Quelques hypothèses sur le mouvement altermondialiste

 

 

Gustave Massiah, extrait de l’ouvrage collectif, L’Internationale sera le genre humain, Gustave Massiah, M Éditeur, 2015

Le mouvement altermondialiste est le mouvement anti-systémique de la phase actuelle de la mondialisation capitaliste, la phase néolibérale.

Pour définir la situation, il faut partir des grandes contradictions qui sont à l’œuvre. La crise structurelle articule quatre dimensions : économiques et sociales, celle des inégalités sociales et de la précarisation ; idéologiques avec l’interpellation de la démocratie, l’idéologie sécuritaire, les poussées xénophobes et racistes, la corruption qui résulte de la fusion de la classe financière et de la classe politique ; géopolitiques avec la fin de l’hégémonie des Etats-Unis, la crise du Japon et de l’Europe et la montée de nouvelles puissances ; écologique avec la mise en danger de l’écosystème planétaire. La crise écologique est la dernière arrivée. Comme l’a explicité Fernand Braudel, l’organisation du monde est entrée en contradiction avec l’écosystème planétaire ; et c’est la première fois dans l’histoire de l’Humanité.

Comme l’ont rappelé les mouvements présents au FSM de Belém, en 2009, il s’agit en fait d’une triple crise emboîtée : une crise du néolibéralisme en tant que phase de la mondialisation capitaliste ; une crise du système capitaliste lui-même qui combine la contradiction spécifique du mode de production, celle entre capital et travail, celle entre les modes de la production et les modes de la consommation et celle entre les modes productivistes et les contraintes de l’écosystème planétaire ; une crise de civilisation qui découle de l’interpellation des rapports entre l’espèce humaine et la Nature qui ont défini la modernité occidentale et qui ont marqué certains des fondements de la science contemporaine.

En liant le refus du néolibéralisme à la remise en cause du capitalisme, le mouvement altermondialiste est dans la continuité de la Charte des principes de Porto Alegre qui précise dans son article 1 : Il se définit comme un espace de rencontre ouvert d’instances et mouvements de la société civile qui s’opposent au néolibéralisme et à la domination du monde par le capital et toute forme d’impérialisme (article 1 de la Charte des principes).

Comme tout mouvement historique d’émancipation, le mouvement altermondialiste est un mouvement historique qui prolonge et renouvelle les mouvements historiques des périodes précédentes.

Le mouvement altermondialiste prolonge et renouvelle le mouvement des libertés civiles et politiques ; le mouvement ouvrier ; le mouvement pour les droits économiques, sociaux et culturels ; le mouvement des droits des femmes ; le mouvement paysan ; le mouvement de la décolonisation et des droits des peuples ; le mouvement des libertés démocratiques ; le mouvement écologiste ; le mouvement des peuples premiers. Ce sont ces mouvements que l’on retrouve dans les forums sociaux mondiaux.

Le processus des forums sociaux mondiaux participe à la construction des bases sociales du mouvement altermondialiste

Il y a un vrai débat sur les bases sociales de l’altermondialisme ? Elle renvoie à l’analyse de la structure des classes dans les sociétés actuelles et à l’échelle mondiale. La lutte des classes ne se réduit pas à l’affrontement entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. La prolétarisation touche aujourd’hui toutes les couches sociales qui ne sont pas dominantes. Ce sont celles qui participent au mouvement altermondialiste. Ariel Salleh, qui se définit comme féministe, éco-socialiste et altermondialiste[1] introduit la notion de « méta-industrial workers », constituant une « meta-industrial class ». Elle désigne « les paysans, les mères, les pêcheurs et cueilleurs, qui sont en dehors de la sphère du capital et travaillent directement selon les cycles naturels et qui répondent aux besoins vitaux quotidiens de la majorité de la population du globe ». C’est la configuration que l’on trouve dans les forums sociaux mondiaux, constate Ariel Salleh. Les forums sociaux mondiaux peuvent donc, d’une certaine manière, se définir comme une manière de construire une base sociale, une alliance des différentes couches dominées qui seraient d’accord pour mener la lutte ensemble pour un autre monde ».

La place de la classe ouvrière est toujours stratégique, mais la conception des alliances a beaucoup changé. L’alliance avec les soldats dans les soviets, la place des paysans dans la révolution chinoise, les bourgeoisies nationales dans les luttes de libération nationale l’ont largement démontré.

