Brésil : pourquoi les pauvres votent à droite

Anna Virginia Balloussier, Courrier International, 8 octobre 2018

 

Les Brésiliens les plus précaires ont logiquement voté à gauche pendant des décennies. Mais le vent a tourné jusque dans les quartiers pauvres, où la demande de sécurité et de valeurs morales fait pencher les électeurs vers l’extrême droite. Reportage.

Bienvenue chez Douglas Garcia, 24 ans, en “Iraque” [Irak]. C’est le petit nom qu’on donne à cette favela d’Americanópolis (dans les quartiers sud de São Paulo) sous l’emprise du Primeiro Comando da Capital, l’une des plus grandes organisations criminelles du Brésil. Ici, tout ou presque n’est que décombres, d’où la comparaison avec ce pays en ruines, de l’autre côté du globe.

Nous vivons une “guerre idéologique” qui a dégénéré violemment avec l’attaque au couteau contre le candidat à la présidentielle Jair Bolsonaro, résume Douglas.

Car Douglas Garcia, fils aîné d’une employée de maison et d’un pasteur évangélique et chauffeur de car scolaire, issu d’un foyer qui a bénéficié un temps du programme social Bolsa Família, a choisi son camp : il votera à droite.

Il y a trois semaines, Guilherme Boulos, candidat pour le PSOL, le Parti socialisme et liberté, de gauche, est allé faire campagne dans un autre quartier du Sud, l’ancienne favela Heliópolis, et le jeune militant l’a confronté à la réalité : la gauche que vous vantez tant recule chez nous.

Les conservateurs apprennent vite

La droite a généralement le vent en poupe dans les banlieues brésiliennes, où fleurissent les mouvements “bolsonaristes”, du nom de Jair Bolsonaro, candidat de l’extrême droite. Et à en croire Douglas, le plus étonnant est que ça ne se produise que maintenant.

“La favela est majoritairement conservatrice”, affirme le cofondateur de Direita [Droite] São Paulo. Ce mouvement présente sous la bannière du PSL (Parti social-libéral) de Bolsonaro un candidat à l’assemblée de l’État de São Paulo (Douglas lui-même) et un autre au Congrès fédéral (Alexandre Frota).

Et les conservateurs apprennent vite sur ces terres traditionnellement acquises aux militants de gauche, assure le jeune homme :

Sur la question morale, on arrive à convaincre les gens. Si on demande au contrôleur du bus s’il a envie que son fils João puisse se faire appeler Maria, il va dire que non. Mais on ne le ralliera pas en allant lui dire qu’on va supprimer [le programme social] Bolsa Família.”

Un programme mis en place sous Lula, et qui est aujourd’hui l’un des grands épouvantails d’une droite qui n’y voit qu’une aumône.

Une Bolsa Família, une bourse pour les uns, une bourse pour les autres”, tout ça ne rend pas service au Brésil, résume le candidat Douglas Garcia. Mais il n’irait pas jusqu’à supprimer le programme sans contrepartie. La bonne formule  ? Privatiser “pour réduire la dette publique” et “lutter contre une fiscalité et une bureaucratie qui pèsent non sur les chefs d’entreprise, mais sur les plus pauvres”.

“En travers de la gorge”

À commencer par son propre père, qui a eu toutes les difficultés du monde à obtenir les documents nécessaires pour faire du transport scolaire avec sa camionnette. “Je m’interroge : si c’était plus facile [d’obtenir des papiers], aurait-il besoin de ce genre d’aides  ?”

Pourtant, jusqu’en 2013, Douglas militait à gauche. Comment pouvait-il en être autrement  ? “Nos profs nous disaient qu’être de gauche c’était défendre les pauvres. Alors je me disais ‘Donc je suis né de gauche.’” Sauf que certaines choses “me restaient en travers de la gorge”, raconte-t-il. Avortement, légalisation des drogues et autres thèmes chers aux progressistes faisaient froid dans le dos à ce garçon “élevé dans les principes évangéliques”.

Un jour, un copain avec qui il faisait du skate lui a montré une vidéo de Bolsonaro : “Il n’y a qu’une bonne chose dans l’État du Maranhão : la prison de Pedrinhas”, “où les canailles qui nous pourrissent la vie” n’ont plus qu’à “aller se faire enfiler”, raillait le candidat. “J’étais d’accord avec tout ce qu’il disait”, résume Douglas. La prison est connue pour ses soulèvements violents et les violations des droits de l’homme qui s’y commettent.

“Apologie de la torture”

Douglas est fan du politiquement incorrect, et d’une dictature [1964-1985, défendue par Jair Bolsonaro] qu’il n’a pas connue.

