Afrique du Sud: Cyril Ramaphosa veut redorer l’image de l’ANC

THOMAS CANTALOUBE

Mediapart,19 DÉCEMBRE 2017

Élu lundi 18 décembre pour succéder à Jacob Zuma à la tête de l’African National Congress (ANC), l’ancien protégé de Mandela aura fort à faire pour sortir son parti de la corruption et du clientélisme généralisé dans lequel il a sombré.

 

De notre envoyé spécial en Afrique du Sud. – Le dessin publié en une du Daily Maverick (un équivalent sud-africain de Mediapart) lors de l’ouverture de la conférence quinquennale de l’African National Congress est cruel. On y voit un délégué du parti arriver à l’accueil et une charmante hôtesse s’enquérir : « Comment voulez-vous que votre pot-de-vin soit versé ? », pendant qu’elle désigne une pancarte proposant différents modes de paiement : cartes bancaires, espèces, chèques, enveloppes opaques, bitcoins, etc.

Le dessin est impitoyable s’agissant d’un des plus anciens partis politiques d’Afrique, qui plus est celui qui s’est vaillamment battu contre le régime d’apartheid pour finir par en triompher. Mais il est malheureusement assez juste et on peut parier qu’il a fait rire (jaune) la quasi-totalité des lecteurs. À l’exception sans doute des délégués de l’ANC, et encore, ce n’est même pas sûr, car nombre d’entre eux sont aujourd’hui très lucides à l’égard de leur parti ; eux qui viennent d’élire à leur tête Cyril Ramaphosa avec l’espoir qu’il redore leur image et succède à Jacob Zuma à la tête du pays dans deux ans, voire avant. Mais quel prix sont-ils prêts à payer pour cela ? Accepteront-ils que Ramaphosa nettoie les écuries d’Augias qu’ils ont contribué à souiller ?

« L’image de Jacob Zuma est désormais devenue celle de l’ANC », déplore Sipho Pityana, un vétéran de l’ANC reconverti en homme d’affaires depuis une quinzaine d’années. « La plupart des dirigeants du parti ont soutenu Zuma lors des élections internes à deux reprises, et l’ont défendu bec et ongles face aux accusations de corruption qu’il traîne derrière lui. » Pour mémoire, le président de l’Afrique du Sud fait face à 783 charges de corruption et a passé l’essentiel de ses huit années de mandat à tenter d’échapper à la justice, notamment en affaiblissant les institutions qui le gênaient. Comment, dans ces conditions, l’ANC peut-il espérer se refaire une virginité et se présenter encore et toujours comme le parti incontournable et indispensable de la scène politique de la « nation arc-en-ciel » ?

Cyril Ramaphosa lui-même, malgré son image d’intégrité et ses promesses de lutter contre la corruption, ne peut complètement échapper au blâme général. À 65 ans, bien qu’il soit resté très discret sur la scène publique et qu’il n’ait pas pleinement exercé ses fonctions, il a néanmoins été vice-président de l’ANC et du pays respectivement depuis 2012 et 2014. À ces titres, « il a constamment promu et défendu Jacob Zuma » en dépit de ses casseroles, souligne Sipho Pityana. Toutefois, à titre personnel, Ramaphosa n’a pas été éclaboussé par tous les scandales financiers et le clientélisme des années Mbeki et Zuma.

Pour l’un de ses proches, « Cyril est toujours assez flou sur ses idées et ses intentions. C’est quelqu’un de vraiment bien à titre personnel, mais il manque un peu de courage. C’est un social-démocrate plutôt qu’un Lula ! » Après avoir été le « protégé » de Nelson Mandela au moment des négociations pour l’instauration de la démocratie au début des années 1990, il s’est éloigné de la politique pour devenir un homme d’affaires richissime. Aujourd’hui, c’est donc un peu du lustre de « Madiba » qu’il ramène avec lui.

Car l’ANC n’est pas un parti comme les autres. De par sa riche histoire (fondé il y a plus d’un siècle), de par ses transformations (tour à tour et parfois en même temps parti politique, mouvement clandestin, armée de résistance), de par ses leaders ou ses compagnons de route charismatiques (Oliver Tambo, Nelson Mandela, Walter Sisulu, Desmond Tutu…), de par son rôle dominant depuis les premières élections démocratiques de 1994, où son score oscille entre 62 % et 69 % des voix à tous les scrutins de ces vingt-trois dernières années. Toutefois, aujourd’hui, il y a quelque chose qui coince. Les récentes élections locales ont été un coup dur pour l’ANC qui a perdu des municipalités symboliques comme Johannesburg, Pretoria ou Port Elizabeth. Surtout, certains sondages commencent à faire état de la possibilité que le parti ne franchisse pas la barre des 50 % lors de prochaines élections nationales de 2019.