Le mouvement altermondialiste en mettant en avant la diversité avance que toutes les luttes contre l’oppression ont leur légitimité. Les luttes pour les droits des femmes ont servi de référence dans leur confrontation avec les luttes prioritaires. Par rapport aux révolutions du 18ème sur les droits politiques, du 19ème sur les droits économiques et sociaux, du 20ème sur les droits des peuples. Les mouvements de femmes ont affirmé que leurs droits n’étaient pas des contradictions secondaires et qu’elles ne les subordonneraient pas à d’autres. C’est la base de la diversité qui est une des caractéristiques des Forums sociaux mondiaux.

Le mouvement altermondialiste est défini par la convergence des mouvements sociaux et citoyens qui luttent contre les conséquences de la logique dominante

Le mouvement altermondialiste se construit dans la convergence des mouvements autour de quelques principes, celui de la diversité et de la légitimité de toutes les luttes contre l’oppression, celui de l’orientation stratégique de l’accès aux droits pour tous et de l’égalité des droits, celui d’une nouvelle culture politique qui relie engagement individuel et collectif.

A plusieurs reprises, la notion de mouvement se précise par rapport à celles des partis, des sociétés civiles et des peuples. En 1984, à Hiroshima, à l’invitation du mouvement social japonais, des mouvements asiatiques et des intellectuels proposent de lancer une alliance globale des peuples (Global alliance of people). Ils se posent la question de savoir qui va construire cette alliance. Vinod Raina, racontes-en ces termes la réponse qui se précise dans ces débats : « Ce sont les mouvements qui construiront l’alliance des peuples. Ce ne sont pas les partis, ni les associations, ni les ONG, ce sont les mouvements sociaux et citoyens[2]. » Cette proposition va cheminer ; elle trouvera sa maturation et caractérisera les futurs forums sociaux mondiaux.

En 1989, bicentenaire de la Révolution française, le sommet du G7, reçu à Paris, est contesté par toutes celles et tous ceux qui voulaient se faire l’écho du « tiers état » de la planète. Cette contestation a fait suite à la mobilisation qui a accueilli l’assemblée annuelle du FMI et de la Banque mondiale, en 1988 à Berlin. Face à l’instrumentalisation du bicentenaire de la Révolution française, l’appel « Dette, apartheid, colonies, ça suffit comme ci ! » organise, à l’arrivée d’une manifestation syndicale et citoyenne, un concert géant à la Bastille. Les 15 et 16 juillet 1989, le « Premier Sommet des sept peuples parmi les plus pauvres », dénonce la philosophie même du G7 et prend son contre-pied.

En 1996, à l’appel des zapatistes, se concrétise une « Première rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme » qui s’est tenue à Aguascalientes.

Un des défis posés au mouvement altermondialiste ce sont les nouveaux mouvements ! Depuis 2011, des mouvements massifs témoignent de l’exaspération des peuples. Les révoltes des peuples ont un soubassement commun dans la compréhension de ce qu’est la crise structurelle officiellement admise depuis 2008. Ce qui émerge à partir des places, c’est une nouvelle génération qui s’impose dans l’espace public. Cette nouvelle génération construit par ses exigences et son inventivité, une nouvelle culture politique. Elle expérimente de nouvelles formes d’organisation à travers la maîtrise des réseaux numériques et sociaux, l’affirmation de l’auto-organisation et de l’horizontalité. Elle tente de redéfinir, dans les différentes situations, des formes d’autonomie entre les mouvements et les instances politiques. Elle recherche des manières de lier l’individuel et le collectif. Ce n’est pas un changement du rapport au politique mais un processus de redéfinition du politique.

Ces mouvements sont spontanés, radicaux, hétérogènes. Certains affirment que ces mouvements ont échoué parce qu’ils n’ont pas de perspective ou de stratégie et qu’ils ne se sont pas dotés d’organisation. Cette critique mérite d’être approfondie. Elle n’est pas suffisante quand on sait que le plus vieux de ces mouvements à trois ans. Les mouvements ne rejettent pas toutes les formes d’organisation ; ils en expérimentent des nouvelles. Celles-ci ont démontré leur intérêt dans l’organisation des mobilisations, la réactivité aux situations et l’expression de nouveaux impératifs. Même si la question des formes d’organisation par rapport au pouvoir n’est pas encore entamée et laisse un goût d’inachevé.