Il a adoré voir “la gauche dans tous ses états” lorsqu’il a créé le bloco de carnaval Porão do Dops [littéralement “le bloc du Departamento de Ordem Política e Social”, en référence à la police politique de la dictature]. La justice s’en est mêlée et a interdit à Direita São Paulo de faire ainsi “l’apologie de la torture”, et Douglas a finalement renoncé à faire défiler son bloco.

L’une de ses marchinhas parodiait Cachaça Não É Água, un classique des chansons du carnaval brésilien : “Tu confonds les voyous et les hommes/Les voyous ne sont pas des hommes/Un bon voyou est un voyou sous terre/Bien endormi dans son cercueil.”

Être de droite dans une favela, c’est “tranquille”, le problème ce sont les dommages collatéraux, reconnaît Douglas. Comme ces études de relations internationales qu’il n’a pas réussi à terminer. “La prof de sciences politiques nous traitait de toutes sortes de noms en ‘-istes’, fascistes, racistes…”Quand il arrivait, ses camarades lâchaient : “Tiens, voilà le réac.”

Douglas a grandi avec la saga Harry Potter et des séries comme Gossip Girl. Pour lui, le cliché du “mec viril qui soutient Bolsonaro”, les gens qui “s’imaginent qu’on se réveille au son de l’hymne national”, voilà ce qui empêche la gauche de comprendre pourquoi la droite perce dans les quartiers.

“Corrompus et gangsters”

Juan Gabriel, 20 ans, a été formé à Nova Iguaçu (État de Rio) dans un Ciep, l’un de ces centres d’enseignement “intégral” fondés sous le gouvernement de Leonel Brizola, une figure de la gauche brésilienne. Le jeune homme a fondé Direita Cabuçu dans le quartier du même nom, où en 2014 Dilma Rousseff, du Parti des travailleurs (PT), l’avait emporté avec 64 % des voix contre son rival Aécio Neves.

Défendre son candidat “n’est pas une mission facile dans ces endroits tenus par des corrompus et des gangsters”, assure Juan Gabriel, un “bon patriote” qui voit dans le député Bolsonaro “le parfait représentant de [ses] idéaux”.

Célia Maria, 63 ans, apprécie “les hommes forts, qui ont de la poigne, vous voyez  ?” C’est pour cela qu’elle a toujours voté Lula, ou pour ceux que Lula soutenait. Mais avec la “criminalisation” du PT[accusé de corruption], c’est fini, dit-elle tout en vendant ses biscuits au beurre sur le bord d’une route de l’État du Goiás [dans le centre du pays] – sa deuxième grande occupation “après les telenovelas”,explique-t-elle, depuis que le fils qui la faisait vivre a perdu son emploi d’ouvrier en 2017.

Mort pour 67 euros

Cette habitante d’une favela de Goiânia, la capitale du Goiás, fait partie des nombreux électeurs qui se sont laissé séduire par ici : dans la région Centre-Ouest, l’ancien militaire Jair Bolsonaro affiche des intentions de vote supérieures à sa moyenne nationale.

“C’est mon fils Betinho qui m’a convaincue de voter Jair”, affirme cette ancienne femme au foyer qui a longtemps pensé donner sa voix à Ciro Gomes (PDT, Parti démocrate travailliste, centre gauche) mais se dit aujourd’hui sûre “à 117 %” de voter pour le candidat du PSL.

Célia vit avec un autre de ses fils, Everson Ribeiro, 27 ans, qui lui aussi a perdu le poste d’employé administratif qu’il occupait dans une organisation religieuse franciscaine.

Un jour, le ton est monté avec l’un des camarades de son cours d’administration, “un nanti”. Il voulait savoir “comment moi, un chômeur, à faibles revenus, je pouvais soutenir le capitalisme”. Sauf que lui “n’a jamais vécu dans cette pauvreté, justement”, insiste Everson.

Mais ce qui séduit le plus Everson dans le bolsonarisme, c’est un discours intransigeant sur la sécurité. Membre d’un club de motards baptisé Invictus, il s’est fait voler deux voitures et deux motos en deux ans, et son frère a été victime d’un vol à main armée : “Ils ont volé 300 reais dans la station-service où il travaillait. Il est mort pour 300 reais [67 euros].”

Oui, Everson est favorable à la peine de mort. Mais non, il ne soutient pas aveuglément toutes les causes défendues par la droite. Sur l’avortement par exemple, il a “beau être catholique”, il comprend que l’interruption de grossesse puisse être dans certains cas la meilleure solution – par exemple pour ces familles pauvres où arrive un enfant porteur du virus zika.

Les gens mettent tous les bolsonaristes dans le même sac, regrette Célia. “C’est une erreur. J’ai un voisin adepte de la macumba [culte afro-brésilien] qui vote Bolsonaro, comme sa femme, à qui je fais parfois les ongles. Ce qu’on a en commun, c’est un grand ras-le-bol de tout ça.” C’est justement ce que promet le candidat de l’extrême droite, sans dire comment : “En finir avec tout ça.”

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