Selon tous les experts électoraux, cet affaiblissement n’est pas dû à l’usure du pouvoir, ce qui serait assez logique, mais à une spirale de corruption et de mauvaise gestion qui entraîne l’ANC vers le fond. « L’ANC n’a pas réussi sa transition de mouvement de libération à parti politique responsable », juge Makhosi Khoza, une ancienne députée qui a démissionné de l’ANC en 2017 et qui envisage aujourd’hui de lancer un parti politique concurrent. Cette opinion est grandement partagée par tous les politologues et ceux qui sont passés par l’ANC à un moment ou à un autre. « Nous étions un mouvement souterrain, clandestin parfois, où les décisions étaient prises collectivement, mais en secret », poursuit Makhosi Khoza. « Avec le passage à la lumière et au pouvoir, nous n’avons pas réussi à transformer ces façons de faire en culture de la responsabilité. D’autant plus que les décisions, une fois qu’elles sont prises, sont assumées collectivement. Celui qui ne les assume pas doit s’en aller. Et s’il parle, il est considéré comme un traître. »

Le poisson pourrit par la tête, dit-on souvent. Au sein de l’ANC, c’est particulièrement vrai. La corruption de nombreux barons du parti dans la foulée du gigantesque contrat d’armement de 1999 – dont Jacob Zuma lui-même et des proches du président d’alors Thabo Mbeki – a en quelque sorte montré l’exemple, et la corruption a fini par s’installer à tous les échelons. De surcroît, l’ANC a mis en place une politique de « déploiements des cadres », c’est-à-dire, l’embauche dans la fonction publique de ses militants. L’État-nation est en partie devenu un État-ANC. Comme un buffet où les convives craignent d’être les derniers et de n’avoir plus rien à croquer, c’est la ruée à tous les niveaux pour accaparer les richesses de l’État.

Jeremy Cronin, numéro deux du Parti communiste sud-africain et ministre-adjoint des travaux publics, explique cette situation à sa manière : « Aujourd’hui, si vous êtes un jeune dans un township ou dans un village à la campagne et que vous ne savez pas jouer de la musique ou que vous n’êtes pas bon au football, la politique est la voie hors de la pauvreté et le moyen d’accumuler du capital pour ceux qui n’en ont pas. » Avec la carte de l’ANC, un peu de militantisme ou d’entrisme, un jeune Sud-Africain se verra offrir un boulot dépendant de l’administration ou dans une entreprise avec des contrats étatiques et pourra, avec un peu d’audace, s’en servir pour « écrémer ».

Par conséquent, les postes de responsabilité à l’ANC, qui dépendent d’élections ou de nominations internes, sont devenus l’objet de querelles qui dépassent le cadre des réunions d’appareil mouvementées. Dans la province du KwaZulu-Natal, dont est issu Zuma et qui est historiquement l’une des plus remuantes, plus de quarante assassinats liés à des enjeux politiques ont été commis depuis 2016, dont les deux tiers au sein de l’ANC. « On retrouve des militants criblés de balles, d’autres poignardés par des tueurs à gages. Les enquêtes n’aboutissent quasiment jamais », raconte le responsable d’une ONG « citoyenne » de Durban qui préfère rester anonyme. « La province est plongée dans un véritable climat mafieux avec des permanents politiques qui se battent pour des postes ou pour des contrats publics ou alors qui se vengent les uns des autres. »

Par ailleurs, en l’absence de financement public des partis politiques, les élections coûtent de l’argent qu’il faut bien trouver… auprès des entrepreneurs privés. L’historien R.W. Johnson, dans son ouvrage « How Long Will South Africa Survive ? », rappelle que la carrière politique de Jacob Zuma a été financée par les patrons de flottes de taxis privés, puis par la famille Gupta, dont l’ascension économique a été parallèle à la carrière de Zuma, puisque les trois frères Gupta sont passés en vingt ans de petits commerçants de Durban au palmarès des plus grosses fortunes du pays.

Un haut fonctionnaire gouvernemental vient de raconter sa mésaventure, qu’il juge emblématique de ce qui se passe d’un bout à l’autre du pays, dans un livre sorti à l’automne 2017 : « How to Steal a City – The Battle for Nelson Mandela Bay » (Comment piller une ville, la bataille pour Nelson Mandela Bay). Dépêché en 2015 dans cette cité industrielle, bastion de l’ANC anciennement connue sous le nom de Port Elizabeth, par le ministre de l’économie lui-même, afin de lutter contre les dérives municipales qui devenaient embarrassantes, Crispian Olver a dû s’enfuir en avion sans demander son reste au bout de dix-huit mois pour sauver sa peau. Il n’avait pas seulement mis à jour des contrats irréguliers ou des conflits d’intérêts, mais « un véritable réseau allié à une faction de l’ANC avec des sociétés-écrans, des syndicats criminels, des assassinats et des détournements de fonds publics dépassant l’imagination. » Aujourd’hui, Olver ne travaille plus pour le gouvernement et les édiles de Nelson Mandela Bay sont toujours en poste…

« Je me moque qu’un ministre ou qu’un responsable de l’ANC ait été torturé ou ait passé quinze ans en prison durant l’apartheid ! S’il est corrompu, il doit partir et être jugé ! » s’exclame Nomboniso Gasa, professeure de droit public à l’université du Cap, qui déplore la tendance, fréquente, de l’ANC à justifier les errements du présent au nom des souffrances du passé. « Il y a un niveau d’arrogance incroyable parmi nos élites politiques : elles n’ont aucune crainte des conséquences, puisqu’il n’y en a jamais. »