Les nouveaux mouvements marquent la transition entre les mouvements de contestation de la dernière phase du cycle ouvert par le néolibéralisme et les mouvements anti-systémiques de la phase à venir. L’hypothèse de travail est que les deux ensembles de mouvements vont participer à la mutation qui aboutira à la naissance des mouvements de la nouvelle période, à celle qui succèdera à la crise du néolibéralisme dont les issues ne sont pas encore déterminées. Les mouvements plus anciens de l’altermondialisme devront tirer les leçons de leurs avancées et de leurs limites.

Les Forums sociaux mondiaux sont ouverts à tous les courants politiques des mouvements qui composent le mouvement altermondialiste et qui acceptent les orientations de la Charte des principes

Les débats politiques dans le processus sont constants et divers. Une première distinction a séparé un temps une ligne « anti-néolibérale » et une ligne « anticapitaliste ». Elle a perdu de son acuité avec une plus large acceptation de l’actualité du dépassement du capitalisme. Une deuxième distinction a séparé ceux qui voudraient se contenter d’un espace des forums et ceux qui souhaiteraient trouver d’autres formes de type « Internationale ». Elle a perdu aussi de son acuité depuis qu’il est admis que des prolongements possibles ne remettent pas en cause l’intérêt de l’espace des forums et la nécessité de leur mutation. Cette distinction se prolonge avec ceux qui donnent la priorité aux alliances nationales entre certains gouvernements et les mouvements sociaux de leur pays. Une troisième distinction tend à séparer les mouvements sociaux d’un côté et les ONG de l’autre. Cette distinction se heurte à la difficulté de séparer les mouvements sociaux de certains mouvements citoyens et des ONG ; et aussi au fait qu’il y a des ONG réformistes et des ONG radicales et qu’il y a aussi, dans les mouvements sociaux, des radicaux et des réformistes. Aucune de ces distinctions ne manque d’intérêt ou de pertinence, mais elles ne construisent pas une séparation entre deux lignes qui structureraient le débat politique des forums.

En réponse à une prise de position qui considère que le FSM est devenu insignifiant, Tord Borg en partant de la situation en Amérique Latine estime que les mouvements y sont partagés entre cinq positions : la construction d’un espace ouvert aux mouvements et aux ONG ; la proposition d’une internationale avec des partis et des Etats à l’exemple du Venezuela ; la proposition d’un ensemble de mouvements sociaux radicaux proposé au Sommet accompagnant Rio+20 ; la proposition de Emir Sade dite par Tord « était-centrée » qui donne la priorité à la négociation entre les mouvements et leurs états ; les mouvements Black Blocs 2.0 comme à Rio. La discussion porte d’abord sur la stratégie des mouvements.

Le mouvement altermondialiste est porteur d’une nouvelle culture politique.

Cette nouvelle culture politique peut être caractérisée à partir de quelques propositions : La diversité des mouvements et leur convergence, les activités auto-organisées, la recherche de formes d’autorité qui ne reposent pas sur la hiérarchie, deviennent des références admises. Le processus des forums sociaux mondiaux se diffuse. La nouvelle culture politique imprègne les initiatives et les mobilisations bien au-delà du processus.

Cette culture politique s’est concrétisée dans l’organisation des Forums sociaux mondiaux. Le comité d’organisation est formé par les mouvements du pays d’accueil. Des propositions d’activités autogérées sont faites librement par les mouvements par internet. Un effort d’agglutination tente de faire converger les propositions proches. Ainsi, au FSM de Tunis en 2013, 5085 mouvements inscrits ont tenu 1200 activités autogérées. Les deux derniers jours des assemblées de convergence (34 à Tunis) regroupent les associations qui cherchent à définir des programmes d’actions et de mobilisations communes.

Cette nouvelle culture a repris certaines propositions, parfois contradictoires, des mouvements de la période 1967-73 qui ont mis en avant les libertés démocratiques à partir du refus des régimes autoritaires et dictatoriaux, d’une part, et de la remise en cause de la démocratie de marché associée au libéralisme.

