Confronter les crises systémiques

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Pablo Solón, Dialogue global pour un changement systémique, novembre 2020

Alors que s’étend une pandémie à l’échelle de toute la planète, nous sommes à l’aube d’une confrontation sociale d’une ampleur sans précédent. Cela est déjà commencé :

  • En Bolivie dans deux villes, Trinidad et Riberalta, la population a rompu la quarantaine du coronavirus et est sortie protester.
  • Il y a quelques jours, des grèves ont éclaté en Lombardie, car les autorités ne protègent plus les conditions de santé des travailleurs ou de leurs familles.
  • Il y a eu des affrontements avec la police dans la province du Hubei en Chine, parce que le problème des coronavirus n’a pas vraiment été résolu et que les gens ne peuvent pas se déplacer vers d’autres endroits.

Certes, ces conflits sociaux peuvent être cooptés par le système qui pourra boucher des trous ici et là. Ils peuvent être écrasés. Ils peuvent être vaincus. Mais ils peuvent aussi être victorieux. La clé de la situation actuelle est de savoir comment cette nouvelle vague de luttes va se terminer.

  • Comment les mouvements sociaux vont commencer à agir dans cette nouvelle situation ?
  • Comment les nouveaux processus d’auto-organisation se dérouleront-ils devant des États incapables de répondre aux besoins de survie de la population ?
  • Comment combiner la revendication avec la nécessité d’imposer des changements structurels ?
  • Comment développer de nouveaux réseaux de solidarité ?
  • Comment promouvoir de nouvelles pratiques et expériences des communs ?

Nous entrons dans une nouvelle ère où l’auto-organisation et la protestation sociale, débouchant sur des exigences structurelles, peuvent assurer le développement et l’expansion des biens communs. De tout cela, je dégage quelques propositions.

S’opposer à l’État bunker

Nous devons vaincre avant qu’une sorte d’apartheid ne se consolide dans le monde. Une entreprise florissante vend des bunkers pour les capitalistes. Ceux qui les proposent disent dans leur propagande : « nous ne créons pas la peur, nous la résolvons ». « Nous ne construisons pas de forteresses pour le coronavirus, mais pour ce qui viendra plus tard » C’est un petit symptôme de ce que le système est en train d’imaginer. Au bout de la ligne vont apparaître États, villes et quartiers fermés et encerclés, pour sauver les privilèges des secteurs les plus riches contre la décomposition et les bouleversements sociaux. Ce scénario des « États-forts » était déjà envisagé au début du siècle lorsque des États s’efforçaient de protéger les secteurs privilégiés du capitalisme de la protestation et de l’effondrement social. Aujourd’hui face à cette perspective, il est essentiel de se concentrer sur la question des droits humains, des droits pour tous. Nous avons tous le droit à la santé, à l’eau, à la nourriture et à la vie. Pour la défense de ces droits, des alliances sont à créer entre salariés, travailleurs informels et classes moyennes, lesquels seront de plus en plus exclus et marginalisés par cette évolution vers l’État bunker.

Démocratiser l’État

Il ne fait aucun doute que l’État intervient et interviendra davantage. Pour les capitalistes, l’État doit intervenir pour sauver leur capital et leurs banques et racheter les entreprises en crise. Mais la population veut aussi que l’État intervienne pour soulager la souffrance, fournir le panier familial qu’il a promis, construire les centres de santé. Pour que l’État réponde aux besoins de la population, nous avons besoin de stratégies qui combinent, d’une part, des revendications par rapport à l’État, et en même temps, des propositions de transformation structurelle de l’État. La pression sur l’État ne suffira pas pour faire face à la crise systémique. Des processus de démocratisation radicale de l’État sont nécessaires. Sont alors requis des mécanismes pour renforcer le contre-pouvoir d’une société civile apte à résoudre les problèmes au niveau territorial, à décentraliser l’État et à démocratiser le pouvoir.

Se réconcilier avec pachamama

Ce qui se passe avec le coronavirus est grave. Mais ce qui s’en vient avec le changement climatique est encore pire. Selon les Nations Unies, de nouveaux virus seront libérés par la fonte du pergélisol et l’élévation de la température sur la planète. La société civile et les mouvements sociaux doivent s’approprier cet enjeu qui devient central à cette étape. Si nous ne le faisons pas, nous échouerons. En ce sens, la convergence entre les droits humains et les droits de la pachamama devient prioritaire.

Une autre mondialisation

La mondialisation au service du capital a échoué. Mais par quoi allons-nous la remplacer ? Comment transformer les processus d’intégration dans notre monde ? Les solutions locales ou nationales ne peuvent réussir, à moins qu’elles ne s’accompagnent d’un autre multilatéralisme, d’une autre ONU. Prenons par exemple la question des brevets de propriété intellectuelle. Aujourd’hui, des entreprises refusent de divulguer leurs brevets dans le domaine pharmaceutique. Face à la pandémie actuelle, c’est un acte criminel. La régulation de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sur la propriété intellectuelle doit prendre fin. Actuellement, le seul multilatéralisme qui a du pouvoir est celui de l’OMC. Or, il doit y avoir une autre instance internationale pour défendre les peuples contre les puissants, tels la Chine, les États-Unis, la Russie, la France, l’Allemagne et d’autres. Une autre mondialisation est nécessaire pour transférer une partie de la souveraineté des États vers un processus d’intégration mondiale par et pour le peuple. Ce qui se fait en Amazonie, en Chine ou ailleurs, affecte d’autres parties de la planète. Nous devons aller vers une mondialisation réelle et non rhétorique.