D’après ses (nombreux) critiques, l’ANC a troqué ses habits de mouvement de libération ayant forgé sa légitimité et son prestige moral dans la lutte contre l’apartheid pour ceux d’un vulgaire parti nationaliste africain comme il y en a tant sur le continent. « Partout où le nationalisme africain a triomphé, les résultats ont été les mêmes : une période d’appropriation rapide par les nouvelles élites qui occupent les sièges du pouvoir, et un processus d’accumulation primaire », analyse l’historien R.W. Johnson. « Que leurs promesses aient été populistes ou socialistes, il est clair que l’objectif de la nouvelle élite est de devenir riche ou, au minimum, d’accéder au statut de classe moyenne du jour au lendemain. »

Cette dissonance entre un discours de l’ANC qui reste résolument de gauche, voire révolutionnaire, et une pratique du pouvoir nourrie de clientélisme, de corruption et d’accommodements idéologiques est aux sources des difficultés actuelles du parti. Dans le rapport introductif de la conférence annuelle, il est écrit noir sur blanc : « Nous continuons de décliner systématiquement élection après élection. (…) Le passage en dessous de la barre des 50 % sera bientôt une réalité. » Bien des partis au sein des nations démocratiques se réjouiraient d’un tel score, mais pour l’ANC, c’est un constat d’échec.

Jusqu’ici, tous ceux qui ont tenté de trouver une alternative se sont cassé les dents. Il y a sept ans, des dissidents de l’ANC avaient monté un parti politique alternatif, COPE, afin d’attirer la classe moyenne noire. Il a aujourd’hui presque disparu. Récemment, des syndicats et des organisations de gauche ont tenté un rassemblement progressiste, mais ne sont pas parvenus à se mettre d’accord sur une plateforme électorale. Seuls les Economic Freedom Fighters (EFF) emmenés par le populiste Julius Malema semblent en passe de réaliser une percée. Avec 6 % puis 8 % des voix lors des deux derniers scrutins, ils ont investi les débats au parlement et ont ranimé une institution endormie en faisant de lutte contre la corruption et des politiques sociales leurs priorités. Mais leur zèle militant, leurs bérets rouges et leur structuration quasi militaire inquiètent une partie des électeurs.

Dans la ville du Cap, Phillip Dexter a quitté l’ANC il y a une dizaine d’années pour participer au lancement de COPE, avant de réintégrer l’ANC, comme s’il n’y avait pas de salut au-dehors : « J’avais démissionné de l’ANC parce que je n’en pouvais plus des politiques libérales et du clientélisme, mais j’y suis revenu parce qu’il est désormais possible de contester les choses en interne », explique-t-il. « L’ANC n’est plus aussi monolithique qu’auparavant, et je pense que les élections le prouveront. »

Selon lui, la campagne puis l’élection de Cyril Ramaphosa confirment les tiraillements qui existent au sein de l’ANC, qui se jouent moins sur des questions de positionnement politique que sur des perspectives de gouvernance, et qui ont lieu en public et dans les médias. Critiquer Jacob Zuma n’est plus un tabou et un vote à bulletin secret a même été organisé pour sa destitution au mois d’août 2017. Le président l’a emporté de justesse, mais de nombreux députés de l’ANC ont voté contre lui, ce qui aurait été encore inimaginable quelques années plus tôt. Et, face à sa concurrente la plus tenace, Nkosazana Dlamini-Zuma, qui a repris l’héritage et l’entourage de son ancien époux, Cyril Ramaphosa est parvenu à l’emporter.

« Toutes les enquêtes électorales et toutes les études d’opinion nous indiquent la même chose », explique le politologue de l’université de Pretoria Dirk Kotze. « Les électeurs qui ne votent plus pour l’ANC ne transfèrent pas leur voix sur d’autres candidats ou d’autres partis, ils s’abstiennent juste. » Ce qui signifie qu’avec le bon message, les bons candidats et un effort sérieux de réformes anticorruption, l’ANC pourrait encore rester le parti dominant en Afrique du Sud pour les années à venir.

C’est tout l’enjeu auquel est désormais confronté Cyril Ramaphosa, qui doit en théorie attendre deux ans avant les élections pour succéder à Zuma. Deux années durant lesquelles les scandales et les malversations risquent de continuer à s’accumuler. « Cyril n’est pas un type radical, mais ce n’est pas non plus un voleur », confiait l’un de ses proches au sein de l’ANC deux semaines avant son élection. « S’il remporte facilement la présidence du parti, il aura la possibilité de changer les choses de l’intérieur, mais ce sera un combat. » Malheureusement pour lui, Ramaphosa ne l’a emporté sur Dlamini-Zuma que par 52% des suffrages contre 48%, ce qui signifie tout de même que près de la moitié des délégués à la conférence de l’ANC se seraient bien satisfaits du statu quo et de la poursuite du business as usual. Ce qui n’est évidemment pas un très bon signe ni pour l’ANC ni pour l’Afrique du Sud.

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