Le mouvement altermondialiste est porteur d’une orientation stratégique, celle de l’accès aux droits et de l’égalité des droits ; il est porteur d’une nouvelle génération des droits

Dans les forums sociaux mondiaux, qui sont les moments majeurs du processus des FSM, deux préoccupations sont présentes : la définition de mesures immédiates à imposer par rapport aux conséquences de la crise sur les conditions de vie des couches populaires et la nécessaire définition d’une orientation alternative. Elles définissent la pensée stratégique, l’articulation entre la question de l’urgence et celle de la transformation structurelle.

Une orientation alternative s’est dégagée dans les forums sociaux mondiaux, c’est celle de l’accès aux droits pour toutes et tous et de l’égalité des droits, du local au planétaire. On peut organiser chaque société et le monde autrement que par la logique dominante de la subordination au marché mondial des capitaux. Les mouvements sociaux préconisent une rupture, celle de la transition sociale, écologique et démocratique. Ils mettent en avant de nouvelles conceptions, de nouvelles manières de produire et de consommer. Cette rupture est engagée dès aujourd’hui à travers les luttes, car la créativité naît des résistances et des pratiques concrètes d’émancipation qui, du niveau local au niveau global, préfigurent les alternatives. Les forums thématiques associés au processus approfondissent l’orientation stratégique, celle de l’égalité des droits et des mobilisations contre la logique du capitalisme. Ils portent et anticipent une nouvelle génération de droits (les « droits de la Nature », la liberté de circulation, la souveraineté alimentaire, …).

Le mouvement altermondialiste doit identifier et préciser les défis auxquels il doit faire face aujourd’hui

Le mouvement altermondialiste qui se définit au départ contre le néolibéralisme est confronté au temps long du capitalisme et de la civilisation occidentale. Il n’est pas toujours aisé de prendre du recul par rapport à la prégnance du néolibéralisme secoué mais toujours dominant. Le temps long des mouvements donne le recul nécessaire. Le mouvement ouvrier s’est construit depuis le milieu du 19ème siècle. Il a connu une période d’avancées de 1905 à 1970. Malgré les guerres et les fascismes, il a réussi des révolutions en Russie, en Chine et dans plusieurs pays du monde ; à travers son alliance avec les mouvements de libération nationale, il a quasiment encerclé les puissances coloniales ; il a imposé des compromis sociaux et un « Welfare State » dans les pays du centre capitaliste. Depuis le milieu des années 1970, s’est ouverte une période de quarante ans de défaites et de régressions du mouvement social dans les pays décolonisés, dans les pays qui avaient connus des révolutions et dans les pays industrialisés. Les bouleversements et la crise pourraient caractériser la fin de cette longue période de régressions, sans que l’on puisse définir précisément ce qui va suivre.

Une orientation alternative à la mondialisation capitaliste comporte plusieurs enjeux. Elle comporte l’enjeu d’une nécessaire démocratisation. Elle comporte un enjeu majeur, celui d’une nouvelle phase de la décolonisation qui correspondrait, au-delà de l’indépendance des Etats, à l’autodétermination des peuples. Elle met sur le devant de la scène les questions de l’épuisement des ressources naturelles, particulièrement de l’eau, du climat, de la biodiversité, du contrôle des matières premières, de l’accaparement des terres. Elle nécessite un renouvellement culturel et civilisationnel.

Les interrogations essentielles sur la démocratie et sur les formes d’organisation progressent à partir des luttes et des mobilisations, de la recherche de pratiques nouvelles et d’un effort continu d’élaboration. Une part de ce qui est nouveau cherche son chemin à l’échelle d’une génération et n’est visible qu’à l’échelle des grandes régions et du monde. C’est à cette échelle que se construisent de nouveaux mouvements sociaux et citoyens qui modifient les situations, et ouvrent la possibilité à de nouvelles évolutions.

Les enjeux de la nouvelle révolution se précisent : la définition de nouveaux rapports sociaux et culturels, de nouveaux rapports entre l’espèce humaine et la Nature, la nouvelle phase de la décolonisation et la réinvention de la démocratie. Ce sont les défis du mouvement altermondialiste.

[1]          A. Salleh, The Meta-Industrials, WSF, Occupy, and Rio+20 . Article disponible en anglais sur le site : http://www.reseau-ipam.org/spip.php?article2907. On pourra aussi consulter son site :  http://www.arielsalleh.info/

[2] Intervention au débat stratégique du Conseil international du Forum social mondial, Rabat 2009.

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