Humanos de las Mujeres en 2019. Il s’agit du seul espace en Colombie qui traite le conflit armé dans une perspective du genre et qui met en lumière les luttes populaires menées par les femmes. La dirigeante colombienne mentionnait l’inscription de ce projet dans un effort de développement de méthodologies de résistance pour les femmes. Elle évoquait également le choix d’une esthétique muséal qui rappelle la vie, alors que la mort rôde et guette de manière disproportionnée celles qui osent lever le ton quant à leur sort.
Le triomphe du nécrocapitalisme
Le thème de la mort a été répété à maintes reprises lors du webinaire. En mars 2025, selon l’Observatorio Colombiano de Feminicidios, 79 féminicides ont déjà été commis depuis le début de l’année. Les femmes colombiennes sont de plus en plus appauvries, et ce jusqu’à être dépourvues de la vie. Ici, la mort — ou la vie dans des conditions pratiquement invivables — devient un outil qui bénéficie économiquement à ses responsables en permettant l’accumulation de moyens de production et de profits. C’est ce que le sociologue Subhabrata Bobby Banerjee définit comme le nécrocapitalisme.
Selon Yolanda Becerra Vega, les économies antérieures ont apporté la mort et la précarité en Colombie, et ont laissé les femmes pauvres, seules, et exclues. Si elles survivaient aux persécutions des grandes entreprises pétrolières et des différents groupes armés, les femmes étaient souvent sous l’emprise d’un mode de vie restreint par les rôles genrés.
Bien qu’elles soient diplômées tout autant que les hommes, les femmes demeurent sous-représentées dans le marché du travail en Colombie. C’est entre autres pour cette raison que l’OFP et sa représentante militent avec autant d’ardeur pour le droit à la vie et pour les droits ouvriers des femmes colombiennes.
Pas de Paz Total sans les femmes
L’arrivée du gouvernement de Gustavo Petro au pouvoir en Colombie, il y a de cela bientôt trois ans, s’est accompagnée de l’instauration d’une politique de paix dite Paz Total. Celle-ci vise le renforcement des accords de paix signés en 2016 par l’ancien président Iván Duque et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), et ce par l’emploi de la négociation et d’autres stratégies politiques et légales. L’objectif ultime est l’aboutissement de la transition d’un état de conflit armé vers une paix effective dans le pays.
Alors que les violences liées au conflit ont récemment augmenté de manière significative en Colombie, notamment dans le Catatumbo où la guerre entre des groupes dissidents des FARC et l’Armée de libération nationale a engendré le déplacement forcé de plus de 50 000 personnes, Yolanda Becerra Vega insiste sur le fait que la transition vers la paix ne peut se faire sans la prise en compte des revendications des femmes et l’application transversale de la perspective du genre.
Les femmes ont historiquement été exclues du processus de paix colombien. Les organisations de femmes continuent ainsi d’être d’une grande utilité, et la nécessité du travail qu’elles réalisent est d’autant plus criante en Colombie. Dans un contexte de répression et d’absence de l’État dans de nombreuses régions du pays, l’OFP et ses collègues permettent aux femmes de manger, de travailler, de penser, de lutter et de survivre, tout en offrant aux jeunes filles des espaces pour grandir et se définir au-delà de la pauvreté.
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